Lettre 38 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le 1 er janvier 1674

Vous m’avés fait mon cher Monsieur, par la lettre qu’il vous a pleu de m’ecrire il y a 2 jours [1], le meme bien que le soleil fait aus peuples qui sont sous le pole, quand il commence de se lever sur leur horizon, c’est à dire que vous avés fait cesser cette longue nuit où j’ay eté pendant que notre commerce* a eté interrompu, et avez commencé un jour dont la durée et la beauté seront egalement considerables. Ce seroit à moy presentement de saluer l’arrivée de ce beau jour par des acclamations dignes du bonheur qu’il m’apporte, et de me parer de mes plus riches ornem[en]s pour temoigner la joye que cet agreable retour me donne mais je suis tellement éblouy d’une lumiere dont j’etois desaccoutumé, que je suis incapable de toute bonne pensée. En verité Monsieur, vous vous y etes pris un peu trop chaudement, et si on doit juger du midy de ce jour par son orient, je dois craindre une avanture semblable à celle qui arriva sur la terre par la temerité de Phaëthon[.] Quoy tant de lumiere, et tant de feu à la premiere pointe du jour ! Ce n’est pas le train ordinaire ; et je vois bien que votre esprit n’est pas comme le soleil du monde qui est fort traittable quand il se leve, car pour votre esprit, dés le crepuscule il jette un eclat qu’on a de la peine à soutenir. Pardonnez moy donc mon cher Monsr si je fais un maigre accueil à votre lumiere. Elle a brillé tout d’un coup si extraordinairement qu’elle m’a tout decontenancé. Je ne demeure pourtant pas muet à l’arrivée de cette lueur, car il ne seroit pas juste que le soleil en se levant ait fait parler la statue de Memnon [2], et que votre esprit se levant pour ainsi dire sur mon horizon, ne me fit pas dire quelque chose. Je dirai donc que je souhaitte que dans le commerce que vous avez voulu recommencer, il n’y ait plus aucune vicissitude de jour et de nuit. Je ne me pique pas de ces delicatesses qui font qu’on se prive tout expres d’une chose, afin de la reprendre avec plus de satisfaction. J’ayme mieux que la jouyssance ne soit point interrompue, et en particulier ce qui vient de votre part a pour moy des charmes si delicieux que je n’en perds jamais l’appétit, si bien que je ne crois pas etre tout à fait deraisonnable de comparer cette insatiable avidité que je me sens pour les choses que vous me presentés, à l’amour q[ue] nous avons tous pour la vie. Horace a remarqué qu’on ne voit gueres de gens qui se retirent sous [3] de vivre, comme on en trouve qui se retirent parfaitem[en]t rassasiez d’un festin, tant il est vrai que la vie est un mets si friand qu’il ne nous semble jamais que nous en ayons assés pris.

Inde fit ut rarò qui se vixisse beatum

Dicat, et exacto contentus tempore vitæ

Cedat uti conviva satur, referire queamus [4]

( Sat[yrarum], I.i)

Voila comment je suis disposé à l’égard de vos belles lettres[scol] il n’est pas possible que je dise c’est assez. Seulem[en]t voudrois je bien vous prier Mr, qu’il n’y eut pas tant de flateries et que vous en fussiez un peu plus chiche, car quant à ce point là, j’avoue que je suis tout pret à vous crier, que c’est trop. J’espere que vous aurez egard à ce petit mot d’avis et qu’une autrefois vous ne voudrez pas profaner vos fl[e]urettes comme vous avez fait dans votre derniere. Autrement je croirai que vous me voulez montrer comment il faut que je vous loüe. Je vous rends graces de vos vers latins et de l’ Histoire de Priolo [5]. Je voudrois savoir s’il a fait imprimer toutes les pieces qu’il promet sur la fin de son livre [6]. Je finis en vous souhaittant le bon jour et le bon an. Vous trouverez ces etrennes bien pitoyables, mais vous vous contenterés s’il vous plait de ce qu’il ne tient pas à ma bonne volonté qu’elles ne soient magnifiques. Franchement j’ay fait ce que j’ay peu pour les rendre telles. Si je n’en ay pas peu venir à bout, prenez vous en à mon esprit. Je vous l’abandonne pour en faire le chatim[en]t qu’il vous plaira, pourveu que quant au reste vous soyez tres persuadé que je suis

V[ot]re tres humble et obeissant serviteur

Notes :

[1Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2Memnon, fils de l’Aurore, tué par Achille au siège de Troie, fut célébré par une statue élevée près de Thèbes, en Egypte, qui avait la particularité d’émettre des sons quand les premiers rayons du soleil levant l’atteignaient.

[3On écrit actuellement « soûls ».

[4Horace, Satires, i.i.117-19 : « C’est pourquoi nous pouvons rarement découvrir un homme qui dise avoir vécu heureux et qui, son temps fini, quitte la vie content comme un convive rassasié ».

[5Benjamin Priolo (ou Prioleau) (1602-1667) est l’auteur d’un ouvrage intitulé Ab excessu Ludovici XIII de rebus Gallicis historiarum libri XII (Carolopoli 1665, 4 o), plusieurs fois réédité et très prisé par Bayle : voir DHC, « Priolo », rem. F.

[6Cette liste est reproduite dans le DHC, « Priolo », rem. I.

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