Lettre 1140 : Louis Tronchin à Pierre Bayle

[Geneve, le 28 juillet 1696]

Monsieur

Je vous suis fort obligé des marques que vous me donnez de l’honneur que vous me faites de vous souvenir de moi ; et de ce que vous m’avez procuré la connoissance de Monsieur van Bell [1]. Je lui ai témoigné de bouche l’estime que je faisois de vostre recommandation, et l’ai assuré que si l’occasion de lui rendre quelque service se presentoit, il verroit la sincerité avec laquelle je lui parlois. J’ai toujours conservé pour vous les sentiments qui sont deus à vostre merite ; et je n’ai jamais veu les ecrits qu’on a faits contre vous, ni appris les discours desavantageux des amis de vos parties, sans en estre sensiblement* touché ; et l’une de mes plus fortes passions pour les choses qui se passent hors d’ici, a esté de voir terminer à vostre satisfaction les difficultez que vous avez euës. On a plus veu dans cette ville de pieces contraires à vostre honneur, que de celles qui le defendoyent, parce que les uns estoyent plus curieux d’y en envoyer, que les autres ; mais je n’ai pas laissé de conserver la liberté de mon jugement.

J’attends avec quelque impatience de voir vostre Dictionnaire. Comme vous ne produisez rien que d’excellent, je ne me représente aussi rien que d’extremement utile, dans cet ouvrage. Monsieur Van Bell m’a donné beaucoup de joye, quand il m’a fait espérer qu’on pourroit vous rétablir en vostre charge dans quelques temps [2]. Outre la satisfaction que vous en auriez, vous auriez le moyen de travailler plus avantageusem[en]t pour le public.

Je vous remercie tres humblement des offres que vous me faites de procurer l’impression de mes ouvrages. Le dégoust qu’on m’a donné par les emportements qu’on a eus pour des veritez qui ne le meritoyent pas, et par les violences faites à nos personnes, m’ont [ sic] si fort rebuté, que j’avois resolu de ne donner jamais • rien au public. Je vous avouë pourtant, que j’en ai du regret, quand je vois les lieux communs de theologie de nos docteurs. Il y a bien des choses, que je pense que j’aurois mieux éclaircies. S’il arrivoit • cependant que je fisse quelque ouvrage, je prendrai la liberté de me prevaloir de vostre bonté, et de celle de Mons r de Superville [3]. Je vous prie de me continuer vostre bienveillance, et d’estre persuadé que je prendrai toujours grand’part en vos interests.

Nous allons pourvoir, dans peu de semaines, la profession en philosophie, vacantes depuis plus de trois ans par le decès de Mons r Puerari [4]. On n’est pas encore seur par qui elle sera remplie ; il y en a deux qui la disputent, Mr de La Maisonneuve, dit Baudichon [5], et Mr Gaultier fils d’un conseiller [6]. On est contraint de reconnoistre la foiblesse de l’esprit humain, qui n’a point bien jusqu’ici penetré dans la nature des estres, puisque la philosophie de Descartes, qu’on a regardée quelque temps avec tant d’estime, se trouve aujourdui defectueuse et erronée en un grand nombre de choses. J’admire souvent l’esprit humain à l’occasion de plusieurs belles connoissances qu’il a ; et j’en déplore en même temps l’imperfection, voyant l’ignorance où il est d’une infinité de choses, et même de celles qu’il considere tous les jours. Il n’y aura que l’estat heureux du siecle futur qui nous contente parfaitement.

Je vous souhaitte une parfaite prosperité, et suis inviolablement Monsieur vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur
Tronchin A Geneve ce 28 juillet 1696

 

A Monsieur / Monsieur Bayle, professeur en philoso-/phie A Roterdam •

Notes :

[1Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen. Bayle s’était adressé au mois de mars à Louis Tronchin afin de préparer l’arrivée du fils de Waddinxveen à Genève : voir Lettre 1097.

[2L’inimitié de Jurieu et la domination du conseil municipal de Rotterdam par les orangistes rendaient cette hypothèse très improbable. Sur les raisons de la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre, voir Lettre 950, n.2, 3.

[3Daniel de Superville, pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam entre 1691 et 1723.

[4Daniel Puerari (1621-1692), professeur de philosophie à l’université de Genève : il est mentionné à plusieurs reprises dans la correspondance de Jean-Alphonse Turrettini ; sa grave maladie est annoncée le 26 août 1692, et sa mort, le 3 novembre 1692 ; certains de ses amis espéraient que Turrettini prendrait sa place à l’université. Les candidats devaient soutenir deux disputes et faire deux leçons, l’une en logique et l’autre en physique. Dès le mois de mai 1693, Jacques Sarasin, Jean-Gabriel de La Maisonneuve, dit Baudichon, François I Mestrezat et Jean-Antoine Gautier se mirent sur les rangs ; le concours eut lieu aux mois de juin et de juillet et, à cette date, Gautier semblait l’emporter : voir Pitassi, Inventaire Turrettini, n° 500, 507, 530, 533, 535, 565, 570, 639, 647, 658, 662, 671.

[5Jean-Gabriel de La Maisonneuve, dit Baudichon (1663-1697) : il concourut pour le poste mais ses prestations parurent inférieures à celles de Jean-Antoine Gautier ; il devait mourir peu après.

[6Jean-Antoine Gautier (1674-1729), fils de Pierre, avait fait des études de lettres à Genève en 1689 et soutint des thèses de physique en 1692. Il accomplit alors une peregrinatio academica, qui lui permit de poursuivre ses études en droit, puis en philosophie, à Bâle, où il soutint ses thèses en philosophie en 1693 et où il poursuivit ses études philosophiques l’année suivante. Il remporta le concours et fut nommé professeur de philosophie à Genève en 1696. Il avait rencontré Jean-Alphonse Turrettini à Paris et continua à correspondre avec lui par la suite : voir Pitassi, Inventaire Turrettini, v.93-94.

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