Lettre 1288 : Pierre Bayle à Bernard de La Monnoye

A Rotterdam le 19 e d’aout 1697

Pour Monsieur de La Monnoie

J’ai toujours mille sujets de vous remercier, Monsieur et des faits curieux que vous m’ap[p]renez, et des ouvertures*, et des reflexions que vous y joignez. Je suis faché que mon ouvrage vous ait couté un prix si exorbitant : j’en tremble quand je songe à vos lumieres, et aux miennes ; celles cy ne sont qu’une etoile nebuleuse ; celles là sont le soleil. Vous regretterez votre achat quand vous verrez les imperfections continuelles de la marchandise. Mais la chose est faite ; le non emo tanti pœnitere n’a plus de lieu.

Au reste on ne vous a pas bien informé quand on vous a dit qu’il en paroitroit bien tot une 2 e edition. Je vous puis asseurer qu’il n’y a encore aucunes mesures prises pour cela. Il faut attendre que la premiere dont on a tiré plus de deux mille exemplaires soit venduë, et ce n’est pas une chose de prompte expedition, l’ouvrage etant si gros et si cher, et rempli de tant de choses qui ne conviennent pas : chaque lecteur, je le croi, y peut trouver quelque chose qui lui revient, mais qu’est ce que cela, quand il est melé avec plusieurs autres dont on n’a que faire[?] Si la paix se fait comme il y a beaucoup d’ap[p]arence, le debit pourra etre plus / prompt ; l’ouvrage ne sera pas si dur à la vente ; on en pourra envoier par mer en France, ce qui est le meilleur moien de s’en defaire. En cas que la 1 [r]e edition se debite entierement, et qu’on s’aperçoive que tout le monde n’en est pas pourvu, nous en ferons une 2 e, je la corrigerai le mieux que je pourrai, et n’y ferai que peu d’additions. Je n’y mettrai pas de nouveaux articles ; je les reserverai tous pour un alphabet à part, que j’ap[p]ellerai ou Suite ou Supplément du Diction[n]aire critique : je ferai donc seulement par ci par là quelques additions aux articles deja publiez, si le libraire se voit obligé de reimprimer.

Je travaille incessamment à une Suite, et j’y mettrai la plupart des philosophes de l’Antiquité. Je fis la semaine passée l’article de « Carneade », et j’examinai la dispute de Mr Lantin et de Mr Foucher, dont les pieces ont paru dans le Journal des scavans. J’y en ai vu 2 de Mr Foucher et une de Mr Lantin. Je vous prie Monsieur, de me dire si Mr Lantin repliqua à la 2 e replique de Mr Foucher. Il pouvoit la refuter demonstrativement : j’ai trouvé 2 ou trois faits qui ruinent de fond en comble les dernieres conjectures de Mr Foucher, savoir, que l’ambassade de Carneade ap[p]artient à l’an de Rome 532. C’est donc une these qui ne / souf[f]re point de replique que Carneade n’a pas eté contemporain d’ Epicure, mais il ne laisse pas d’y avoir encore quelque petit embarras pour ceux qui sup[p]osent avec Mr Lantin, (je le sup[p]ose aussi) que Carneade et deux autres philosophes furent deputez à Rome l’an 598.

P. Bandello à la suscription des lettres que Lucrece de Gonzague ecrivoit signifie Padre Bandello, et non pas Pietro : ainsi rien n’empeche qu’il ne soit le jacobin Matthieu Bandello. La preface de la 4 e partie de ses Nouvelles imprimée en 1573 le pourroit representer comme vivant, quoi qu’en cette année il fut mort, car on auroit pu imprimer selon le manuscrit trouvé parmi les papiers du defunt, et en ce cas là, si la preface etoit vieille, elle ne laisseroit pas de paroitre l’ecrit d’un homme vivant. La question est Monsieur, si par d’autres preuves que le narré de la preface, on peut con[n]oitre que l’auteur vivoit encore en 1573. J’admire que les Sainte Marthe n’aient trouvé que dans le cartulaire de l’abbaye de Clerac qu’il etoit eveque d’Agen en 1561. Ne faudroit il pas trouver cela dans les regitres de la cathedrale d’Agen ? /

L’auteur où j’ai vu que Samocratius avoit ecrit des Remedes de l’amour est si incon[n]u, si chetif et si pitoiable, qu’il ne merite pas que je vous dise son nom. C’est un ignorant qui ajoute au meme lieu que Nigidius a fait des livres de la meme matiere. Je ne trouve pas impossible que trois ou 4 ecrivains comme celui là aient changé peu à peu Soranus en Samocratius.

On m’a dit que le Pere Quetif dominicain peu satisfait de la bibliotheque des ecrivains de son ordre publiée en Italie par Altamura (c’est en effet un mauvais ouvrage, je ne l’ai plus, et quand je l’avois, je ne songeois pas à notre Bandello) travaille à un nouvel ouvrage de cette nature, et qu’il est fort propre à y reussir. Ap[p]aremment il n’osera pas insister sur les Nouvelles de son confrere si peu convenables à son etat de religieux, mais à cela pres il donnera amplement des instructions sur la vie, et sur l’episcopat du Bandello.

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