Lettre 1310 : Jean Le Clerc à Pierre Bayle

A Amsterdam le 2 d’octobre 1697

Je suis bien faché, Monsieur, que l’ouvrage de Mr Leti ait fait assez de bruit, pour s’attirer une • critique aussi aigre, que celle de l’auteur des Considerations. Mais je le suis encore plus •, que • ce libelle vous ait comme obligé à faire les protestations, que vous avez bien voulu nous envoier. Pour moi je ne m’interesse que dans les personnes, qui y sont offensées, car pour le livre de La Critique économique etc. je me serois peu mis en peine qu’on l’eut critiqué hon[n]etement, et sans y rien mettre de personnel. C’est un ouvrage que je n’ai vu que depuis qu’il • a été imprimé, et dont ni la forme, ni la matiere ne me plaisent, comme vous le pouvez juger mieux que personne ; mais l’auteur étant pere de ma femme, je n’ai pu qu’avoir du chagrin* de le voir si excellem[m]ent déchiré, aussi bien que ses filles, qu’on a taillées fort mal hon[n]êtement, comme si elles étoient responsables des écrits de leur pere. Je ne vous dissimulerai pas Monsieur qu’on m’a voulu fortement persuadé que vous êtiez l’auteur de cette satire ; et • en effet, on m’en disoit des raisons si spécieuses que je ne savois presque qu’en juger. Néanmoins l’extrême malhon[n]êteté, qui regne dans ce livre, et la malice noire, qui y est partout répandue, me faisoit quelquefois suspendre mon jugement ; ne pouvant vous croire capable d’avoir fait ce libelle, puisque vous n’aviez • pas d’ailleurs de sujet de vous plaindre de Mr Leti, ni de moi que je sache ; mais à present • que je joins à cela les ex- / pressions de vos deux lettres, mon jugement ne peut plus être suspendu, et il faudroit que je vous tienne pour le plus méchant homme du monde, pour vous soupçonner davantage.

Cependant puis que vous souhaitez, Monsieur, que je vous dise sur quoi les soupçons étoient fondez, je vous dirai ce que l’on me faisoit remarquer dans les Considerations. On me disoit donc 1° que le style de l’auteur ne ressembloit pas mal au vôtre : 2° qu’il débutoit par un endroit où il dit que Mr Leti a prétendu vous choquer, et vous donnoit au contraire de grands éloges, que l’on ne croioit pas pouvoir venir d’aucun réfugié, puis que l’on sait qu’ils ne sont pas de vos amis : 3° qu’il citoit un endroit italien de l’ Histoire du cardinal Palavicin concernant le P[ère] Paul, que vous vous souviendrez sans doute d’avoir emploié en quelque part dans vos ouvrages : 4° qu’il parle de critique historique et de pyrrhonisme historique, qui sont, disoit-on, vos deux chevaux de bataille : 5° qu’outre cela, il étoit certain que l’auteur n’étoit point en cette ville, dont on donne des preuves assez fortes. Je répondois à tout cela qu’il ne m’étoit pas possible de croire que vous eussiez voulu traiter si mal-hon[n]êtement un homme avec qui vous aviez quelque commerce* ; • outre que nous n’avions jamais été mal ensemble, et que je m’étois toujours interessé dans ce qui vous regardoit. On me repliquoit que je nommasses donc un homme, • de vos amis, ou un autre qui pût avoir fait cet ouvrage. J’avouë que je ne savois pas sur qui jetter les yeux, et que je ne • sai pas encore qui je pourrois soupçonner. Mais c’est ce qui m’importe peu présentement, après avoir lû vos lettres, qui m’assurent que je puis trouver en vous la meme hon[n]êteté que / j’y ai toûjours trouvée. Je ne vous ai pas meme dit les raisons de soupçonner que vous étiez l’auteur du libelle, pour vous engager à aucune justification, puis que tout ce qu’on pourroit dire seroit plus faible que ce que vous avez écrit. Ainsi nous n’avons qu’à • ensevelir dans un oubli éternel et soupçons et justifications, et tenir le tout comme non-avenu.

Mr Leti a differé de vous écrire jusqu’à ce qu’il vous puisse envoier une petite piece qu’il a sous la presse, contre l’auteur du libelle, où il est repoussé un peu vigoureusement, mais d’une maniere à ne faire tort qu’au coupable quel qu’il soit. Il m’a dit qu’il envoioit aujourd’hui à Mr Leers les imperfections qu’il demande. Je vous supplie de lui faire mes civilitez et de lui dire qu’on ne m’avoit rien dit • de ce qu’il m’écrit, de sorte que je n’avois garde de le croire.

Je suis, Monsieur, de tout mon cœur, vôtre etc.

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