Lettre 1269 : Hervé-Simon de Valhébert à Pierre Bayle

à Paris ce vend[redi] 21 juin 1697

Il me paroit inutile Monsieur de vous dire que et Monsieur l’ abbé Bignon et moi avons répondu à vos lettres [1]. A la verité un peu plus tard que vous ne l’at[t]endiez, mais enfin scripta quidem sero littera, scripta tamen [2]. Le voyage de Mr l’abbé à la campagne, et l’empressement de ses amis à son retour ont causé le retardem[en]t dont vous vous plaignez. Je compte que vous devez avoir recu ce paquet le 18 e du courant. Assidue[men]t occupé depuis quinze jo[ur]s à manier de l’acier souvent assés rouillé, je veux dire les poinçons et les carrés servant à frap[p]er les med[ai]lles de l’histoire de France [3], à peine ai-je le tem[p]s de vous dire que je suis honteux de vous écrire des lettres si séches. Je n’en ai pas même trouvé assés pour recœuillir dans les affiches de nos carrefours de quoi payer au moins de reconnoissance toutes les nouveautés lit[térai]res dont vous me faites part.

Je voi[s] depuis 4 ou 5 jours affiché un Chevræana [4], et depuis encore un au[tr]e livre qui a pour titre Le Quietisme, ou les illusions de la nouvelle oraison de / de [sic] quiétude [5] ; chez Dezallier [6]. Je n’en sai pas encore l’auteur. • Nos petites queréles entre Mr Simon et le P[ère] Bouhours [7], entre le P[ère] Alexandre et les jésuites [8], et au[tr]es semblables sont assoupies depuis quelques semaines par la retraite involontaire des imp[rim]eurs [9] qui servoient à souf[f]ler le feu. M. l’arch[eveque] de Cambrai travaille ou fait travailler à mettre en latin son ouvrage en faveur du s[ain]t Pere [10], qui pour n’entendre pas assés la finesse de notre langue pourroit trouver dans l’originel quelque matiére d’inquisition.

Je vous ferois excuse de ma brieveté, si je ne faisois reflexion que je ne pouvois être plus long sans vous rendre la lettre de Mr l’ abbé B[ignon] ennuyeuse • et la mienne incommode. Je reparerai cela à la 1 re fois.

Je suis de tout mon cœur Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur
Simon de Valhébert

Notes :

[1La dernière lettre de Valhébert connue est celle du 15 avril (Lettre 1245) ; les lettres de l’ abbé Bignon sont perdues.

[2« Même écrite avec retard, une lettre reste une lettre. »

[3Valhébert était bibliothécaire auprès de l’ abbé Bignon, neveu de Pontchartrain. En 1693, Bignon avait succédé à Roger de Bussy-Rabutin à l’Académie française ; ce n’est qu’en 1699 qu’il entra à l’Académie des sciences et en 1701 à l’Académie des inscriptions et médailles.

[4Sur ce recueil des bons mots d’ Urbain Chevreau, voir Lettre 1268, n.27.

[5Sur cet ouvrage de Pierre de Villiers, voir Lettre 1268, n.23.

[6Antoine Dezallier (1642 ?-1716), imprimeur-libraire de la rue Saint-Jacques à l’enseigne de la « couronne d’or ». Originaire de Lyon, Dezallier s’établit à Paris à partir de 1675.

[7Sur la publication de la traduction du Nouveau Testament par le Père Bouhours et les critiques de Richard Simon, voir Lettres 1128, n.20, et 1118, n.22, 1176, n.72, et 1268, n.22.

[8Le dominicain Noël Alexandre (1639-1724) avait publié une Theologia dogmatica et moralis secundum ordinem catechismi concilii Tridentini (Parisiis 1694, 8°, 10 vol.), qui fut recommandée aux ecclésiastiques de son diocèse par Jacques-Nicolas Colbert, évêque de Rouen. Dès 1696 parurent des Difficultez proposées à Mgr l’archevêque de Rouen par un ecclésiastique de son diocèse sur divers endroits des livres dont il recommande la lecture à ses curez (s.l. 1696, 12°), attribuées au Père jésuite Claude Buffier (voir Lettre 1176, n.68). Ensuite, le Père jésuite Gabriel Daniel publia dix lettres critiques au Père Alexandre sur son ouvrage (s.l. 1696-1697, 12°) et, l’année suivante, publia encore des Lettres au R.P. Alexandre, où se fait le parallèle de la doctrine des thomistes avec celle des jésuites sur la probabilité et sur la grâce (s.l. 1698, 12°). Le Père Alexandre eut beau répondre par six Lettre[s] I [-VI] d’un théologien aux RR. PP. jésuites pour servir de réponse à la seconde lettre adressée au P. Alexandre par un religieux de leur Compagnie, où il fait un parallèle de la doctrine des jésuites et de celle des thomistes (Mons 1697, 12°), et par des Eclaircissemens des prétendues difficultez proposées à M. l’archevêque sur plusieurs points importans de la morale de Jésus-Christ. Par un docteur de Sorbonne du diocèse de Rouen (s.l. 1698, 8°) ; il eut beau rétorquer par une Lettre à un docteur de Sorbonne sur la dispute de la probabilité et sur les erreurs d’une thèse de théologie soutenue par les jésuites dans leur collège de Lyon (Mons 1697, 12°), la querelle se serait certainement poursuivie si le roi n’avait imposé le silence. Leibniz s’en fait l’écho dans sa lettre à Thomas Burnett de Kemney du 24 août (v.s.) 1697 (éd. Gerhardt, iii.211).

[9Les imprimeurs avaient reçu l’ordre de ne plus rien imprimer sur cette querelle : voir J.-D. Mellot, L’Edition rouennaise et ses marchés, p.324-325.

[10Fénelon venait de publier son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (Paris 1697, 12°) ; il préparait la traduction latine, Placita sanctorum explicita (s.l.n.d., 8°) ; deux nouvelles éditions de la version française devaient paraître en 1698, imprimées à Francfort et à Bruxelles. Voir Lettres 1241, n.19, et 1268, n.24 ; H. Bremond, Apologie pour Fénelon (Paris 1910) et le compte rendu par E. Levesque dans la Revue d’histoire de l’Eglise de France, 5 (1914), p.73-79 ; L. Cognet, Le Crépuscule des mystiques (Paris, 1991) ; J. Orcibal, Le Procès des “Maximes des Saints” devant le Saint-Office (Paris 1699) et Dictionary of seventeenth century French philosophers, art. « Bossuet » (par L. Devillairs), « Fénelon » (par M. Terestchenko), et « Guyon » (par M. Terestchenko). Voir aussi la réaction de Jurieu dans son Apologie de l’amour qui nous fait désirer véritablement de posséder Dieu seul, avec des remarques fort importantes sur les principes et maximes que M. l’archevêque de Cambrai établit sur l’amour de Dieu dans son livre intitulé « Explication des maximes des saints » (Amsterdam 1698, 8°) et dans son Traité historique contenant le jugement d’un protestant sur la théologie mystique, sur le quiétisme et sur les démêlés de l’évêque de Meaux avec l’archevêque de Cambrai (s.l. 1699, 12°).

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