Lettre 1238 : Pierre Bayle à François Janiçon

[Rotterdam, le 21 mars 1697]

Il n’est point vrai, M[onsieur] qu’en parlant de quelques suppositions j’aie mis en marge le prince de Galles, ni que j’aie meme etabli un prejugé indirectement contre ce prince. Voiez la p[age] 1186 du 1 er volume à la 2 de col[onne] c’est là que vous trouverez ce qui a fait dire à M. l’ab[bé] Renaudot que j’avois maltraitté le prince de Galles [1], vous verrez que cela est faux, je n’ai fait que refuter une raison outrée de ses partisans. Vous sçavez la difference infinie entre croire un fait, et • rejetter une des raisons sur quoi on le fonde. Tous les jours nous embrassons des verités, en nous moquant de certaines preuves sur lesquelles on les appuie.

Je vois que M. Pinsson a communiqué à l’illustre M. Baluse ce que je lui ai ecrit concernant les lettres d’Hotman [2]. Je vous supplie de le remercier de la feuille qu’il m’a envoiée ; et dont je ferai part à nos curieux. Il m’obligera au dernier point s’il veut bien prendre la peine de me communiquer les fautes de commission et d’omission qu’il trouvera dans mon ouvrage, il y en trouvera une infinité et des unes et des autres, et s’il vouloit incessamment vous en donner quelques-unes, vous m’obligeriez beaucoup de me les envoier tout aussitôt, principalement si elles concernent les 3 e ou 4 e 1 eres feuilles de l’alphabet [3].

M. l’abbé Dubos me marque qu’il a donné à M. Lepelletier un pacquet pour moi concernant les nouveautés courantes [4]. Je le recevrai, comme j’espere, au plus tot, car M rs les plenipotentiaires arriverent mardi dernier à Delf[t] [5]. J’admire le sens froid de ce païs, on ne parle pas plus dans cette ville de leur arrivée que de celle / d’un simple courrier. Cependant il n’y a que 2 lieues d’icy à Delf[t]. Demandez des nouvelles de M rs les ambassadeurs de France, on vous repond froidement qu’ils arriverent à Delf[t] mardi, et on parle d’autres choses, ou en general de la paix.

Je vous suis très obligé de la lettre imprimée que vous m’avez envoiée de M gr l’arch[êveque] de Reims au sujet de Jansenius [6]. Si l’auteur du 4 e tome de La Tradition de l’Eglise romaine touchant la doctrine de la grace, lequel vient de paroître, l’avoit eue, je ne crois pas qu’il en eût parlé, puisque ce prelat declare qu’il croit que Jansenius est bien condamné dans la bulle d’ Alexandre VII [7].

Il paroit depuis peu un livre latin fait et imprimé à Dordrecht contre l’hypothese de Spinosa qu’il n’y a qu’une substance dans l’univers. Ce livre là n’est pas mauvais, l’auteur est un medecin nommé Jens [8].

M. Leers m’a dit que M. de Beauval lui avoit dit qu’on nous blamoit en France d’avoir demandé une permission à M. le chancelier [9]. On se trompe étrangem[en]t si l’on croit que j’aie eu aucune part à cette demande. J’ai eté faché que Mr Anisson, s’étant engagé à la faire, ait eu un refus [10], mais à cela près j’ai eté ravi que M. le chancelier l’ait refusée parce que c’est le moien d’empecher la contrefaçon à Lion. Je vous dirai en confidence que sur l’avis qui nous venoit de divers endroits que les libraires de Lion se preparoient à contrefaire ce Dictionnaire, comme ils ont fait celui de Furetiere, au grand dommage de M. Leers, j’y ai mis cent choses que je n’y eusse pas mises, très capables de les epouvanter s’ils osoient le contrefaire [11].

Notes :

[1Renaudot, Jugement (voir notre édition en annexe I) : « Il y a dans l’article de François I er une digression tres-injurieuse contre le roy d’Angleterre, pour donner lieu à établir la possibilité de la supposition du prince de Galles. » Voir le DHC, art. « François I er », rem. C : Bayle évoque les manœuvres de la jeune reine Marie d’Angleterre, troisième femme du roi Louis XII, qui chercha à faire croire qu’elle était enceinte afin d’écarter François I er du trône, et il commente : « Ceci refute invinciblement ceux qui disent en faveur du roi Jacques [II] qu’il ne peut point monter dans l’esprit d’une personne qui est au milieu d’une grosse cour, et toujours entourée d’une infinité de domestiques, de supposer un enfant. » Voir aussi le commentaire de Jurieu à la suite du Jugement de Renaudot : « Enfin l’abbé Renaudot n’a pas dû luy savoir si mauvais gré, de ce qu’il dit quelque part pour la possibilité de la supposition du prince de Galles ; cela étoit trop de son genie pour le pouvoir négliger. Comment négligeroit-il des veritez malignes et propres à chagriner, puisqu’il suppose souvent des faussetez pour médire ? C’est une chose bien douteuse, que la supposition du prince de Galles ne soit du nombre des choses possibles, après tant d’exemples de suppositions qui ont été actuellement faites ! Pour se contenter sur cet article, l’abbé n’a qu’à repasser la vûë sur l’ Avis aux réfugiés, et il y verra le roy Jaques traité comme un martyr, et un homme à canoniser ; et le roy Guillaume comme un scelerat, un usurpateur et un homme à pendre. »

[2Nouvel indice des relations entre les membres du réseau de Bayle : voir notre Illustration n° 14. La lettre de Bayle à Baluze est perdue : il devait s’agir de l’édition par Baluze des lettres des frères Hotman évoquée dans la Lettre 1218 (voir n.4 et 5).

[3Dès avant l’achevé d’imprimer de la première édition, Bayle s’était mis à la correction des articles et à la rédaction de nouveaux articles pour un « supplément » qui devait aboutir à la deuxième édition : voir Lettre 1120, n.6.

[4Cette indication se rapporte à une lettre perdue de Dubos à Bayle évoquée dans celle du 8 avril 1697 (Lettre 1243, n.5 : voir aussi Lettre 1229, n.1). Les lettres de Bayle et de ses amis – accompagnant parfois des livres interdits – circulaient ainsi, relayées par les administrateurs à la tête de l’Etat. Sur Claude Le Peletier, le contrôleur des Finances, voir Lettre 1102, n.4.

[5Sur les négociations de la paix de Ryswick, voir Lettre 1227, n.33.

[7Sur cet ouvrage de Pasquier Quesnel publié sous le pseudonyme de Germain, voir Lettre 1237, n.7.

[8Sur cet ouvrage de Petrus Jens contre Spinoza, voir Lettre 1237, n.15.

[9Basnage de Beauval s’exprime avec plus de liberté dans sa lettre à François Janiçon du 11 mars (éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 63, p.129-130) : « M. Leers ne m’a point paru chagrin de l’obstacle que M. l’ abbé Renaudot a apporté à l’entrée du Dictionnaire de M. Bayle dans le royaume. Il soupçonnoit que, si l’on avoit donné permission de le debiter en France, il ne fust aussy tost contrefait à Lion. Je suis fasché pourtant que M. Bayle ait donné prise à ses ennemis en ne menageant pas assez ses expressions sur les matieres les plus delicates. En particulier il n’a pas esté assez retenu sur le chapitre des femmes. Et du moins s’il vouloit dire des folies, il falloit les dire plus finement et plus poliment. Il ne suffit pas pour estre philosophe que la conduite soit sage, il faut que l’esprit le soit aussy. Comme les censures sont revenuës jusqu’à luy, je m’imagine qu’il s’émancipera beaucoup moins dans les 2 autres volumes qu’il prepare. »

[10Voir la lettre où Jean Anisson fait le récit de sa demande auprès du chancelier : Lettre 1215.

[11Bayle met donc sur le compte de cette tactique complexe à l’égard des imprimeurs lyonnais tentés par la contrefaçon les remarques audacieuses sur la religion que certains lecteurs lui reprochaient : voir, par exemple, la lettre de John Turner (Lettre 1226) et celle de Bénédict Pictet (Lettre 1232).

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