Lettre 1245 : Hervé-Simon de Valhébert à Pierre Bayle

[Paris, le] 15 e avril [1697] •

Je ne sai pas, Monsieur ce que vous pensez de ma paresse [1], mais je sai bien ce que j’en penserois à votre place, et j’avoue que j’en ai de la confusion. Me voila dans le cas de ces libertins de notre religion, qui après avoir negligé pendant quelques années la frequenta[ti]on de nos sacremen[t]s, souf[f]rent une espéce de martyre quand quelque remords de conscience ou quelque événement surprenant leur inspire la pensée de retourner à leur devoir. Ils font pendant plusieurs mois ce que je fais depuis quelques semaines, de nouvelles resolutions qui s’évanouissent presqu’au moment qu’ils les font. Toujours de nouveaux delais, et toujours ...

J’allois continuer mes reflexions sur la comparaison de ma paresse avec le libertinage, sans la visite d’un de mes amis qui est venu voir mes médailles modernes. Comme il m’avoit trouvé la main à l’œuvre, il a jugé à propos de me laisser de cette matinée le tem[p]s qu’il me fal[l]oit pour achever l’ouvrage de ma reconciliation. Mais sans reprendre le fil d’un discours dont sa venuë inopinée • m’a brouillé l’idée, je me contenterai, et je vous prie Monsieur, de vous en contenter aussi de peur de quelque nouvel encombrier, de vous faire mes excuse[s] d’une paresse • qui quoique de trois mois mois [ sic] n’est pas de celles dont Sénéque a dit habet etiam aliquid laudis pigritia pertinax [2]. Je vous rends tres humbles graces de la part que vous avez prise à la perte que j’ai faite à la mort de feu M. Bignon con[seill]er d’Etat [3]. J’y gagne un habillement lugubre, mais c’est tout et cela n’est pas capable de me dédommager de ce que feu M. Bignon [me] destinoit / tant en reconnoissance de mes petits soins, que pour témoignage de l’affection qu’il avoit conçuë pour moi depuis la dédicace des Etymologies de feu M. Ménage [4] que je lui avois addressée. Je diroi volontiers co[mm]e feu M. Ménage, « Rien ne me reussit » ; nihil agere semper infelici est optimum disoit ce me semble P. Syrus [5]. Mais il n’est pas donné à tout le monde de vivre sans rien faire. Monsieur l’abbé Bignon leut votre lettre avec beaucoup de plaisir, et me chargea de vous témo[i]gner combien il est sensible à la bonté que vous avez de vouloir vous interesser à sa perte et à son affliction. Il se feroit honneur de recevoir de vos nouvelles [6], et quelque longue qu’ait été l’interruption de votre commerce avec lui, vous ne devez point vous embar[r]asser de tant de mesures pour renouveller connoiss[anc]e. Je ne reçois point de vos lettres qu’il ne lise d’un bout à l’autre avec beaucoup d’attention, et il me sait fort bon gré d’avoir pu me procurer l’honneur d’un commerce aussi glorieux.

La traduction que nous avons vuë ici des Ep[istolæ] d’ Aristenet [7] est fort peu de chose : l’auteur dit qu’il l’a faite sur le grec, mais je ne croi pas seulement qu’il l’ait faite sur le latin, car il nous don[n]e des lettres que je ne trouve point dans l’édition de Sambucus [8], et il y en a quelques autres dans cette mème édition dont nulle mention chez notre traducteur. J’en ai un exemplaire ; je veus dire de l’orig[in]al qui vient de feu M. Bigot mon illustre compatriote [9], qui l’a enrichie de quelques corrections de sa main tant sur l’original que sur la traduction latine. Si on s’avisoit en vos quartiers de rimprimer cet auteur, je communiquerois avec plaisir mon exemp[lai]re aussi bien que / plusieurs autres piéces qui me restent encore de feu M. Guyet [10]. J’ai de lui une grande quantité de cahiers d’etymologies de la langue gréque et de la latine, ou par occasion il traite quelquefois des langues espagnoles, ital[ienne] et françoise et le tout ensemble feroit un bon volume in folio. Mais [il faudroit] un homme qui ne fit autre chose, tout est sans ordre, tel que les mots se trouvoient sous la plume, et il le faudroit mettre en ordre alphab[étique] co[mm]e l’ Etymologique de Vossius [11]. Je pourrai une au[tr]e fois vous en envoyer une feuille pour vous faire voir ce que c’est que cet ouvrage.

Le seul livre dont vous pensiez que je n’avois pas oui parlé [ sic] étoit le seul que j’avois vu il y avoit deux mois, c’est l’ Histoire du m[aréch]al de Fabert  [12].

Je n’ai point encore appris de nouvelles de M. Leers. Voila un bon ho[mm]e pour une femme [13], il meriteroit d’en avoir deux comme dit un de nos proverbes. Il est vrai qu’il m’avoit écrit sur les journaus de M. Chauvin [14], mais je les atten[d]s encore ; M. Grævius [15] les cherche et les doit joindre à quelques autres livres qu’il doit m’envoyer. J’ai écrit à M. Fiévet [16] pour lui demander de joindre à ce paquet, quand il l’aura reçu, Le Monde enchanté de Becker et la reponse de M. Binet [17].

Je ne suis pas surpris de ce que M. Bernier ne trouve pas plus d’imprimeurs pour ses opuscules en Hollande qu’ici [18], mais ce sont de ces choses qui ne se disent point à brule-pourpoint à un ho[mm]e qui ne vous croiroit pas au préjudice de ses entêtemen[t]s. Je lui ai fait voir ce qu’il falloit qu’il vist dans celle que M. Pinsson m’a renduë de votre part [19]. Je croi que l’on vous aura mandé que le livre de feu M. d’Herbelot se vend depuis huit ou dix jours [20].

L’heure me presse de finir, et même il ne me reste de place que pour vous assurer que je suis avec toute l’estime que vous meritez Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur
Simon de Valhébert A Paris ce lundi 15 e avril 1697

 

A Monsieur / Monsieur Bayle, Professeur d’histoire / A Rotterdam / Hollande •

Notes :

[1La dernière lettre connue de Valhébert à Bayle date du 18 janvier (Lettre 1213).

[2« Une paresse qui dure mérite même quelque louange ». Nous n’avons pas trouvé cette formule dans les œuvres de Sénèque. Il s’agit sans doute d’un détournement orienté des thèses du De otio : le choix d’une vie purement contemplative peut se concilier avec les principes stoïciens.

[3Sur la mort de Jérôme II Bignon, père de l’abbé Jean-Paul Bignon, dont Valhébert était le bibliothécaire, voir Lettre 1213, n.3.

[4La nouvelle édition du Dictionnaire étymologique, ou origines de la langue françoise (Paris 1694, folio) de Ménage, établie par Valhébert et dédiée à l’ abbé Bignon.

[5Publilius Syrus, Sentences : Nihil agere semper infelici est optimum : « Ne rien faire est toujours ce qu’un homme malheureux peut faire de mieux. »

[6Aucune lettre échangée entre Bayle et l’ abbé Bignon ne nous est connue. Bayle avait été en rapport avec Pierre Rainssant à l’époque de la création de la « petite Académie » des inscriptions et des médailles, dont la direction devait être confiée par Pontchartrain à son neveu, l’abbé Bignon, quelques années plus tard (voir Lettre 356, n.6) ; c’est peut-être à cette époque – celle de la diffusion des NRL – que Bayle avait correspondu avec l’abbé Bignon. Il semble probable qu’il ait repris cette correspondance – à l’invitation de Bignon et de Valhébert – mais aucune de leurs lettres ne nous est parvenue. Voir J.A. Clarke, « Abbé Jean-Paul Bignon, “moderator of the Academies” and royal librarian », French Historical Studies, 8 (1973), p.213-235, et F. Bléchet, Recherches sur l’abbé Bignon (1662-1743), académicien et bibliothécaire du roi d’après sa correspondance (thèse inédite de l’Ecole des Chartes 1974).

[8Johannes Sambucus (1531-1584), savant hongrois, étudia les langues anciennes, le droit, l’histoire et la philosophie, à Vienne, Leipzig, Wittenberg, Ingolstadt, Strasbourg puis Paris. En 1551, il devint maître en philosophie de l’université de la Sorbonne. Il voyagea ensuite dans toute l’Europe et commença des études de médecine à l’université de Padoue ; il obtint sa licence et en 1555 s’établit comme médecin à Vienne, qui était alors le centre de la vie scientifique et culturelle de tout l’empire austro-hongrois. En voyageant en Italie, il découvrit les livres d’emblèmes et publia en 1564 la première édition de ses Emblemata, suivie immédiatement par cinq rééditions qui lui valurent une réputation internationale comme maître du genre. Johannes Sambucus édita aussi les Epistolæ d’ Aristénète chez Plantin en 1566 (voir la note précédente).

[9Emeric Bigot, que Bayle avait connu à Rouen : voir Lettre 69, n.2.

[10François Guyet (1575-1655), l’adversaire de Guez de Balzac : voir Lettre 873, n.7 et 8, et I. Uri, Un cercle savant au XVII e siècle. François Guyet, 1575-1655, d’après des documents inédits (Paris 1886).

[12Gatien Courtilz de Sandras, Histoire du maréchal de Fabert (Amsterdam 1697, 12°), publiée par Henri Desbordes. Sur Fabert, voir aussi Lettres 78, n.26, et 952, n.3.

[13Sur le mariage de Leers, voir Lettre 1088, n.1.

[14Le Nîmois Etienne Chauvin, pasteur à Montpellier, puis, après l’exil, à l’Eglise wallonne de Rotterdam, remplaça Bayle momentanément en 1687 à l’Ecole Illustre, puis, en 1695, accepta la chaire de philosophie au Collège français de Berlin ; entre 1694 et 1698, il était le rédacteur du Nouveau journal des savants, qui paraissait à Rotterdam et à Berlin : voir Lettre 716, n.7.

[15On voit que Valhébert avait constitué un réseau assez vaste de contacts : il comprenait certains correspondants de Bayle qui avaient été membres du réseau de Ménage.

[16François Fiévet, imprimeur-libraire lillois en activité de 1680 à sa mort en 1698 : voir Lettre 947, n.10.

[17Sur cet ouvrage de Balthazar Bekker, voir Lettre 835, n.11. Valhébert évoque aussi l’ouvrage de Benjamin Binet, pasteur à Basly et à Bernières, réfugié à Delft, Traité historique des dieux et des démons du paganisme, avec quelques remarques critiques sur le système de M. Bekker (Delft 1696, 12°), qui devait connaître une deuxième édition sous le titre Idée générale de la théologie païenne, servant de réfutation au système de Bekker (Amsterdam 1699, 12°).

[18Sur les tentatives de Jean Bernier de Blois pour publier ses ouvrages aux Provinces-Unies, voir Lettre 1187.

[19Voir la lettre de Bayle à Valhébert du 11 février (Lettre 1220) : « Je vous prie, Monsieur, de faire savoir à Mr de Popinoncour [ Jean Bernier] qu’aucun libraire que j’aye sondé ne veut s’engager à l’impression de ses manuscrits. »

[20Barthélemy d’Herbelot (1625-1695) avait été professeur de syriaque au Collège royal. Sa Bibliothèque orientale, ou dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connoissance des peuples de l’Orient (Paris 1697, folio), venait de paraître avec une préface d’ Antoine Galland.

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