Lettre 1296 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam, le] 30 e d’aout 1697

Quoi que votre lettre, M[onsieur] M[on] T[rès] C[her] C[ousin] qui m’ap[p]rend votre maladie, m’ap[p]renne aussi votre guerison, je ne laisse pas d’etre emu jusqu’aux entrailles terriblement par la consideration du danger où a eté votre vie. Les perils memes passez effraient quand on aime tendrement, et avec autant de raison que j’en ai de vous aimer. Dieu soit bénit qui vous a delivré d’une si dangereuse maladie. J’en felicite de tout mon cœur ma chere cousine votre femme, et mes cousins vos enfan[t]s, et en general tous les votres, et fasse le ciel que vous joüissiez d’une santé continuelle jusqu’à la plus grande vieillesse. Soiez persuadé que votre famille me sera toujours en une recommandation tres particuliere. A quoi s’occupent vos ainez, étudient-ils toujours ? la chasse, les visites et telles autres distractions à quoi l’on est si sujet à la campagne (car permettez-moi de nommer ainsi le lieu de votre sejour comparé aux grandes villes) leur permettent-elles de s’avancer dans les belles lettres et dans la philosophie ? /

Je recus l’autre jour une lettre de Montauban. Ma belle-sœur m’ap[p]rend qu’elle et sa petite Pauline ont eté malades plusieurs mois de suite. La petite Pauline m’a ecrit aussi : je vois que son ecriture est assez bonne ; je leur ai repondu à l’une et à l’autre, et j’ai marqué à ma niepce que je lui fais présent des interets jusques à ce jour de la somme que vous reglates. Ma belle sœur me dit qu’elle souhaite que vous fassiez en sorte de vendre la maison afin que je puisse recevoir mille livres. J’en serois bien aise, parce que si la paix se fait comme on se le persuade, il sera moins facile de placer ici avec avantage son argent que pendant la guerre, car les fraix de la guerre obligent nos souverains à emprunter de l’argent, au lieu que pendant la paix ils rembourseront tous les ans une partie de leurs creanciers, qui sont leurs propres sujets. Je remercie très particulierement Mr Arabet des soins qu’il veut prendre.

J’ai lu dans nos gazettes avec beaucoup de joie que Mr d’Usson (c’est ainsi que les écrits publics orthografient) le lieutenant general s’est signalé devant Barcelone. Je lui souhaite le baton de / marechal, et s’il vit assez, il le meritera sans doute, et l’obtiendra peutetre. Cela sera glorieux à tout le pays de Foix. Je suis bien aise que Madame Dusson[,] ayant autant de mérite qu’elle a[,] ait pour vous de la consideration ; c’est une preuve de son equité et de son bon gout.

Mon Diction[n]aire n’est pas digne de ses souhaits. Vous savez qu’on a defendu à Paris d’en faire venir dans le roiaume. Mr le chancelier aiant commis l’abbé Renaudot pour l’examiner, cet abbé lui donna son jugement par ecrit qui porte que cet ouvrage est injurieux et à l’Etat, et à l’Eglise romaine, et que d’ailleurs il y a des choses exprimées trop librement sur les desordres de l’impudicité. Il se fonde sur quelques passages de Montagne ou de Brantome que j’ai rap[p]ortez comme des preuves de ce que j’avois narré historiquement. C’est ainsi qu’en usent les commentateurs. Or vous devez savoir que mon ouvrage, est un recit historique accompagné d’un commentaire.

Mr de Toureil que j’ai vu et qui s’en est retourné à Paris n’est point abbé. Mr de Fontenelle n’a point fait de livre que je sache qui ait pour titre La Philosophie des dames. La recommandation à Mr Sanson concerne 1° Monsieur de RosMonsieur de Naudis. /

Mr de Fabregues ni aucun autre ministre ne sollicite les plenipotentiaires de France, soiez seur de cela. Mais il est vrai qu’un certain nombre des principaux refugiez tant laïques, qu’ecclesiastiques, ont • travaillé à des memoires pour les mettre entre les mains des plenipotentiaires de Hollande qui ont promis d’en parler à ceux de France. Nous saurons dans peu si cela fera quelque chose. On espere que pour le moins il sera libre à un chacun de s’en retourner en France, et d’y jouir de son bien, sans etre forcé d’aller à la messe.

Je suis bien aise de l’abondance de fruits et de raisins qui est en vos quartiers. Les pluies ont tellement regné en ce pays ci pendant tout l’eté, et en divers lieux de l’Allemagne, que le blé est dejà devenu beaucoup plus cher. Voilà dejà 3 ou 4 étez de suite en ce pays sans la moindre chaleur. On peut meme dire qu’en certains jours il a fait froid, et qu’on eut eté mal avisé de voiager sans l’habit d’hiver. Si au contraire l’hiver etoit sans froid, ou avec peu de froid, on passeroit l’année tres commodement, mais quand on songe qu’on ne peut se passer de feu depuis octobre jusques à la fin d’avril, cela etonne, et en mon particulier ma santé en souf[f]re beaucoup. J’aurois besoin d’un climat comme la Provence.

Je suis de toute mon ame, M[on] T[rès] C[her] C[ousin]

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