[Gouda, le 30 juillet 1696]

A Pierre Bayle, Rotterdam

Henning, le fidèle traducteur du très distingué Bergier, professeur non sans réputation chez les Duisbergeois, a écrit dans la lettre que j’ai reçue de votre part aujourd’hui [1] qu’il ne désire rien autant que de voir la dissertation de Bergier sur Annius [2] augmentée et corrigée de façon à satisfaire à la demande que soient interprétés, c’est-à-dire traduits, les très érudits commentaires d’hommes illustres. Il écrit d’ailleurs qu’un certain nombre de feuilles ont été imprimées pour lesquelles, il sera obligé de placer les corrections, sous le titre d’ Addenda, à la fin des pages qui suivent, mais il ne le fera pas et continuera à se plaindre tant qu’il n’aura pas reçu les manuscrits, afin que ses commentaires ou médailles, quels qu’ils soient, finissent par être ou bien insérés ou bien présentés un à un dans les pages qui suivent, à moins que les typographes ne préfèrent travailler d’une nouvelle manière sur des feuilles déjà imprimées. Au sujet de cette nouvelle méthode, les imprimeurs auront sans doute aussi été consultés. Je vous prie donc d’exhorter ces grands personnages à prendre une décision et de veiller à ce que le manuscrit [3] nous soit remis rapidement et sûrement, car, pour autant que je puisse en juger, c’est bien dans leur propre intérêt qu’ils le feront, dans celui des imprimeurs, pour l’honneur de l’auteur, et, ce qui est le plus important, selon plus grands désirs des amateurs de l’Antiquité.

Quant à Cellarius [4], c’est bien, utilisez-le aussi longtemps que vous voudrez. Chevillier appelé accourra [5]. Celui dont il s’agit sera sûrement Scardeonius [6]. Ce sera sans aucun doute Bernard Scardeonius qui est cité par Thomasinus, Élog[es] [7], pt. I, comme ayant écrit sur l’Antiquité de la cité patavine et au sujet des citoyennes célèbres de la même ville, femmes doctes d’ailleurs. /

Pour le labeur que vous avez consacré [sans succès] à la recherche du mois d’ Agrianus [8], je vous remercie on ne peut plus vivement ; mais, en vérité, j’avais espéré apprendre cela de vous à qui peu de choses de ce genre échappent. Vos conjectures ou vos corrections ne vous ont-elles pas permis de rien trouver[?] J’ai pensé, peut-être trop audacieusement, pouvoir rapporter ce mois sans difficulté à certains cultes, c’est-à-dire aux Agrionies assez célèbres parmi les Grecs et consacrées à Bacchus [it]. Elles auraient été transférées à Rome sous le nom de Bacchanales, si ce sont les mêmes que celles qu’on appelle les Anthestéries [it], dont Macrobe atteste qu’elles étaient célébrées par les Athéniens au mois d’avril, qui est précisément le mois d’ anthestérion a0nqesteriw=n [9]. Cela est, en effet, assez vraisemblable et il est très vrai que le biographe très proche d’ Hippocrate [10] a écrit que celui-ci était né le 27 du mois d’ Agrianus, c’est-à-dire un jour faste. Mais avant de communiquer cette conjecture à d’autres je vous prie d’y appliquer la pierre de Lydie [la pierre de touche], et d’examiner rigoureusement si elle [la conjecture] pourrait être validée et soumise au jugement des érudits.

Portez-vous bien, très intime ami Bayle, et souvenez-vous vivement, comme vous le faites, de votre Almeloveen.

Donnée à Gouda le 3 e jour avant les Calendes d’août 1696.

Notes :

[1Sur la traduction latine par Henninius (Henning) de l’ouvrage de Nicolas Bergier, voir Lettre 1031, n.9. Almeloveen avait déjà fait allusion à sa correspondance avec Henninius : voir Lettre 1132, n.3.

[2L’ouvrage de Bergier, Histoire des grands chemins de l’empire romain (Paris 1622, 4°), s’appuyait sur les « Antiquités d’Annius », le recueil d’ Antiquitatum variarum (Parisiis 1512, folio, 17 vol.) publié par Giovanni Nanni (Joannes Annius Viterbiensis, dit Annius de Viterbe), et sur ses Commentaria [...] super opera diversorum auctorum de antiquitatibus loquentium (Romæ 1498, folio).

[3Il semble qu’il s’agisse toujours de l’exemplaire de l’ouvrage de Bergier comportant les annotations manuscrites de l’auteur, signalé par Marc-Antoine Oudinet : voir Lettres 1105, n.32, et 1125, n.32.

[4L’ouvrage de Christophe Keller (Cellarius) contre Jean Hardouin : voir Lettres 1094, n.4, et 1095, n.16.

[5Autrement dit, l’ouvrage d’ André ChevillierL’Origine de l’imprimerie à Paris – sera envoyé immédiatement, dès que vous le demanderez. Cette formule ambiguë suscite un malentendu : voir Lettre 1145, n.3.

[6Sur la demande de Bayle concernant l’ouvrage de Bernardinus Scardeonius, voir Lettre 1136, n.4.

[8Sur les recherches concernant le mois d’ Agrianus, voir Lettres 1129, n.17, et 1145, n.4.

[itAgrionies : dans la Grèce antique, ces fêtes religieuses évoquaient la férocité de Dionysos, alors désigné par son épiclèse d’ Agrionios (le sauvage).

[itAnthestéries : fête des fleurs en l’honneur de Dionysos. Elle se déroulait au début du printemps, pendant le mois d’ anthêstêriôn, et durait trois jours.

[9Macrobe, Saturnales, I, 12 : « Varron est d’accord sur ce point avec Cincius. Il affirme que le nom de Vénus n’a été connu des Romains, au temps des rois, ni en grec ni en latin ; et qu’ainsi le mois d’avril n’a pas pu en tirer sa dénomination. Mais, poursuit-il, comme jusqu’à l’équinoxe du printemps le ciel est triste et voilé de nuages, la mer fermée aux navigateurs, la terre elle-même couverte par les eaux, les glaces ou les neiges, tandis que le printemps, survenant dans le mois d’avril, ouvre toutes les voies, et que les arbres commencent alors à se développer, ainsi que tous les germes que la terre renferme ; on peut croire que c’est de toutes ces circonstances que ce mois a pris son nom d’avril, comme qui dirait aperilis. C’est ainsi que, chez les Athéniens, le même mois est appelé anthêstêriôn, parce qu’à cette même époque toutes les plantes fleurissent. »

[10Agrianus : de Soranus d’Éphèse à la Souda, la tradition s’appuie sur ce premier témoignage, anonyme, pour fixer la date de naissance d’ Hippocrate le 27 e jour de ce mois du calendrier de Cos.

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