Lettre 1237 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

[Rotterdam,] le 18 e mars 1697

Je dois reponse Monsieur, à plus d’une de vos lettres que j’ai recues depuis le commencement de cette année [1]. Sans vous l’avoir écrit, j’ai fait des vœux très arden[t]s de Nouvel An pour votre prosperité. Je vous ren[d]s tres humbles grâces de vos bons souhaits. Mr Leers m’a protesté qu’il est seur que depuis longtemps vos exemplaires du Junius, De pictura veterum ont eté recus par Mr Anisson [2]. Il s’etonne que vous ne les aiéz pas encore, et il vous prie de les demander instamment à Mr Anisson. Quant aux paquets precedens, il croit qu’ils sont dans des balles qui sont demeurez à Dunkerque parce que celui qui les avoit fait venir là n’a point encore trouvé les facilitez qu’il esperoit de les faire passer jusques à Paris. Ce billet vous sera envoié par • votre illustre ami Monsieur Bourdelot [3] à qui je me donne l’honneur d’écrire touchant ce qu’on m’a rap[p]orté qu’on a fait croire à Monsieur le chancelier au désavantage de mon Diction[n]aire [4]. Je ne refute que ce qui interesse la reputation de l’auteur par rap[p]ort à l’honnête homme / chretien car quant au reste il y a long tems que j’ai cru et que j’ai ecrit à mes amis qu’on ne sauroit trop mepriser ma compilation, n’etant considerable ni par le choix des matieres ni par leur arrangement.

Nos nouveautez lit[t]eraires sont assez steriles. Mr de Villemandy, ministre et autrefois professeur en philosophie à Saumur, et qui présentement est principal du college wallon à Leide, vient de publier un in-quarto intitulé Scepticismus debellatus [5]. Il y donne historiquement l’hypothese des pyrrhoniens anciens et modernes, et la refute le m[ieux] qu’il peut[,] se plaignant que Descartes et Gassendi et plusieurs autres modernes ont plus avancé les affaires du scepticisme, que retardé.

Vous savez qu’un professeur d’Utrecht nommé Leydecker publia une Histoire du jansenisme il y a deux ans [6], où entre autres choses il insulta l’Eglise romaine comme aiant condamné la doctrine antipélagienne en condamnant Jansenius. • Il vient de paroitre un livre françois contre lui qui sert de quatrieme tome à La Tradition de l’Eglise romaine touchant les matieres de la grace par Mr Germain [7]. Ce 4 e tome contient / quelques ecrits de Monsieur Arnaud qui n’avoient jamais paru, où il montre qu’ Alexandre VII par le sens de Jansenius n’a point entendu la doctrine efficace veritablement enseignée par Jansenius [8][.] Il y a encore d’autres pieces inserées dans ce volume, et l’on y parle du suf[f]rage que le cardinal Laurea [9] donna sur ces matieres dans une congregation l’an 1693.

Mr Mayer docteur en theol[ogie] de la confession d’Augsbourg et pasteur de St Jaques à Hambourg, m’a envoié un petit livre qu’il a fait imprimer à Amsterdam intitulé De fide Baronii et Bellarmini ipsis pontificis etc. ambigua Eclogæ [10]. On y trouve • une grande liste des editions de Baronius, des abregez, des versions des critiques, des apologies, etc. avec un détail des plaintes que plusieurs auteurs même religieux ont faites des Annales de ce cardinal. Cela comme vous voiez n’est pas inutile à ceux qui etudient l’histoire des livres.

Vous saves que Mr Grævius a eté fait historiographe du roi d’Anglet[erre] [11] et qu’il va travailler bien tot à composer en latin la vie de ce monarque. On vient de m’envoier un traitté qui a pour titre De luctu Græcorum [12]. C’est un / recueil des ceremonies funebres pratiquées par les anciens Grecs.

Je me servirai de la voie de Geneve pour vous envoier mon livre [13].

Adieu Monsieur, je suis entierement votre etc. /

Je ne vous parle point d’une lettre de controverse qui sert de reponse à celle qu’un chanoine de sainte Gudule à Brusselles ecrivit à un capucin qui se fit protestant l’année passée [14], mais / je vous ap[p]ren[d]s qu’il vient de paroitre un assez bon livre latin contre Spinoza. L’auteur s’appelle Jens et demeure à Dordrecht [15].

 

A Monsieur / Monsieur l’abbé Nicaise / chanoine de Dijon / A Dijon

Notes :

[1Ces lettres de Nicaise du début de l’année 1697 sont perdues. Entre le 30 avril 1696 et le 6 avril 1697, aucune des lettres de Nicaise ne nous est parvenue.

[2Sur cette édition par Grævius du De pictura veterum de François Du Jon, édition à laquelle Nicaise avait fait une contribution mal reconnue par Grævius, voir Lettre 1066, n.3. On remarque encore une fois le rôle joué par Jean Anisson, à cette époque directeur de l’Imprimerie royale, comme intermédiaire pour l’envoi de livres des Provinces-Unies à Paris.

[3La présente lettre fut donc envoyée avec celle de même date adressée à Pierre Bonnet Bourdelot (Lettre 1235).

[4Sur le Jugement de Renaudot et l’interdiction du DHC par le chancelier Louis Boucherat, voir Lettre 1219, n.1.

[5Sur cet ouvrage de Pierre de Villemandy, voir Lettre 1217, n.4.

[6Sur cette publication de Leidecker, voir Lettre 1051, n.18. Elle fut annoncée également par Henri Basnage de Beauval dans sa lettre à Janiçon du 22 décembre 1695 (éd. Bots et Lieshout, n° 52, p.107).

[8Antoine Arnauld avait ainsi maintenu jusqu’au bout la distinction entre le droit et le fait pour défendre l’ Augustinus de Jansénius.

[9Sur le cardinal Francesco Lorenzo Brancati Di Lauria, bibliothécaire du Vatican, voir la note 7 de la lettre du 6 mars 1686 de François Malaval à Pierre Cureau de La Chambre, en appendice à la Lettre 509.

[10Johann Friedrich Mayer, De Fide Baronii et Bellarmini ipsis pontificiis ambigua Eclogæ (Amstelodami 1697, 12°). Voir le compte rendu de Basnage de Beauval, HOS, avril 1797, art. VII.

[11Sur cette promotion de Grævius, voir Lettres 854, n.3, et 1229, n.3. Il ne devait pas achever sa biographie latine du roi Guillaume III.

[13Bayle devait envoyer à Nicaise un exemplaire du DHC par l’intermédiaire d’un imprimeur ou d’un commerçant genevois pour échapper à la douane française. Nous apprendrons par la Lettre 1287 (voir n. 12) qu’il s’agit du libraire Léonard Chouët. Cependant, le 23 juin 1698 (la date fait l’objet d’un commentaire de M. et M.G. Sina), Nicaise demande à Jean Le Clerc de lui faire envoyer le DHC de Bayle par l’intermédiaire de son frère, Daniel Le Clerc, qui est à Genève : voir Le Clerc, Epistolario, n° 290, ii.274.

[14Nous n’avons su identifier cette lettre de controverse.

[15Il s’agit de Petrus Jens (1643-1720), marchand qui devint ensuite médecin à Dordrecht. Dans la deuxième édition du DHC, Bayle devait ajouter la référence de cet ouvrage à son article « Spinoza », rem. P : « L’ouvrage que M. [Petrus] Jens publia à Dort l’an 1698. En voici le titre : Examen philosophicum sextæ definitionis Partis I Eth. Benedicti de Spinoza, sive Prodromus Animadversionum super unico veterum et recentiorum Atheorum Argumento, nempe una substantia ; ubi infirmitas et vanitas argumentorum pro ea evincetur. Accedent quædam necdum proposita argumenta pro vera existentia Dei [Dordrechti 1697, 4°]. C’est un ouvrage de 66 pages in-4° : l’auteur est médecin à Dort, et père de M. [Johannes] Jens, qui est recteur du collège de la même ville, et un savant humaniste, et un bon critique, comme on le peut connaître par ses Lectiones Lucianeæ, imprimées à La Haye, in-8°, l’an 1699 [Hagæ Comitis 1699, 8°]. »

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