Lettre 32 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le 27 fevrier 1673

Qu’il seroit à souhaitter, mon cher Monsieur, que la nouvelle qui a couru la sepmaine derniere de la deffaite des Francois en Westphalie, fut veritable ! [1] A la verité ce seroit le premier echec que le Roy auroit receu dans cette guerre, mais que c’est un commencement de mauvaise fortune bien singulier que la perte d’une bataille rangée ! Il n’est jamais plus vrai de dire que la premiere en vaut dix, qu’en une pareille rencontre. Le Roy qui cerche la singularité en toutes choses se devroit piquer de sentir le revers de la fortune d’une facon singuliere. Il est asses commun de souhaitter que la deesse Nemesis compense nos prosperités par quelques legeres disgraces ; Philippe de Macedoine ayant receu en un meme jour quantité de nouvelles favorables, fit ce souhait tout publiquement [2] ; mais il est nouveau qu’on demande à la deesse, de grands malheurs pour le contrepoids d’un grand bonheur, et c’est pourquoy il seroit du charactere de Louis 14. de faire cette demande. Je croi qu’il ne se soucie pas trop de la singularité quant à cela, mais qu’il prenne garde qu’elle ne luy arrive contre son gré. La fortune est une coureuse et une vagabonde. Elle quitte la partie quand on y songe le moins, et il n’est point de caresses assez fortes pour l’obliger de prendre domicile à vie ches quelqu’un

O fortuna. Ut nunquam perpetuo es bona ! [3]
dit l’autre dans Terence.

Le lieu commun* seroit riche qui* voudroit compiler les dits notables des Anciens là dessus. Il est peu de pensées qu’on ait tournées en tant de façons, marque indubitable que tout le monde est convaincu de la chose, car on voit ordinairement que l’abondance des termes et des expressions à l’égard de quelque sujet, est une preuve que ce sujet se presente à tout le monde et qu’on y a medité en plus d’une part. Je me souviens à ce •propos de la remarque d’un certain medecin qui dit qu’en toutes les langues on a une effroyable quantité de mots pour signifier les parties honteuses, •et il conclut de là que c’est une partie qui nous tient fort au cœur, et pour laquelle le genre humain se travaille* furieusement [4]. Mais il faut qu’il y ait un[e] autre raison de cela, car le pain et le vin sont bien de choses qui plaisent à tout le monde et apres lesquelles nous • soupirons souvent[.] Neantmoins il n’y a pas beaucoup de noms pour les designer comme chacun sait. Je croirois pour moy que les parties honteuses n’ont receu tant de noms differens, que parce qu’on n’a jamais bien osé les nommer par leur nom sans scrupule. Ainsi on a cerché quelques adoucissemens, et quelques enveloppes plus ou moins obscures selon les personnes avec qui on avoit à parler. Sur ce pied là je serois fondé à dire que si les Cyniques eussent eté les maitres de la langue, on se seroit contenté d’un seul mot pour exprimer ce dont nous parlons. Car ces philosophes là vouloient qu’on nommat chaque chose par son nom, et se moquoient de ces scrupuleux qui en usoient autrement. Diogene par exemple ne faisoit pas difficulté de prononcer tout net •le nom veritable et primitif d’une chose[,] y eut il obscœnité ou non, y eut il de femmes, ou n’y eut il point [5]. Et bien de gens croyent que ceux qui luy ont fait repondre en un certain acte de sa vie, je plante un homme, n’ont pas bien entendu son grec [gr]Quteúw anjrwponxgr [6]. On sait ce qu’Horace veut dire par futuo (mot venu de cet autre Grec) lorsqu’il dit en la 2. satyre du 1er livre

Nec vereor ne dum futuo vir rure recurrat

Janua frangatur &c [7] .

On sait aussi qu’[gr]anjrwpoVxgr [8] se prend aussi souvent pour une femme que pour un homme dans le bel usage de la langue grecque, Apres cela faites un peu votre conte* si Diogene n’a pas repondu sans periphrase et sans detour, à la demande qui luy etoit faite un peu à contretems. Mais cecy est un peu trop cynique, brisons là si vous le trouvez à propos.

Je continue à solliciter votre curiosité en faveur de la mienne car je voi bien que mon insatiabilité de nouvelles est une de ces maladies opiniatres contre quoi tous les remedes blanchissent [9]. C’est une hydropisie toute pure, plus on luy fournit, et plus elle demande

Crescit indulgens sibi dirus hydrops

Nec sitim pellit nisi causa morbi

Fugerit venis et aquosus albo

Corpore languor [10] .

J’en ay donc pour ma vie, c’est à dire pour autant de tems que je serai

<el6> V[ot]re tre[s]

 

A Monsieur / Monsieur Minutoly le / fils / A Geneve

Notes :

[1En fait, Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675) venait d’obliger les Impériaux et les Brandebourgeois à reculer en Westphalie.

[2Les nouvelles favorables que le roi Philippe de Macédoine (382 ou 383-336 av. J.-C.) avait reçues étaient celles d’un prix remporté aux jeux olympiques, d’une victoire militaire et de la naissance d’un fils. Voir Plutarque, Œuvres morales, i.191 B : « les dicts notables des anciens roys, princes et grands capitaines ».

[3Voir Térence, Hecyra, 406 : « O Fortune ! comme il est vrai que tu n’es jamais bonne à demeure ! ».

[4Voir La Mothe Le Vayer, Hexameron rustique, iiie journée, « Des parties appellées honteuses aux hommes et aux femmes, par Racemius », p.101-34.

[5Nous n’avons su retrouver la source de cette anecdote tirée de la vie de Diogène. Toutefois, l’assertion de Bayle est parfaitement plausible, étant donnée l’indécence légendaire des mœurs de Diogène : voir DHC, art. « Diogene », rem. L ; « Hipparchia », rem. D.

[6Le mot grec signifie « planter » ou, par métaphore, « engendrer ».

[7Voir Horace, Satires, i.ii.127-28 : « Je n’ai pas peur, quand je fais l’amour avec elle, d’entendre le mari revenir de la campagne et enfoncer la porte. »

[8Socrate emploie ici le mot αnjρωποV dans le sens d’« être humain ». Ce mot était cependant quelquefois employé au féminin et pouvait alors comporter une nuance de mépris ou de pitié.

[9« les remèdes blanchissent » : ils échouent, ils demeurent sans effet.

[10Voir Horace, Odes, ii.ii.13-16 : « Il grossit, s’il cède à son faible, l’affreux hydropique, et il ne chasse point la soif à moins que, de ses veines, n’ait fui la cause de son mal et, de son corps blême, l’humeur aqueuse qui l’épuise. »

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