[Gouda, le 2 août 1696]

A Pierre Bayle, Rotterdam

En me dépêchant au maximum, je me suis libéré des services que je tentais de rendre à mes prochains, oubliant de vous soumettre l’ode assez prolixe sur l’imprimeur de Rob[ert] Étienne que vous indiquiez très récemment avoir lue, peut-être la même que celle composée par Dorat que Goldast avait insérée dans ses lettres philologiques où je l’ai copiée [1]. Je ne me souviens pas avoir vu d’autre exemplaire qui en diffère. Pour cette raison je voudrais que vous joigniez cette ode à mon petit écrit [2] qui l’augmentera. Je m’inquiète vraiment de savoir ce que vous penserez de notre conjecture au sujet du mois d’ Agrianus [3], car jusqu’ici je n’ai pu trouver mieux et je n’ai pas l’impression d’être a0prosdi/onusoj [sans à-propos [4]] puisque je pense qu’Horace s’est moqué de quelque chose du même genre :

 

Que la Balance ou le Scorpion redoutable,

Me tiennent sous leur regard, placés au degré dominant,

A l’heure de ma naissance, ou que ce soit le Capricorne,

Tyran de l’onde Hespérienne [5]

 

Pendant que je m’occupe de rassembler des écrits de femmes érudites et des élégies [6], je suis tombé – entre autres choses – sur les petits poèmes de Sulpicia [7] et de Falconia Proba [8], grandement loués par les autres auteurs ; à vrai dire, je reste jusqu’ici incertain combien de ces écrits et lesquels ont été l’objet de commentaires et j’ai voulu vous demander s’il est possible que vous sachiez lesquels l’ont été à part Boxhorn [9] et Meibom [10] et puis combien il en existe d’éditions qu’il conviendrait de réviser, ce qui est à mon avis une question qui a son importance pour les professeurs de lettres. Il y a eu à Genève il y a quelques années une certaine Esther Élisabeth de Waldkirch [11] habitant Schaffhouse dont fait mention Burnet ( Voyage en Suisse, Italie, etc. lett[re] 2, pag[e] 215) [12] et Conrad Peyer dans les Parerga Anatomica [13]. Si vous pouvez extorquer des amis que je suis certain que vous avez à Genève une copie des lettres latines ou des épigrammes de cette dernière (Esther), vous aurez ma pleine gratitude. Je suis, je le crains, sur le point de commencer à écrire une histoire des femmes érudites [14], car plusieurs secours manquent, de sorte qu’avec votre consentement et approbation, je proposerais seulement cette fois-ci une liste dans laquelle un nombre tout au moins pourraient être reconnus. Mais avant d’en arriver là, j’espère que nous pourrons nous en entretenir.

Au revoir et continuez à m’aimer comme vous faites.

Donnée à Gouda le 4 e jour avant les Nones d’août 1696.

Marie Neville, que Owen appelle sa patronne, et sa fille Cécile [15] ont-elles été des femmes érudites ? Informez-moi de ce que vous en avez appris. Epigr. CV Ep. 1, 4, 5, 7. Libr. Ep. 2, 3, 4.

Notes :

[1Sur l’épître de Jean Dorat adressée à l’imprimeur Robert Estienne et publiée par Goldast, voir Lettre 1133, n.7.

[2Il n’a pas été question de ce « petit écrit » d’ Almeloveen dans la correspondance antérieure. Or sa publication suivante devait être Matthiæ Martinii Lexicon philologicum, in quo Latinæ et a Latinis auctoribus usurpatæ cum puræ tum barbaræ voces ex originibus declarantur, comparatione linguarum subinde illustrantur, multæque in divinis et humanis literis difficultates ex fontibus, veterumque et recentium scriptorum auctoritate enodantur, nec pauca etiam in vulgatis dictionariis admissa errata emaculuntur explicantur [...] (Trajecti ad Rhenum 1698, folio), édité avec la collaboration de Grævius et de Jean Le Clerc. C’est peut-être la contribution d’Almeloveen à cet ouvrage qui est ici désignée.

[3Almeloveen avait proposé une explication dans sa lettre du 30 juillet (Lettre 1141, n.9, 10) ; Bayle venait de lui envoyer la réponse de Drelincourt sur cette question : voir Lettre 1145, n.4.

[4a0prosdi/onusoj : « sans rapport avec la fête de Dionysos », d’où : « sans à-propos, à contre-temps ».

[5Horace, Odes, II.17, v.17-20.

[6Sur cette recherche des écrits de femmes érudites, pour laquelle Bayle avait eu recours au livre d’ Hilarion de Coste, voir Lettre 1051, n.2.

[7Sulpicia, issue d’une famille patricienne, vécut sous le règne de Domitien. Elle était mariée à Calenus. Plusieurs écrivains, Martial surtout, ont vanté la pureté de ses mœurs et son dévouement pour son époux. Elle a composé une satire de 70 hexamètres contre Domitien, où elle proteste contre le bannissement des philosophes hors de Rome selon un décret en date de 94. Parmi de très nombreuses éditions, voir, par exemple, Petronii arbitri [...] Satyricon, Sulpiciæ Satyra de edicto Domitiani, omnia et ampliora et emendatiora, ex recognitione Jani Dousæ additis ejusdem. Præcidaneis cum auctario (Lugduni Batavorum 1585, 8°). Voir aussi J. Stevenson, Women Latin Poets, p.45-46, 557-558.

[8Faltonia Betitia Proba (vers 310-vers 360), Probæ Falconiæ Cento Virgilianus (Parisiis 1499, 4°), qui connut d’autres éditions telles que Virgilio-centones Probæ Falconiæ Hortinæ (Coloniæ Agrippinæ 1601, 8°). Il s’agit d’une poétesse romaine convertie au christianisme. Voir J. Stevenson, Women Latin Poets, p.64-71.

[9Nous n’avons pas su identifier les commentaires de Boxhorn auxquels Bayle fait allusion, à moins qu’il s’agisse de ses lettres et poèmes publiés avec une préface de Jacob Thomasius, Epistolæ et poemata (Francofurti 1679, 12°), dont une première édition avait paru quelques années auparavant (Amstelodami 1662, 8°) ; il est possible que Bayle pense aussi à ses Monumenta illustrium virorum et elogia (Amstelodami 1638, folio).

[10On trouve parmi les manuscrits d’ Almeloveen à l’Universiteitsbibliotheek d’Utrecht, ms 885 (6k8), intitulé Adversaria philologica, une liste de citations de différents auteurs sur Faltonia Betitia Proba, et un dossier intitulé Probæ Falconiæ Cento ex Virgilio cum scholiis Heinr. Meibomii : voir S. Stegeman, Patronage and service, p.575. Ce sont des notes tirées de Faltonia Proba, Virgilio-centones auctorum notæ optimæ, antiquorum et recentium, Probæ Falconiæ [,..]. Ausonii, [...] Laelii Capilupi, [...] Julii Capilupi, [...] opera et studio Henrici Meibomii, [...] Accesserunt ejusdem Meibomii centones aliquot (Helmæstadii 1597-1600, 4°), avec les notes de Heinrich Meiboom (1555-1625).

[11Esther Elisabeth de Waldkirch (1660-1728), originaire de Genève, habitant Schaffhouse, perdit la vue dans sa petite enfance, mais apprit à lire et à écrire grâce à un alphabet en bois que son père avait fait découper. Parmi ses précepteurs figurèrent plusieurs anciens étudiants de l’université de Bâle, dont Jacques Bernoulli. Elle parlait le français, l’allemand et l’italien, et conversait couramment en latin ; elle jouait de plusieurs instruments de musique. S’intéressant aux questions théologiques et philosophiques, elle correspondit avec divers savants de son temps. Voir le DHS, s.v. (art. de C. Baertschi).

[14Ce projet d’Almeloveen n’a pas abouti, mais, parmi les manuscrits de l’Universiteitsbibliotheek d’Amsterdam, ms 880 I B 51-82, Miscellanea, se trouve un dossier, XXIX-XXX, consacré aux femmes illustres et savantes. Voir S. Stegeman, Patronage and service, p.577. Il est surprenant qu’Almeloveen ne mentionne ni Vittoria Colonna, marquise de Pescara, ni Giulia Gonzaga, duchesse de Fondi, parmi les premières femmes cultivées et influentes à Naples au XVI e siècle : voir D. Robin, Publishing Women, ch. 1, p.1-40 ; bien d’autres femmes savantes font l’objet de cette étude. En revanche, Almeloveen était en correspondance avec deux femmes érudites pour lesquelles il éprouvait beaucoup d’admiration : Elisabeth Koolart-Hoofman (?-1736), à qui il proposa même de dédier son ouvrage sur les femmes savantes, et Sibylla Wagenseil, épouse de Daniel Georgius Moller, professeur d’histoire et de métaphysique à l’université d’Altdorf. En 1696, Elisabeth Koolart adressa à Almeloveen un poème qu’il fit suivre à Sibylla Wagenseil et qui fut publié par Johann Georg Schelhorn (1694-1773) dans ses Amœnitates literariæ, quibus variæ observationes, scripta item quædam anecdota et rariora opuscula [...] exhibentur (Francofurti, Lipsiæ 1725-1731, 8°, 14 vol.), v.200-201 : « Nunc juvat laetis resonare chordis / Vota dum solvit, vitulisque caesis / AMELOVEENUS pia thrura fundit / Omnipotenti. / Ille, quam circum tenebrosa nuper / Martis errabat facies, triumphis / Laeta speratis, rabido solutus / Dente resurgit. [...] / Dives, ut quondam, ingenium redundet / Prisca quod longa monumenta solvit / Nocte ; clarorumque adimit virorum / Nomine letho. / ELISA KOLARTIA. »

[15Mary Neville était la fille d’ Edward Neville, 6 e baron Abergavenny, et de Rachel Lennard. Avant 1608, elle avait épousé George Goring, 1 er earl de Norwich, fils de George Goring et d’ Anne Denny. Elle était morte au mois de juillet 1648. La référence renvoie à John Owen (1560 ?-1622), Epigrammatum Ioannis Owen Cambro Brittani, Oxoniensis (Londini 1622, 12° ; Lugduni Batavorum 1628, 12°), ouvrage qui connut de très nombreuses éditions ultérieures.

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