Lettre 341 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

[Rotterdam,] le 5 d’octobre 1684

Toutes vos lettres m’apportent de si douces satisfactions, Monsieur, que je vous suis d’autant plus redevable que vous m’en écrivez souvent. J’emploie ce mot apres vous car si je me consultois, je ne dirois pas que j’en reçois souvent. On n’a pas accoutumé de trouver qu’une chose qui nous plairoit infiniment tous les jours nous est souvent accordée lors que nous en jouïssons deux ou 3 fois en 2 ou 3 mois. Mais de toutes les lettres que j’ai reçues de vous, il n’y en a point qui m’ait tant plu que celle du 26 d’aout [1], qui commençoit par la nouvelle de votre imposition des mains. Je vous asseure Monsieur, que cela me donna une satisfaction incroiable, et je loüe Dieu de ce qu’on vous a fait justice dans le Palatinat. Votre avancement est glorieux dans toutes ces circonstances, je m’en fais un singulier plaisir, et je vous remercie tres particulierement de m’avoir apris bien tot une si agreable avanture. Dieu vous face la grace d’exercer longues années le s[aint] / ministere auquel il vous a apellé. Il ne faloit pas moins qu’une telle promotion pour me consoler de ne vous voir pas en ce païs ci, comme j’avois esperence de faire.

Enfin le ministre d’Amsterdam consulté (il s’appelle M. Anslar) a répondu qu’il avoit à la verité quelques lettres de feu M. de Saumaise, mais non pas de celles dont on souhaitoit d’etre instruit, et qu’un ministre [de] Leyde à qui la pluspart des papiers de M. Clement echeurent, les laissa perir [2]… Il y a longtems que je vo[us] ai envoié à Francfort le paquet que M. Leers m’avoit remis [3] pour vous, à cause qu’il n’envoioit rien à la foire, e[t] s’il eut envoié des livres, le paquet seroit parti en meme tems. Je l’envoiai donc à Amsterdam à un libraire nom[mé] Wolfgang qui me promit de le faire tenir à Francfort. Il est à votre adresse à Heidelberg. Je vous en euss[e] averti plutost, si vous ne m’eussiez ecrit que vous iriez à Francfort, auquel cas je voiois que vous ne manquer[iez] pas de deterrer ce paquet. Il faut si vous ne l’avez pas recouvré, que vous le faciez demander au corresponda[nt] de M. Wolfgang : il contient les Notes sur le N[ouveau] T[estament] d’un Anglois que vous m’aviez demandées, et 12 exemplaires des Considérations generales. La Critique du N[ouveau] T[estament] ne s’imprime point, on vous a mal informé [4]. On ne fait q[ue] réimprimer celle du Vieux avec quelques additions et corrections, et cela n’est pas encore trop avancé. Mais le Tr[ai]té de la verité de la religion chretienne par M. Abadie ministre de Berlin paroitra dans un mois [5]. C’est un tres beau livre. On vient de m’envoier un livre qu’on attribue à Versé contre Spinoza et Des Cartes, et il s’intitule L’Impie convaincu, in 8 [6]. Je n’en ai pas lu encore une page. Je ne sai si les Nouvelles de la république des lettres que je publie tous les mois vous plairont. Je le souhaitte plus que je ne l’espere. Vous m’obligerez infinimen[t] de m’en dire vos avis sans deguisement. M. Le Clerc a publié Observationes sacræ de son oncle et de son pere professeurs à Geneve, avec les additions de sa façon [7]. L’ouvrage est savant. Je lis le livre de M. Nicole contre M. Claude, qui me paroit digne de reponse[ ;] il s’intitule Les Pretendus Reformes convaincus de schisme [8]. Je n’ai pas eu l’honneur de voir M. Roussel [9] qui s’etoit chargé de votre lettre. Il n’eut pas le tems de s’arreter, étant press[é] de se servir de la commodité d’un navire prêt à faire voile. Celle que M. Gautier [10] m’a aportée de votre part m’a é[té] donnée ce matin. Je le verrai lui au plutot avec le plus grand plaisir du monde, et j’aurois une extrème joye de lui p[ou]voir rendre mes services. J’ai envoié sans retardement votre lettre à Delf[t] à M. votre frere [11]. Mille remerciemens pour toutes les offres que vous me faites. Cela n’est pas à rebuter venant d’un bon connoisseur comme vous. Je continue de vous prier d’assurer de mes respects M. Fabrice [12]. M. Spanheim [13] demeure à Leyde et ne va pas au Palatinat. On imprime les Prejugés legitimes de M. Jurieu [14] contre l’Eglise romaine. Ce sera un in 4° fort beau. Je suis tout à vous mon cher Monsieur.

Notes :

[1Lettre 324.

[2Sur Anthony Clement et les papiers de Saumaise, voir Lettres 264, n.2, 302, n.5, 324, n.4.

[3Un paquet de Reinier Leers, qui envoyait à Lenfant, comme Bayle le précisera plus loin, l’ouvrage de Knachtbull et une douzaine d’exemplaires de son propre ouvrage Considérations générales qui sortait des presses : voir Lettre 314, n.9 et 10.

[7Jean Le Clerc, Quæstiones sacræ (Amsterdam 1685, 8°) : Bayle en a donné le compte rendu dans les NRL, septembre 1684, art. X.

[8Sur cet ouvrage de Nicole, voir Lettre 335, n.9.

[9Il s’agit de Charles Rossel : voir Lettre 324 n.17.

[10Il s’agit ici très probablement de François Gaultier de Saint-Blancard (1639-1703), ancien ministre de Montpellier et un des personnages dirigeants du Refuge ; Bayle entrera en correspondance avec lui par la suite. Ayant été modérateur du dernier synode du Bas-Languedoc tenu à Uzès en 1681, et le temple de Montpellier ayant été détruit l’année suivante, Gaultier de Saint-Blancard sortit de France en 1683, emmenant avec lui sa femme et ses deux enfants ; il se réfugia d’abord en Suisse, ensuite en Hollande et enfin au Brandebourg. Au cours d’une mission secrète à Berlin, il prépara la grande coalition de 1688. Il sut gagner la confiance de l’ Electeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, qui le retint à sa cour, à partir de 1685, en qualité de ministre. En 1689, il fut envoyé en Angleterre afin de féliciter Guillaume d’Orange sur la réussite de son entreprise. En 1690, une nouvelle mission lui fut confiée par l’Electeur en Suisse. Enfin, en 1696, il fut nommé membre de la commission chargée par le consistoire de Berlin de chercher les moyens de faire rétablir l’Edit de Nantes par Louis XIV. Ses deux frères, Barthélemy et Jacques, l’avaient rejoint à Berlin peu après la Révocation. François Gaultier de Saint-Blancard publia plusieurs ouvrages, dont une réfutation de Bossuet : Réflexions générales sur le livre de M. de Meaux, ci-devant évêque de Condom, intitulé « Exposition etc. » (Cologne de Brandebourg 1685, 12°), composée à la demande de l’ Electeur. On voit qu’il voyageait souvent entre la Hollande et le Brandebourg et que, émissaire de Guillaume d’Orange et de l’ Electeur, il constituait un intermédiaire idéal entre Bayle et Jacques Lenfant. Voir H. Bost, « De Montpellier à Berlin : l’itinéraire du pasteur François de Gaultier de Saint-Blancard (1639-1703) », in Hugenotten zwischen Migration und Integration. Neue Forschungen zum Refuge in Berlin und Brandenburg, éd. M. Böhm, J. Häseler et R. Viollet (Berlin 2005), p.179-204.

[11Sur ce frère de Lenfant à Delft, voir Lettre 302, n.16.

[12Sur M. Fabrice, ou Fabricius, voir Lettre 249, n.10.

[13Erreur du copiste : il s’agit évidemment d’ Ezéchiel Spanheim, sur celui-ci voir Lettres 13, n.15, et 359, n.10.

[14La réponse de Jurieu à Nicole, publiée sous le titre Préjugez légitimes contre le papisme (Amsterdam 1685, 4°, 2 vol.) : voir Lettre 314, n.24.

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