[Rotterdam, le 15 août 1696]

Au très érudit et très éminent Th[éodore] Jans[son van] Almel[oveen] Pierre Bayle adresse son salut.

Il y a beaucoup de choses que j’ai à discuter par écrit avec vous autant que le permettent les préoccupations où je suis plongé par-dessus la tête et de tous côtés. La première de toutes ces choses est que votre dernière lettre [1], par je ne sais quelle négligence, ne m’a été livrée dans l’atelier de Leers qu’hier soir, bien qu’écrite depuis quatre jours. D’où il arrive que vous ne recevez pas ma réponse au moment où vous auriez dû la recevoir mais beaucoup plus tard. Sachez donc que puisqu’il fallait se presser, il n’y avait pas d’autre moyen de l’envoyer que par le courrier du jour.

Je vous remercie encore de m’avoir rendu compte rendu des travaux de Henning et de m’avoir indiqué sa réponse, que j’ai transmise aux Parisiens. J’ai déjà reçu l’assurance de l’ abbé du Bos [2] qu’il veillera à ce que dans cette affaire aucun délai ne soit accordé à la fourberie des imprimeurs. Or il annonce l’exceptionnel petit poème à la louange de Bergier composé par le jésuite Commire [3] qui existe parmi les poèmes de celui-ci et qu’ils veulent mettre au début de la version de Henning. Mais je ne sais pas si on peut trouver ici la collection de petits poèmes de Commire, sans doute le premier poète de son temps, en France du moins.

Si on a pu croire que le Chevillier avait été renvoyé [4], ce n’est pas votre faute mais la mienne, car les paroles de votre lettre « le Chevillier rappelé accourra » auraient pu enlever tout doute. Mais comme en cet endroit je n’ai jamais pu déchiffrer votre écriture, la forme de certaines lettres étant peu distincte, j’ai cru comprendre bien autre chose que ce qu’il fallait, et c’est surtout en conséquence de cet endroit mal compris que j’ai été inquiet. Pardonnez-moi, je vous en prie, si j’ai fini par vous être importun en demandant avec instance l’éclaircissement de cette affaire.

Pour ce qui est de la conjecture au sujet du mois Agrianus [5], je peux jurer sur ma foi qu’elle me semble de beaucoup la plus ingénieuse et la plus heureuse et je n’hésite pas à affirmer que rien ne peut se concevoir qui puisse offrir une meilleure image de la vérité, et si vous m’écoutez, vous la communiquerez à tous les plus distingués critiques d’Utrecht pour qu’elle apporte un surcroît de lumière nouvelle et que puisse être complétée l’explication d’une chose qui jusqu’ici a résisté aux investigations de tant d’intellects exceptionnels.

ll me reste à répondre quelque chose à la dernière lettre [6], arrivée enfin hier mais écrite le 4 e jour avant les Ides d’août [le 10 août]. Le poème à la louange de l’imprimerie de Robert Estienne écrit par Dorat que j’ai voulu mentionner est le même que celui que Goldast a publié [7] et après lecture de votre lettre, il m’est venu immédiatement à l’esprit que je l’avais déjà lu à la fin des Lettres philologiques qu’il avait publiées [8]. Mais pourquoi vous êtes-vous acquitté du labeur de description ? Ne suffisait-il pas d’écrire dans l’autographe après l’un ou l’autre vers que d’autres [exemples] existent dans la page d’un tel ouvrage, celui de Goldast par exemple. Ils seront retrouvés par les imprimeurs à mesure que le livre avancera sous la presse.

De Sulpicia [9] et de Proba Falconia [10] vous pouvez prendre ce qui suit. De la première, certaines choses ont été publiées par Scaliger dans les Catalecta veterum poetarum [11], mais il n’est pas trop tard maintenant de signaler qu’il y a d’autres éditions que vous n’avez pas mentionnées. Pour ce qui regarde le centon virgilien de Proba Falconia, il a été édité en divers lieux et inséré depuis longtemps dans la Bibliothèque des Pères [12]. Consultez l’index du catalogue de la bibliothèque d’Oxford [13], de même que Guillaume Cave dans l’ Histoire littéraire [14], p.207. Mais, si vous m’écoutez, pour faire quelque chose qui vaille la peine vous ne sauriez rien entreprendre de plus méticuleux que de comparer pour vous-même la Dissertation historique de Thomas de Simeonibus, moine augustinien, publiée à Bologne en 1692 [15]. Là vous trouverez à dépouiller une très riche moisson d’érudition et de critique, comme cela vous paraîtra évident si vous lisez l’extrait de ce livre qui se trouve dans le Journal des savants pour l’année 1694, p.249 et suiv. dans l’édition d’Amsterdam [16]. Je demanderai aux amis de Genève s’il existe des petits poèmes de la jeune fille dont parle Burnet [17]. Ceux dont parle Owen [18], me sont franchement inconnus.

La semaine prochaine, c’est-à-dire vers le 22 de ce mois, je voudrais que vous m’envoyiez Chevillier [19]. J’en aurai besoin pendant quelques heures, puis vous pourrez l’utiliser à loisir et tant que vous voudrez. Je vous prie de lui joindre les nouveautés que vous auriez reçues d’Allemagne.

Vivez longtemps très cher Monsieur, et aimez-moi comme toujours.

Donnée à Rotterdam le 18 e jour avant les Calendes de septembre 1696.

 

Nous n’avons pas encore reçu la suite du très récent ouvrage de Lomeier [20]. Vous pouvez donc l’ajouter à celui de Chevillier dont je parle vers la fin de cette lettre. Joignez à ceux-ci, s’il vous plaît, le Basilea sepulta [21].

Je vous prie de présenter tous mes compliments à votre vénérable mère.

 

A Monsieur / Monsieur Almeloveen / Docteur en medecine / A Tergou

Notes :

[1Cette lettre d’ Almeloveen est perdue ; nous apprendrons plus loin dans la présente lettre qu’elle était datée du 10 août. Sa dernière lettre connue date du 2 août (Lettre 1146).

[2La lettre de Dubos du 10 août (Lettre 1148).

[3Sur ce poème de Commire, voir Lettre 1148, n.5.

[4Sur cet ouvrage d’ André Chevillier portant sur l’origine de l’imprimerie à Paris, voir Lettres 1045, n.1, et 1145, n.3. Sur la formule d’ Almeloveen, « Chevillier appelé accourra », voir Lettre 1141, n.5.

[5Sur l’hypothèse proposée par Drelincourt sur le mois Agrianus, voir Lettre 1145, n.4.

[6La dernière lettre d’Almeloveen date du 4 e des Nones (et non pas des Ides) d’août : le 2 août (Lettre 1146).

[7Sur ce poème de Dorat à la gloire de Robert Estienne, publié par Goldast, voir Lettre 1133, n.7.

[9Sur la poétesse latine Sulpicia, voir Lettre 1146, n.5.

[10Sur la poétesse romaine Faltonia Betitia Proba, voir Lettre 1146, n.6.

[12De très nombreux ouvrages portent ce titre. Bayle désigne peut-être l’ouvrage monumental de Margarin de La Bigne (vers 1546-vers 1595), Maxima bibliotheca Veterum Patrum et antiquerum (Lugduni 1677, folio, 27 vol.), publié par Anisson.

[13La première bibliothèque de l’université d’Oxford – distincte des collèges – fut établie dans une salle au-dessus d’une maison appelée Old Congregation House, dont la construction fut lancée vers 1320. Elle fut remplacée à la fin du XV e siècle par la Duke Humfrey’s Library, suite au don à l’université par le duc de Gloucester, frère puîné du roi Henry V, d’une très riche collection de manuscrits et de textes classiques. Cette nouvelle bibliothèque ne fut achevée qu’en 1488. Le premier catalogue fut publié sous la direction de Sir Thomas Bodley (1545-1613) en 1605 ; une nouvelle édition publiée en 1620 comporte 675 pages. Voir Thomas James, Catalogus universalis librorum in Bibliotheca Bodleiana omnium librorum, linguarum, [...] scientiarum genere refertissimâ [...] (Oxonii 1605, 1620, 8°) et l’édition en fac-similé The first printed catalogue of the Bodleian Library, 1605 : Catalogus librorum bibliothecæ publicæ quam vir ornatissimus Thomas Bodleius Eques Auratus in Academia Oxoniensi nuper instituit (Oxford 1986). Voir aussi Lettre 601, n.24.

[16Un compte rendu de l’ouvrage de Thomas de Simeonibus fut publié, en effet, dans le JS du 15 mars 1694.

[17Il s’agit d’ Esther Elisabeth de Waldkirch : voir Lettre 1146, n.9.

[18Il s’agit des poèmes de Mary Neville, admirée par l’auteur d’épigrammes John Owen ; elle avait épousé George Goring, I er earl de Norwich : voir Lettre 1146, n.13.

[19Sur l’ouvrage de Chevillier, voir ci-dessus, n.4.

[20Sur cet ouvrage de Lomeier, voir Lettre 1132, n.10.

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