Lettre 1272 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

[Rotterdam, le 4 juillet 1697]

Que direz-vous de mon silence [1], mon tres cher Monsieur ? Je m’en confesse comme d’un crime que vous ne me pardonnerez pas, si vous ne faites agir une bonté extraordinaire. Je vous dirai neanmoins pour m’excuser en quelque facon, que j’ai dif[f]eré de jour en jour à vous ecrire depuis la joye que j’ai euë de voir ici un autre vous meme, c’est à dire ce digne fils qui y est venu [2], que j’ai dif[f]eré, dis-je, de jour en jour depuis ce tem[p]s là, parce que de jour en jour j’esperois d’aller à La Haye et que je voulois ne vous ecrire qu’apres avoir salué Madame la comtesse de Frise [3]. Or d’un coté le voyage de Monsieur votre fils à Londres, et de l’autre le froid extreme et long de cet hiver, et les frequentes incommoditez qu’il m’a causées, et qui faisoient qu’en suite j’etois accablé des occupations qui s’etoient accumulées par l’interruption du travail, m’ont empeché de sortir d’ici jusqu’à ce que mon libraire ait achevé la reimpression du 1 er volume de mon Diction[n]aire [4]. Je vous expliquerai cela cy dessous. Ainsi ce n’est que depuis une quinzaine de jours que j’ai eté à La Haye. J’y ai renouvellé le plaisir extreme que j’avois eu quelquefois d’embrasser Monsieur votre fils. J’y ai fait la reverance à l’illustre comtesse dont nous admirions comme vous savez à Copet les charmes, la vivacité d’esprit, et mille autres belles qualitez. Nous avons parlé de vous amplement, et de Monsieur votre fils, je voudrois que vous eussiez pu entendre de derriere une tapisserie avec quelle estime et avec quelle amitié pour l’un et pour l’autre. Je ne vous saurois exprimer mon tres cher Monsieur toute la joye que j’ai sentie en le voiant si bien fait et de corps et d’esprit, si honnete, si eclairé, si bon philosophe, si judicieux, si plein d’amitié pour moi. Je vous en felicite de tout mon cœur, vous et Mademoiselle Constant sa chere mere [5] que je salue de toute mon ame. Je lui souhaitte toute la fortune dont il est digne, et à toute votre belle famille, une heureuse et avantageuse prosperité. En deux mots je vous copie là mon cœur, et mes sentimen[t]s. /

Je ne vous parlerai ni de nos nouvelles lit[t]eraires, ni de nos nouvelles politiques ; vous les pourrez mieux ap[p]rendre de Monsieur votre fils que de moi : il est à la source, et curieux comme il est[,] il ne lui en echap[p]e point. Je vous dirai seulement quelque chose de mon Diction[n]aire. Je vous en destine un exemplaire que vous garderez s’il vous plait in signum amicitiæ, mais j’at[t]en[d]s une 2 e edition qui sera beaucoup moins fautive que la premiere, car je travaille avec toute sorte d’ap[p]lication à la revision de mon ouvrage.

Le 1 er volume a eté imprimé deux fois : en voici la cause. Le libraire s’etant apercu pendant le cours de l’impression qu’il ne faisoit pas tirer assez d’exemplaires vû les propositions que les autres libraires lui ecrivoient des pays etrangers de traiter avec lui pour un certain nombre, en fit tirer dès ce tem[p]s là mille de plus. Afin donc d’egaler tous ses exemplaires, il a fal[l]u qu’il ait fait rimprimer ce qui etoit dejà tiré lors qu’il commenca d’augmenter de mille, voila pourquoi on a remis sous la presse le 1 er volume, mais à quelque petite chose près on n’a rien changé, et par conséquent ce n’est qu’une edition [6]. Dès que celle cy sera debitée, on procedera à la 2 e et on usera de diligence, et c’est celle là que je corrigerai le mieux qu’il sera possible [7]. Je voudrois que vous eussiez parcouru l’autre afin de pouvoir profiter de vos bons avis et de vos belles lumieres. J’ai quelquefois critiqué mon ennemi [8] avec quelque force : il en est outré, et cherche tous les moiens imaginables de se venger : il a eu d’abord des emissaires qui ont declamé contre l’ouvrage, disant qu’il contient des obscenitez et des impietez, et apres ces criaillleries il a engagé son consistoire à examiner l’ouvrage. J’ai mes reponses toutes pretes [9], et je ne crains rien pourvu qu’on veuille je ne dis pas suivre exactement les regles de l’equité, mais s’abstenir seulement de les violer sans pudeur, et sans mesure.

Parlons d’une autre chose. Monsieur votre fils m’a dit que vous n’avez pas recu le paquet que j’avois envoié à Hærlem à l’adresse que vous m’aviez indiquée [10], et que la personne qui le devoit recevoir a fait dire qu’il n’avoit rien recu. Cela m’a causé un chagrin incroiable, et m’a convaincu de plus en plus de la malhonneteté et de la mauvaise foi qu’inspirent les factions de religion. Voila le caractere d’une infinité de gens dispersez par toute l’Europe. Dès qu’ils croient rendre service à un / homme qu’ils regardent comme tres ardent promoteur de notre bien temporel, ennemi du papisme, et de la France [11] ils croient qu’ils peuvent se dispenser de toute autre sorte de devoirs. La personne dont il s’agit aiant scu que je vous envoiois un paquet, a voulu savoir ce que c’etoit, et aiant trouvé que c’étoient des livres où je faisois voir mon innocence, et la malice de ce calomniateur, a sup[p]rimé tout cela. C’a eté l’esprit qui a regné parmi les ref[ugiez]. Ils n’ont jamais voulu lire ce que j’ai ecrit pour ma justification, et ils ont detourné de le lire tout autant de gens qu’ils ont pu. Je ne doute point qu’en vos quartiers vous n’aiez eu lieu de remarquer cette enorme depravation de cœur, et la fol[l]e opiniatreté que produit l’entetement[,] malheureux effet de l’amour propre : on donne gain de cause non pas à l’équité et à la raison, mais à celui qui nous flat[t]e et qui nous con[te des] chimeres conformes à nos passions.

Je renvoie à Monsieur votre fils à vous donner des nouvelles de not[re cher Mr] Basnage [12]. Il l’a vu ici et en a recu un tres bon accueil tant à cause de so[n] merite, qu’à cause de l’ancienne connoissance qui est entre vous et lui. C’est non seulement un tres habile homme mais une ame droite et genereuse. On va commencer à imprimer un ouvrage auquel il travaille depuis quelques années [13]. Ce sera un in folio en francois, où l’on trouvera une histoire ecclesiastique d’une nouvelle methode. Ce sera l’histoire des dogmes et celle de l’erection des metropoles, et des patriarchats, etc. ; tout cela bien discuté et avec une critique degagée de controverses et des lieux communs.

J’ap[p]ren[ds] quelquefois des nouvelles indirectement de notre ami de Geneve [14], il y a long tems que je ne lui ai ecrit. Je deviens à cet egard le plus paresseux du monde, c’est un effet ordinaire de l’ap[p]lication à faire des livres, et surtout quand ils sont de la nature du mien, car avant que j’acheve un article de mon Diction[n]aire, la liaison des matieres m’engage à songer à d’autres, et l’on ne peut se resoudre à songer à d’autres choses jusques à ce que l’on ait achevé • de recueillir ce qu’on voit ap[p]artenir à son sujet. Ainsi l’on a à combat[t]re contre soi meme quand on veut se detourner pour faire une lettre.

Adieu mon tres cher Monsieur, aimez toujours celui qui vous aime et qui vous honore parfaitem[ent] et qui est votre tres humble et tres obeissant serviteur
Bayle

A Rotterdam le 4 e de juillet 1697 •

 

A Monsieur / Monsieur Constant f. M. D. S. E. / et professeur en philosophie / dans l’academie de / Lausanne / Suisse •

Notes :

[1La dernière lettre connue de Bayle à David Constant de Rebecque date du 31 mai 1696 (Lettre 1115).

[2Sur les trois fils de Constant , voir Lettre 1115, n.16 : Samuel, le cadet, avait fait le voyage de Rotterdam en 1688 ; nous ignorons lequel avait rendu visite à Bayle en 1697.

[3Sur les hésitations de Bayle à se rendre à La Haye pour y voir Amélie Dohna, épouse du comte Henri de Friesen, voir Lettre 1115 (et n.13).

[4Tous les exemplaires de la première édition avaient été vendus avant même l’achevé d’imprimer du premier tome, en août 1695 : voir Henri Basnage de Beauval à Leibniz, le 14 janvier 1697 (éd. Gerhardt, iii.1341). Comme Bayle l’explique plus loin dans la présente lettre, Leers avait donc lancé une nouvelle composition des lettres A-O (et du début de la lettre P) avant d’imprimer les lettres suivantes en plus grand nombre qu’initialement prévu. Le tirage complet de la première édition fut donc de deux mille exemplaires. Les modifications opérées par Bayle – qu’il minimise ici – n’ont pas fait l’objet d’une étude critique.

[5Marie Colladon, épouse de Constant : voir Lettres 21, n.17, et 707, n.6.

[6Nous dirions aujourd’hui : « ce n’est qu’une nouvelle composition de la première édition ». En effet, il ne s’agit pas d’une nouvelle émission, car tous les articles A-O durent être recomposés.

[7L’impression de la deuxième édition du DHC fut lancée le 26 mai 1698 ; l’achevé d’imprimer date du 27 décembre 1701.

[8Pierre Jurieu. Basnage de Beauval déclare à cette même date à Dufai de Cisternay : « M. Bayle prepare un 3 e volume de son Dictionnaire ; mais il va estre traversé par les poursuites que fait contre lui le consistoire de Rotterdam. Mr Jurieu, le persécuteur de tous les honnestes gens, qui se trouve offensé et tourné en ridicule en mil endroits, pour s’en vanger, a excité son consistoire à entreprendre Mr Bayle sur son Dictionnaire ; comme contenant des propositions etherodoxes, et tendantes à l’atheïsme, des ordures, des saletez, et des choses contraires aux bonnes mœurs. ce procez retardera son travail et luy ostera sa liberté pour la suite. » (éd. Bots et Lieshout, n° 67, p.138-139).

[9Au consistoire, Bayle répondit qu’il corrigerait ou « éclaircirait » les choses dans la deuxième édition du DHC : voir les actes du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam en annexe au présent volume et au volume XI. Il devait rédiger les Eclaircissements en dernier lieu : voir sa lettre à Des Maizeaux du 1 er novembre 1701. Voir aussi les commentaires contradictoires sur ces textes difficiles dans H. Bost et A. McKenna (dir.), Les « Eclaircissements » de Pierre Bayle (Paris 2010).

[10Bayle n’avait pas mentionné ce paquet dans la dernière lettre connue (Lettre 1115) : il s’agissait sans doute de l’envoi d’un exemplaire du DHC ; au moins une lettre de Constant et une autre de Bayle sont perdues.

[11Bayle soupçonne un partisan de Jurieu d’avoir intercepté le paquet.

[12Jacques Basnage, pasteur à Rotterdam. Son frère, Henri Basnage de Beauval, résidait à La Haye.

[13Jacques Basnage, Histoire de l’Eglise depuis Jésus-Christ jusqu’à présent (Rotterdam 1699, folio), un ouvrage annoncé depuis longtemps : voir Lettres 882, n.16, et 917, n.10.

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