Lettre 1213 : Hervé-Simon de Valhébert à Pierre Bayle

[Paris, le 18 janvier 1697]

J’ai bien de la confusion Monsieur, de vous envoyer une lettre en un aussi vilain état qu’est cette incluse. Il y a huit jours qu’elle est écrite [1], mais aiant eu à faire ce jour là à l’aud[ien]ce de M. de Pontchartrain [2], et n’etant sorti de chez lui qu’apres 2 heures il me fut force de la garder jusqu’à ce jour. Et je suis persuadé que vous me pardon[n]erez de ne l’avoir pas récrite quand vous apprendrez le dérangement que nous a causé ici la mort de Mr Bignon con[seill]er d’Etat pere de mon illustre patron [3]. Extrema gaudii luctus occupat [4]. Il y eut hier quinze jours qu’il eut le plaisir de voir Mr son fils le cadet m[aîtr]e des req[uê]tes convolantem in secondas nuptias avec la premiere fille et du premier mariage de Mr Hebert de Buc [i][ ;] aussi m[aîtr]e des req[uê]tes[ ;] elle est seule du premier lit, et apporte dès à présent plus de 500 m[ille] livres, et les successions proximè et constanter futuræ [5] n’en produiront guéres moins.

Mais je m’écarte pend[an]t que vous attendez que je vous conduise à la dure catastrophe qui me met hors de moi mème. Mardi matin 16 e du courant, co[mm]e il devoit à son ordinaire se rendre à la cour pour le conseil[,] il s’éveilla dès 3 heures et s’étant fait don[n]er quelques papiers il se mit à les feuilleter dans son lit : mais sur les 5 heures s’étant senti indisposé[,] il appela son valet de chambre, qui[,] surpris de la foiblesse [q]ue montroit son visage, • appela du secours et fit avertir M rs ses enfans  [6] qui tous quatre ne le trouvérent plus en vie à leur arrivée.

Il est mort fort subitement, mais la nature manquoit de forces quoiqu’il ne commençât la 7 e année que depuis trois mois. Il étoit extrèmem[en]t délicat, et apprehendoit étrangement le froid qui n’a pas peu contribuer [ sic] à la perte que je fais d’un homme qui m’honorait d’une bonté bien particuliere, et je ne sai si je m’en consolerai jamais. Je suis persuadé, Monsieur, que vous prendrez part à l’affliction publique, et que vous daignerez bien au moins soulager la mienne par la continuation de votre amitié.

Je suis, Monsieur, avec toute l’estime que vous meritez, votre tres humble et tres obeissant serviteur
Simon de Valhébert ce vend[redi] 18 e jan[vier] 1697

 

Hollande / A Monsieur / Monsieur Bayle, Professeur / d’histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1Cette précision quant à la date de composition de la présente lettre paraît mettre en cause la précision des informations fournies par Charavay sur les lettres du 8 et du 11 janvier (Lettre 1207).

[2Louis II Phélypeaux de Pontchartrain, contrôleur général des Finances (depuis 1689), secrétaire d’Etat de la Marine (depuis 1690) et secrétaire d’Etat de la Maison du roi ; il allait être nommé chancelier de France en 1699. Il était l’oncle de l’ abbé Jean-Paul Bignon, d’où la mission de Valhébert auprès du ministre : voir Lettre 1013, n.10.

[3Jérôme II Bignon (1627-1697) avait été élevé aux petites écoles de Port-Royal ; il était président du Grand Conseil depuis 1696. Il mourut le 15 janvier 1697. Il avait épousé Suzanne Phélypeaux de Pontchartrain (1641-1690), sœur du ministre ; de leur mariage naquirent cinq enfants : Louis, Jérôme III (1658-1725), Suzanne-Angélique (1660-1680), Jean-Paul (1662-1743), le « patron » de Valhébert, et Armand-Roland (1666-1724), qui avaient été adoptés par Pontchartrain après la mort de leur mère en 1690. Sur la famille Bignon, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (articles de F. Delforge), et les Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 et 1698 (nouvelle édition revûë et corrigée, Amsterdam 1706, 12°, 2 vol.), i.72-73. Leibniz reçoit de la part de Nicaise l’information que le président Bignon avait légué une pension de 500 écus à Antoine Galland : voir sa lettre du 10 mai 1697, éd. Gerhardt, ii.567.

[4Pr 14, 13 : « Risus dolore miscebitur et extrema gaudii luctus occupat » : « Le rire sera mêlé de douleur, et la tristesse succède à la joie ».

[iConvolantem in secondas nuptias : « convolant en secondes noces ». C’est donc Armand-Roland Bignon de Blanzy qui avait épousé M lle Hébert, fille d’ André-Pierre Hébert, sieur de Buc : leur mariage fut annoncé dans le Mercure galant du mois de janvier 1697, p.282-283.

[5Ce sont des termes juridiques : « en ligne directe et concourant au bénéfice de la future [mariée] ».

[6Suzanne-Angélique étant morte en 1680, il restait , en effet, quatre enfants : Louis, Jérôme III, Jean-Paul et Armand-Roland. Le lendemain, 19 janvier, devait mourir également leur oncle, Thierry II Bignon (1632-1697), président au Grand Conseil depuis 1690, qui avait épousé la fille aînée d’ Omer Talon.

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