Lettre 1234 : Adrien Baillet à Pierre Bayle

A Paris ce XV de mars 1697

Je vous dois, Monsieur, de grands remercimens pour le riche et honorable present que vous m’avez fait de votre Dictionnaire [1]. Car les obstacles que l’on a formez à l’execution de vostre volonté [2] loin de diminuer l’obligation que je vous en ay serviront encore à augmenter les mouvemens de la reconnoissance où je suis pour toutes vos bontez et pour l’honneur de votre amitié que vous voulez bien m’accorder, quoique je n’aye point d’autre titre pour vous la demander que celui d’estre parfaitement votre serviteur.

Je vous en dois aussi pour l’honneur que vous m’avez fait de me citer plus honorablement que je ne le meritois et que je ne devois le souhaiter [3], comme il m’a dejà parû par la lecture de votre projet [4] qui m’a laissé une avidité pour tout l’ouvrage et une faim qui me ronge jusqu’à ce que la Providence me fasse naitre une occasion de la satisfaire.

Mais je vous en dois principalement pour les services réels que vous m’avez rendus dans tous les endroits où vous avez eu la charité de me corriger et de marquer mes fautes. / J’avois temoigné autrefois dans l’eclaircissement qui est à la teste des mes Poëtes [5] que mes adversaires en se chargeant de me faire connoitre mes fautes usurpoient un droit qui appartient legitimement à mes amis. Je les avois reçus par provision comme suppléant au defaut de ceux cy. J’y trouvois mesme un avantage qui etoit de n’avoir pas besoin de précaution contre eux par ce que leur qualité d’adversaires ne me les rendoit point suspects de cette fausse tendresse qui surmonte souvent les plus fermes et les plus incorruptibles de nos amis. Une autre commodité que j’y trouvois etoit de me voir dispensé de leur coté de reconnoitre publiquement ces services comme des faveurs, parce qu’ils ne songeoient que [ sic] se satisfaire eux mesmes : ce que nous ne pourrions pas dire de ceux de nos amis qui prendroient le mesme soin, sans tomber dans l’ingratitude. N’allez pas conclure de là, Monsieur, que l’obligation de vous remercier me soit une chose onereuse, ni que j’aimasse mieux qu’un adversaire eust pris la peine que vous vous etes donnée pour me voir dispensé de la reconnoissance qui est duë à des services de cette nature. Car je vous proteste non seulement que c’est avec une sincerité parfaite que je vous remercie, mais que je ressens en mesme temps une joie tres particuliere de ce que vous avez eu la bonté de vouloir bien etre cet / ami mais un ami éclairé que je cherchois ; quoique sans avoir lû votre ex[c]ellent ouvrage je ne laisse pas de présumer que vous aurez toujours eu trop de complaisance pour mes foiblesses, et que pour avoir voulu me ménager vous donnerez peut estre à penser que les endroits où vous m’avez epargné pourroient etre exemp[t]s de fautes.

Apres vous avoir remercié pour moy[,] je m’acquitte de la commission que m’a donné Mr Corbinelli de vous remercier aussi pour lui, de l’eloge que vous lui avez donné dans votre Dictionnaire [6]. Comme il fait profession de se trouver tous les apres midys dans les compagnies de personnes qualifiées, curieuses, et savantes il a entendu des discours de • quelques uns de ceux qui se sont laissé prevenir à ces rapports injustes et passionnez dont vous m’avez fait l’honneur de me parler dans votre lettre. Mais il me charge de vous assurer qu’il prendra vostre cause en main et qu’il saura bien vous defendre envers tous et contre tous. J’oubliois presque de vous complimenter sur ces vains efforts de l’envie, plus ils eclatiront [ sic], plus ils fourniront à la matiere de votre triomphe.

Je suis Monsieur avec toute l’estime et tout le respect possible votre tres humble et tres obeissant serviteur
Baillet

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam / Hollande

Notes :

[1Nous ne connaissons aucune lettre de l’échange entre Bayle et Baillet depuis celle de de l’automne 1695 (Lettre 1056), mais Bayle mentionne une lettre qu’il adresse au bibliothécaire des Lamoignon par l’intermédiaire de François Janiçon le 11 février 1697 (Lettre 1219) : il s’agissait sans doute de la lettre annonçant l’arrivée, par des voies secrètes, d’un exemplaire du DHC.

[2L’interdiction du DHC en France imposée par le chancelier Louis Boucherat après lecture du Jugement d’ Eusèbe Renaudot : voir Lettre 1219, n.1.

[3C’est le leitmotiv de toutes les lettres de remerciement : chacun trouve très rapidement dans le DHC les passages où il est lui-même cité et en remercie l’auteur avant de lire le reste de l’ouvrage.

[4Nous n’avons pas trouvé d’allusion à Baillet dans le Projet, mais il est cité à de nombreuses reprises dans le DHC : Bayle renvoie à presque tous ses ouvrages, en particulier aux Jugemen[t]s des sçavan[t]s (Paris 1685-1686, 12°, 9 vol.), aux Enfants devenus célèbres (Paris 1688, 12°), au traité Des satyres personnelles. Traité historique et critique de celles qui portent le titre d’« Anti » (Paris 1689, 12°, 2 vol.), aux Auteurs déguisés sous des noms étrangers (Paris 1690, 12°) et à la Vie des M. Des-Cartes (Paris 1691, 4°, 2 vol.). Pour le détail de ces références, voir H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam, Utrecht 2001).

[5Baillet, Jugemen[t]s des sçavan[t]s sur les principaux ouvrages des auteurs, éd. Bernard de La Monnoye (Amsterdam 1725, 12°, 17 vol.), vol. vi, tome III, première partie : « Discours pour servir d’éclaircissement à quelques endroits qui ont pu arrêter quelques personnes dans les premiers volumes de cet ouvrage », p.1-59.

[6DHC, art. « Corbinelli (Jacques) », où Bayle fait allusion à « Mons r [Jean] Corbinelli qui est aujourd’hui l’un des bons et des beaux esprits de France ». Bayle mentionne que c’est Jean Corbinelli qui lui a fourni la matière de son article, mais nous n’avons aucune trace d’un échange entre lui et Bayle. C’est dans cet article que Bayle cite avec approbation une remarque de Jean Corbinelli dans la préface de ses Extraits de tous les beaux endroits des ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps, divisés en V tomes (Amsterdam 1681, 18°, 5 vol.), selon laquelle « les connoisseurs prendront plaisir à voir qu’une infinité de pensées, et de maximes, dont les Modernes se parent, ont été dérobées aux Anciens ; et que cela seul pourra faire ouvrir les yeux sur le mérite de ces grands hommes, et guérir peut-être quelques esprits prévenus qui n’ont pas pour l’Antiquité tout le respect, et toute l’admiration qu’elle mérite ». Et Bayle renchérit : « Je ne doute point que si l’on compare par pensées détachées les Anciens avec les Modernes, l’on ne se convainque facilement que l’avantage n’est pas pour ceux-ci ; et je ne croi pas que l’on ait pensé dans ce siecle rien de grand et de délicat, que l’on ne voie dans les livres des Anciens. Les plus sublimes conceptions de metaphysique et de morale, que nous admirons dans quelques Modernes, se rencontrent dans les livres des anciens philosophes ; ainsi, pour faire que notre siècle puisse prétendre à la supériorité, il faut comparer tout un ouvrage à tout un ouvrage. Car qui peut douter qu’un ouvrage, qui en ce qu’il a de beau ne cede pas à d’autres ouvrages considerez selon ce qu’ils ont de beau, leur cede si ses endroits foibles sont et plus nombreux, et plus grossiers, que les endroits foibles des autres ? Qui peut douter que, quand même Mons r Descartes auroit trouvé dans les livres des Anciens toutes les parties de son systême, il ne mérite plus d’admiration qu’eux, puisqu’il a su ajuster ensemble tant de parties dispersées, et former un système méthodique d’une matière qui étoit sans liaison ? » Ce passage, dont la dernière remarque est empruntée à Pascal, incite à nuancer le statut de Moderne qui fut conféré à Bayle par Perrault lorsqu’il cita, dans sa Réponse aux « réflexions critiques » de B[oileau] (1693), une formule flatteuse sur les Modernes tirée de la lettre de Bayle du 19 novembre 1693 : voir Lettre 955 et C. Bahier-Porte, Introduction, Les Ecrivains de la Querelle. De la polémique à la poétique (1687-1750), Revue Fontenelle, 9 (2012), p.7-21.

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