Lettre 346 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maestricht, le 14 octobre 1684]

[Lettre de M. Du Rondel sur l’ame des bêtes.] Ce n’est pas seulement du temps de saint Augustin qu’on a douté de l’ame des bêtes [1] ; c’est aussi du temps des Cesars, c’est à dire, plus de trois cens ans avant ce Père de l’Eglise. Les stoïciens ne parloient d’autre chose ; jusqu’à soûtenir dans leurs écoles, qu’il n’y avoit que de la ressemblance entre nos actions, et celles des bêtes, / et que dans les bêtes et dans les hommes, il y avoit une nature absolument differente. Ne vous allez pas imaginer, s’il vous plaît, qu’ils ne disoient cela que de certaines actions dont nous n’avons que peu ou point de sentiment ; comme de la digestion, de la sanguification, de la conception, etc. Ils l’entendoient aussi des passions les plus véhementes, et les plus sensibles. Un lion, selon eux, ne se mettoit point en colère, quoi qu’il déchirât en pieces tout ce qu’il trouvoit devant lui dans l’arene. C’est qu’il étoit dans les fremissemens et les bouillons de son sang, que par malheur ou autrement des objets peu convenables à la nature de cet animal, avoient brouillé et effarouché. Impetus habent feræ, rabiem, feritatem, incursum ; iram quidem non magis quam luxuriam [2]. Pourquoi cela, à votre avis ? C’est, Monsieur, qu’il arriva à un lion de la connaissance de Seneque, de sauver un malheureux, sans prétendre qu’on lui en sçût gré, ni sans avoir eu aucune envie de bien faire ; quia nec voluit facere, nec bene faciendi animo fecit [3]. Et d’ailleurs c’est que si les bêtes eussent été capables de se courroucer, elles auroient aussi été capables de pardonner. Or comme la clemence est un effet de la raison, et que les bêtes n’en ont point, ces stoîciens concluoient que les bêtes n’étoient point susceptibles de colere, ni de toute autre passion. Irasci non magis sciunt quam ignoscere ; et quamvis rationi inimica sit ira, nusquam tamen nascitur, nisi ubi rationi locus est. Tota ferarum ut extra, ita intra, forma humanæ dissimilis est [4]. Cependant, Monsieur, un cynique a dit tout cela plus de trois cens avant les stoïciens de Rome. Il a crû et a enseigné en termes formels, que les bêtes n’avoient ni sentiment, ni connoissance [5]. C’est dommage, n’est ce pas, que Pereira [6] n’ait scû tout cela ? Il l’auroit bien fait valoir contre ceux qui l’accusoient de debiter une nouveauté étrange, et il se seroit bien moqué de la grande littérature de ses adversaires. Voici les paroles du cynique : , il parle des bêtes,  [7] ; qu’à cause de l’épaisseur de leur tempérament, et de la trop grande abondance de leur humidité, elles ne peuvent avoir de connoissance, ni de sentiment. Je ne garantis pas ce raisonnement de Diogene. C’est assez pour votre illustre ami [8] qui a cité saint Augustin, et pour tous les cartésiens d’aujourd’huy, de montrer que leur dogme n’est pas une chose inouië dans la République des Lettres, et que c’est de tout temps qu’en tout pays on est capable des mêmes pensées : cuivis potest accidere, quod cuiquam potest [9].

[Et sur l’ iris perpendiculaire.] Je me suis trompé quand je vous ai dit, qu’il n’y avoit personne qui eût parlé d’un iris perpendiculaire. Aristote ou Nicolas Damascene en fait mention dans le livre De Mundo [10] ; il y a au texte . Cependant de la maniere dont ce phénomene est decrit, sur tout chez Seneque [11], ce ne peut être que ce qu’on appelle des verges, c’est à dire, de longs bâtons de la couleur de l’arc-en-ciel en confusion, et d’une teinture changeante, au lieu que ce que j’ay vû, étoit quatre longues et grosses colmnes, toutes seules, et chacune gardant sa couleur.

Notes :

[1Les NRL ont rendu compte de l’ouvrage de J. Darmanson, La Bête transformée en machine ; divisée en deux dissertations prononcées à Amsterdam (s.l. 1684, 12°) en mars 1684 (art. II). Bayle y notait que « la plupart des philosophes de l’Antiquité ont crû que les bêtes raisonnoient ; mais parmi les philosophes chrétiens, l’opinion la plus commune n’a pas été celle-là. Ils se sont contentez presque tous de leur attribuer du sentiment. » La présente réponse de Du Rondel sera publiée dans les NRL d’octobre 1684, art. XI. Bayle reprendra la question dans les articles « Rorarius » et « Pereira » du DHC.

[2Sénèque, De la colère, I.iii.4 : « Les bêtes ont de l’emportement, de la rage, de la sauvagerie, des dispositions agressives, mais elles ne sont pas plus susceptibles de colère que de luxure. »

[3Sénèque, Des bienfaits, II, 19 : « parce qu’elle [la bête] n’a ni voulu faire cela, ni agi en cela avec une intention réfléchie ».

[4Sénèque, De la colère, I.iii.5 : « Ils ne savent pas plus s’irriter que pardonner », « en effet, quoiqu’elle [la colère] soit l’ennemi de la raison, elle ne peut naître pourtant que là où il y a place pour la raison » ( Du Rondel renverse l’ordre des phrases) et ibid., I.iii.7 : « Leur forme tant intérieure qu’extérieure est différente de celle de l’homme ».

[5« un cynique » : Plutarque parle de Diogène.

[6Voir DHC, art. « Pereira », rem. C., où le débat sur l’âme des bêtes qui figure dans la correspondance de Bayle et dans les NRL est très largement reproduit. Les penseurs antérieurs à Pereira qui refusaient d’accorder aux bêtes une âme rationnelle ne semblent pas les avoir traitées de pures machines.

[7« paroles du Cynique » : voir Plutarque, Des opinions des philosophes, v.20 ; Du Rondel traduit le passage en question.

[8« votre illustre ami » : il s’agit de Malebranche : voir Lettre 301, publiée dans les NRL, août 1684, art. I.

[9« ce qui peut arriver à quelqu’un peut arriver à tout le monde ».

[10Voir l’ouvrage pseudo-aristotélicien, De mundo, 395,  : « une raie est un arc-en-ciel droit » ; il s’agit apparemment d’une ligne transversale. Du Rondel corrige ici son affirmation dans la Lettre 332 ; Bayle reprend le texte de la Lettre 334.

[11Voir Sénèque, Questions naturelles, I.ix.1, « les verges sont des iris inachevés. Elles ont bien l’apparence diaprée mais elles ne présentent aucune courbure et s’étendent en ligne droite » ; le mot latin virges signifie « bandes colorées » ; le mot français « verges » est rarement employé dans ce sens.

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