Lettre 1349 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam, le 27 d]e janvier 1698

Apres vous avoir souhaité une heureuse année, M[onsieur] et T[rès] C[her] C[ousin] à vous et à ma chere cousine votre epouse, et à toute votre famille, je vous sup[p]lierai d’excuser mon long et tres involontaire silence. J’ai eu bien des embarras pendant plus de six mois. Mon ennemi le plus vindicatif de tous les hommes, aiant seu que je parlois assez souvent de lui dans mon Diction[n]aire d’une manière qui ne lui est pas avantageuse, remua pour satisfaire sa vengeance la grande machine que tous les Tartuf[f]es savent si bien mettre en jeu. Ce fut de dire que j’avois rempli mon livre de choses et de maximes pernicieuses à la religion et à la morale. Lui et ses amis se firent ecrire des lettres dont il publia des extraits sans nommer personne, et y joignit des reflexions tres odieuses ; tout cela pour prevenir les esprits, et nommement nos réfugiez par toute la terre. Il engagea le consistoire, où il peut presque tout, à examiner mon livre. On en fit de gran[d]s extraits ; je n’avais de mon coté que la bonne cause, il a fal[l]u que j’aie publié une réponse aux extraits de lettres et donné plusieurs éclaircissemen[t]s de vive voix. Enfin cette af[f]aire a été terminée à l’amiable depuis peu de jours, et graces à Dieu j’ai sujet d’en être satisfait vû les dispositions et les circonstances du tem[p]s. Les distractions inquiètes où cela m’a mis m’ont empeché de suivre votre conseil au sujet de quelques lettres qui eussent passé par vos mains. Il m’eut fal[l]u pour cela un grand loisir, et meme surmonter une repugnance naturelle et habituelle ; je ne puis me resoudre à copier une lettre, et si j’envoie l’original, il y a ou des ratures, ou des négligences qui ne peuvent etre souf[f]ertes qu’entre amis et proches paren[t]s. Ces memes distractions ont produit un autre effet[,] c’est que la suite de mon travail a eté interrompuë, et qu’à present je me trouve fort en arrière, de sorte que les soins que je dois prendre[,] redoublez à cette heure[,] m’otent autant de loisir que faisoit auparavant l’affaire du consistoire. Voila pourquoi je ne puis repondre aujourd’hui à la belle dissertation latine de mon cousin votre fils . Elle m’a charmé : la pénétration et la netteté d’esprit, et la justesse du raisonnement y surpassent de beaucoup la portée et l’age de celui qui l’a composée. [J’en concois pour lui] / une amitié et une estime toute nouvelle, et je voudrois bien qu’il se [for]mat entre lui et moi un nouveau nœu[d] d’alliance. J’en ai touché quelque chose à ma belle sœur il y a du tem[p]s, et elle m’a repondu que quand sa fille seroit en cet age-là, je serois le maitre de son sort comme si j’etois son pere. Je m’ouvre aujourd’hui à vous M[on] T[rès] C[her] C[ousin]. Songez à cette affaire si vous la trouvez à votre goût, et comme vous êtes quasi sur les lieux, c’est à vous à prendre toutes les mesures necessaires. J’ai toujours eu pour le bien toute l’indifférence des anciens philosophes, aussi me suis-je contenté d’avoir victum et vestitum selon toute la frugalité de ces anciens sages. Je n’aurois pas assez de revenu pour ces deux articles si naturellement je ne me trouvois ennemi de la depense. Je suis encore en pension comme quand j’etois ecolier et je ne pourrois pas fournir aux depenses d’un menage, si je voulois m’y mettre, mais le peu que j’ai sera pour ma niepce ; il n’y a • aucune ap[p]arence que je change de condition pour avoir d’autres heritiers. Sa mère a eu raison de vous dire que j’ai mis à fond perdu en Angleterre sur ma vie, et puis sur celle de ma niepce une somme qui rap[p]orte tous les ans 240 francs. On espère que désormais ces rentes seront paiées ; elles ne l’ont pas eté pendant la guerre. Il m’est dû près de deux années et demi.

La mort de notre illustre parent Mr de Pradals m’a causé beaucoup d’af[f]liction : je m’étendrois beaucoup sur cela si je ne voiois que le papier me va manquer. Je n’ai pu encore aller faire la reverence à Monsieur de Bonrepaus ; j’ai eu l’honneur de lui ecrire et à Monsieur le marquis de Bonac son neveu, et ils ont eu la bonté de m’ecrire tres obligeamment. Mon peu de santé pendant les froids violen[t]s qu’il fait ici les hyvers m’obligera à at[t]endre encore quelques jours avant que je fasse cette visite.

On ne doit pas imputer à la negligence des pasteurs refugiez le malheur que l’on a eu de n’obtenir rien pour la religion ref[ormée] en France par le traitté de paix. Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu ; les princes protestan[t]s n’ont pu rien obtenir, car les conditions que la France a accordées aux alliez leur étoient si avantageuses et si glorieuses qu’il y eut eu de la folie à lui donner lieu de les revoquer en insistant sur d’autres demandes concernant des af[f]aires domestiques comme l’est le reiglement de la religion dans chaque Etat. Mr Basnage a commencé d’adresser des pastorales aux Francois de la religion.

Je prie Dieu de flechir le cœur du prince et je suis M[onsieur] e[t] t[rès] c[her] c[ousin] tout à vous.

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