Lettre 1240 : Jacques-Gaspard Janisson du Marsin à Pierre Bayle

A Paris le 15 mars 1697

Je me donne l’honneur de vous écrire, Monsieur, peutêtre un peu mal à propos, et à l’insçû de mon pére [1], mais enfin c’est pour vous desabuser sur une personne que vous avéz toujours crû plus équitable qu’elle n’est et à n’en déguiser rien, c’est elle qui a fait un rap[p]ort très peu favorable de vôtre Diction[n]aire à Mr le chancelier, vous devineréz aisément que c’est de Mr l’ abbé Renaudot [2] dont je veux parler, et pour vous faire voir que je n’avance rien en l’air[,] je vous envoye la copie de la lettre qu’il a écrite à mon pére qui lui avoit fait voir la vôtre du 11 e du mois dernier [3].

 

[Paris, mars 1697]

 

« Je vous remercie, Monsieur, des lettres que vous m’avés envoyées ; celle de Mr Bayle [4] me paroit fort extraordinaire de ce qu’il croid que c’est par ressentiment que j’ai rendu à Mr le chancelier un témoignage peu favorable de son ouvrage [5], parce qu’il parle contre les nouvellistes [6]. En vérité c’est me faire bien peu de justice et d’honneur que de croire que je fusse capable d’une telle bassesse, ou que je cherche de la gloire par la part que j’ai aux gazettes [7]. Je ne veux pas d’autre témoin que vous, qui ne m’avez pas entendu relever cet article, sinon qu’il paroit puéril et qu’il avoit un grand ridicule dans « Abdérame », puisqu’il suppose qu’il n’y avoit point d’historien de Mores, et qu’il y en avoit encore [8]. Au reste je ne crois pas que personne ût pû faire un rapport different du mien, ni céler à Mr le chancelier que ce livre étoit plein de choses contre la religion non seulement catholique, mais chrétienne indépendamment des sectes, d’un libertinage très profane et dangereux, de faussetés sur les ministres et autres choses qui i ont du rapport, de divers traits injurieux aux particuliers, sous ce beau prétexte qu’ils sont tirés de Patin, / de Ménage, etc. aprés qu’on a averti Mr Bayle de la fausseté de ces auteurs ; qu’il y a des ordures que la pudeur payenne ne peut pas souffrir [9], et diverses choses injurieuses à la France, au Roi, et à des personnes ou à des corps qui ne méritent pas de pareils traitemen[t]s [10]. Voila ce que j’ai dit à Mr le chancelier, et il n’y a personne qui ne convienne que j’ai dit vrai : aprés cela il a pris le parti qu’il a jugé à propos, car je ne lui ai pas formé son avis. Quand Mr Bayle auroit été le meilleur de mes amis, j’en aurois agi de même, car je n’ai pas une conscience qui tourne par inclination ou par aversion. S’il est fâché, je n’y puis que faire et je me consolerai par la persuasion certaine que la plus saine partie de ceux qui liront l’ouvrage en jugeront comme moi. Ne les reconnoissez vous pas assez dans la lettre de Genéve, et même dans celle de Mr de Beauval ? Les dévots dont il parle, quels peuvent-ils être que des personnes qui ne peuvent souffrir les impiétés, les mauvaises plaisanteries sur la religion, et les obscenités ? Car pour la science vous savés ce qu’on dit de ses digressions, et si cela s’appelle être savant je déclare que je méprise beaucoup cette sorte de science qui consiste à ramasser tout ce qu’il y a de plus inutile et de plus méprisable, et à extraire sérieusement des auteurs qu’on n’oseroit citer dans une conversation sérieuse. Enfin je ne compren[d]s pas encore qu’un homme puisse écrire, ce qu’à peine on auroit la patience d’écouter dans un discours familier. Ainsi, Mr, tout ce que je puis vous dire est que je n’ai point prétendu autre chose que faire mon devoir, et non pas plaisir à personne au préjudice de ma conscience et de mon honneur. Si Mr Bayle en est faché et qu’il s’attaque à moi, je ne puis que prendre patience, car je ne changerai pas d’avis et vous savés assés que je ne suis pas seul de mon sentiment. Si j’avais du temps à critiquer, je lui ferois bien voir que je parle avec raison et non pas par passion, mais j’ai de meilleurs choses à faire.

Il n’y avoit point d’exemplaire de ce diction[n]aire pour vous dans le ballot de la bibliothèque du Roi [11].

Je suis tout à vous.
R[enaudot] » /

 

A Paris le 1 er avril 1697

Vous verrés, Monsieur, par la datte de l’autre feüille, que j’avois û dessein de vous envoyer cette lettre de Mr Renaudot, mais comme je savois que mon pére l’avoit envoyée à Mr de Beauval, et que par là je croyois que vous l’auriés pu voir, j’avois jugé qu’il n’étoit point nécessaire de vous l’envoyer. Cependant j’ai appris par la lettre que vous avés écrite à mon pére le 21 du mois dernier [12] que vous n’aviés point vû le sentiment de cet abbé sur vôtre Diction[nai]re, de sorte que j’ai crû que vous ne seriés pas faché que je vous en fisse part. Il est presque le seul ici je vous assure qui en ait parlé si desavantageusem[en]t : tout ce que d’autres en on dit a êté que vous n’avés pas êté assés retenu sur plusieurs matiéres, et principalement sur le chapitre des femmes, mais d’ailleurs il est rempli de choses très curieuses et très bien écrites. Ce que j’en ai lu chez un de mes amis m’a[,] je vous assure[,] paru très beau et d’un stile inimitable.

Je vous envoye la reponse que Mr Baillet vous fait [13]. Je voudrois, Monsieur, trouver des occasions plus importantes que celles ci pour vous pouvoir rendre quelque service, je vous assure que je m’y employerois avec empressement n’y ayant personne qui vous honore et vous estime plus que moi qui suis avec sincerité Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur
Du Marsin fils de Janisson Comme mon pere ne sait point que je vous écris cette lettre, il ne faudroit point que vous m’addressassiés de lettre au logis, mais bien à l’addresse ci jointe, au cas que vous me fassiez l’honneur de me faire reponse [14]. Si vous m’en faite[s], je vous supplie d’y ajouter ce que vous saurés de nouveau, (tant de la littérature que des negociations de la paix etc.)

Il y a presentem[en]t peu de nouvelles littéraires ici, et d’ailleurs je sai que Mr l’ abbé Du Bos est assés soigneux à vous en faire part [15].

Pour Du Marsin et une enveloppe où il y aura A Monsieur Monsieur de La Plaine chez Mr Benoit au fond de la cour dans la rüe des S[ain]ts Peres au faux bourg S[ain]t Germain à Paris.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur en / histoire et en philosophie / A Rotterdam / en Hollande •

Notes :

[1François Janiçon. Nous respectons l’orthographe du nom adopté par l’un, François Janiçon, et par l’autre, Jacques-Gaspard Janisson du Marsin.

[2Sur l’abbé Eusèbe Renaudot, voir Lettre 1215, n.7.

[3Cette lettre datée du 11 mars de Bayle à Janiçon ne nous est pas parvenue. Il ne s’agit pas de la lettre du 21 mars (Lettre 1238), qui sera mentionnée plus loin.

[4Allusion à la lettre de Bayle à François Janiçon du 11 février (Lettre 1219).

[5Voir le Jugement de Renaudot adressé au chancelier Louis Boucherat, en annexe à ce volume.

[6Sur les nouvellistes, voir Lettre 1219, n.3.

[7Eusèbe Renaudot dirigea, de 1679 jusqu’à sa mort en 1720, la Gazette qu’avait fondée son grand-père Théophraste Renaudot (1586-1653) : voir le Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de G. Feyel et de P.-F. Burger).

[8Sur l’article « Abdérame », voir Lettre 1228, n.6.

[9Plainte commune qui devait conduire Bayle à la composition de son Eclaircissement sur les obscénitez, publié en appendice de la deuxième édition du DHC en 1702.

[10Sur le plan politique, voir la réponse que Bayle fait à cette critique dans sa lettre à Pierre Bonnet Bourdelot du 18 mars (Lettre 1235).

[11Bayle avait en effet promis un exemplaire du DHC à Janiçon : voir Lettre 1228, n.10.

[12Lettre 1238.

[13Il s’agit sans doute de la lettre de Baillet du 15 mars (Lettre 1234).

[14La réponse de Bayle est datée du 8 avril 1697 (Lettre 1243).

[15Le fils de François Janiçon est au courant des contacts entre les différents membres du réseau des correspondants parisiens de Bayle.

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