Lettre 1344 : Pierre Bayle à Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam

[Rotterdam, le 5 janvier 1698]

Mémoire présenté à Messieurs du Consistoire de l’Eglise wal[l]onne de Rotterdam le dimanche 5 e de janvier 1698, au sujet du Dictionnaire historique et critique

Messieurs

Ce que j’eus l’honneur de vous dire le 24 e du mois passé et de repeter plus amplement à Messieurs vos commissaires lundi dernier lors qu’ils me lurent leurs remarques, je le donne par ecrit aujourd’huy à la Compagnie avec des explications plus particularisées.

Cela se reduit à deux points. Le premier est, que j’ay une infinitè de chose à alleguer tant en raisons qu’en exemples pour ma justification, sans la discussion desquelles on ne peut vuider cette affaire equitablement par la voie du jugement. Le second est que si pour eviter les longueurs et autres inconvenien[t]s, vostre Compagnie trouve à propos de la terminer par voie d’accommodement, j’en faciliterai les moiens de tout mon possible.

Pour cet effet, je declare en premier lieu tres sincerememt que mon intention n’a jamais etè d’inserer dans mon Diction[n]aire aucune chose qui donnat un juste sujet de scandale aux bonnes ames. J’ay tousjours espèré que la libertè que je prenois à certains égar[d]s seroit favorablement interprétée, par les reflexions que l’on feroit que c’est un laïque, et un philosophe qui parle, et cela dans une histoire, une critique, et un vaste commentaire, et que j’ai eu soin de mettre par-tout où ils etoient necessaires, des correctifs et des eclaircissements qui ramenent mon lecteur au principe / le plus orthodoxe de notre communion, savoir, que l’Ecriture est la regle de ce que nous devons croire, soit que la raison le puisse comprendre, soit qu’elle ne le puisse pas. J’ai esperè aussi que chacun se souviendroit que la qualitè d’historien impose la nècessitè de rap[p]orter bien des choses qu’un autre auteur ne diroit pas sur le fort et le foible de chaque parti, et que les Pères de l’Eglise ont rap[p]ortè des details d’impuretez et d’obscenitez qui font horreur[.]

Je déclare en 2 e lieu, que je suis extremement fachè que contre mon intention et mes esperances, plusieurs personnes aient etè offensées de la liberté que j’ai prise. Si j’avois prevu cela, je m’en serois abstenu avec un grand soin.

Pour y remedier d’une maniere efficace, je promets de rectifier dans une 2 e edition, à laquelle je travaillerai incessamment, les endroits qui ont donné lieu aux plaintes. Cela me paroit facile, soit par des retranchements, soit par des additions, soit par des changements d’expression. La lecture des remarques de Messieurs vos commissaires m’a fait con[n]oître ces endroits plus distinctement que je ne les con[n]oissois. Je me conduiray dans la correction avec de tres-grands egards auxdites remarques, d’autant plus que je recon[n]ois qu’elles ont etè faites par des person[n]es tres-habiles, et aux bons avis et aux lumieres que Messieurs les pasteurs de cette Eglise voudront bien me communiquer, et je considererai beaucoup plus si une chose peut choquer une partie de mes lecteurs, que si dans le fond elle est veritable et n’est pas contraire à nos confessions de foi.

Je promets en particulier de refondre de telle sorte l’article du prophete David, qu’il n’y restera aucune pierre d’achop[p]ement. / Quand [ sic] à ce qui se rap[p]orte à l’heresie des manichéens, j’ai declarè assez nettement qu’elle est horrible, extravagante, contraire aux notions communes, et que par l’Ecriture sainte on la ruïne sans aucune peine. J’ai seulement etabli que ses [ sic] objections sur l’origine du mal ne peuvent être resolues par les forces de notre raison, et je n’ai point cru que ce fut dire autre chose que ce que tous nos theologiens avouent de l’incomprehensibilitè de la prédestination. Cependant je promets de mediter de nouveau sur cette matiere et de chercher des raisons philosophiques contre ces objections, et si Messieurs vos pasteurs veulent bien se donner la peine de m’en fournir, je les mettrai en œuvre le mieux qu’il me sera possible, et avec d’autant plus de joie que le manicheisme est une heresie abominable à l’egard de la morale, et ridicule, et monstrueuse à l’egard de la metaphysique.

Ce que je promets à l’égard de cet article, se doit aussi entendre en particulier à l’égard de celui de Pyrrhon.

En un mot je declare que je recevrai avec joie et pour en profiter, tous les avis qui me pourront être communiquez, afin de rendre mon livre plus utile au public et plus edifiant pour les Eglises. Sur tout je recevrai avec beaucoup de soumission les bons avis de la Compagnie.

Il ne me reste Messieurs, que deux choses à vous declarer[ :]

La premiere est, que je n’ai jamais eu dessein d’avancer comme mon sentiment aucune doctrine qui fut contraire à la confession de foi de l’Eglise reformée dont je fais profession, et dans laquelle je demande à Dieu la grace de me faire vivre et mourir. S’il se trouve donc dans mes ouvrages quelque doctrine de cette nature, je la / desavoue, et je la retracte entierement dès aujourd’hui.

La seconde chose est, que j’ai tout lieu d’esperer que la compagnie n’ayant en veüe que la paix et l’édification du public, sera pleinement contente de ce que dessus, car c’est, ce me semble, tout ce qu’on peut exiger d’un auteur en semblables cas. Outre qu’en prenant la voie du jugement, elle ne peut ignorer qu’il y aura beaucoup de longueurs, que j’ai des raisons justificatives à alleguer sur chaque point, qu’il faudra peut estre passer d’un tribunal à un autre, et en venir même à des écrits imprimez, qui ne serviront qu’à exciter de nouveaux troubles sans aucun fruit pour l’Eglise et, au contraire, au contentement de nos adversaires.

Si tout ce que je viens de dire ne produisoit pas l’entiere pacification de cette affaire, et si nonobstant cela l’on en venoit à la voie du jugement, je demande qu’aucune des choses que j’ai deduites* cy dessus ne puisse prejudicier à ma cause, ni aux pretensions de recusation, s’il en faut faire, ni aux voies d’ap[p]el si le cas y echet. Je demande aussi qu’on ne pren[n]e point pour une partie de mon pleydoié, ce que j’ai dit, soit à votre Compagnie, soit à Messieurs vos commissaires.

Et etoit signé,

Bayle

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