Lettre 384 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

[Genève, le 3 février 1685]

• J’espere, Monsieur, que vous aurés receu la lettre, que je me donnai l’honneur de vous escrire au mois d’aoust de l’année passée [1], par nos marchands qui alloient à Francfort. Ces mesmes marchands à leur retour me rendirent un billet de vostre part, qui estoit accompagné de vos Nouvelles du mois de mars 1684 et de l’ Examen des méthodes [2]. J’ai remercié amplement l’ autheur de ce dernier livre [3], et j’ai tasché de luy faire paroîstre, comme je devois, l’estime que j’en fait [ sic]. Je vous suis aussi tres obligé, Monsieur, du premier. Je receus peu de temps apres les quatre mois suivans ; et c’est là tout ce que j’en ai veu jusques ici : je les ai communiqués selon vos ordres à Mons r le comte de Dona, à Mad e de Windzor, et à Mr Tronchin [4] ; ils m’ont chargé de vous en remercier. Mais ce ne sont pas là les seules personnes qui les ont veu[es] : tout ce qu’il y a de gens de lettres dans nostre ville ont voulu avoir leur part de ces Nouvelles ; je ne sçaurois vous exprimer avec quel empressement on les recherche par deçà*, et avec quelle approbation elles y sont leües : mes amis m’en escrivent de tous costés ; et ce n’est pas une petite preuve de leur mérite, que l’abbé de La Roque en ait fait saisir dans Paris tous les exemplaires [5] ; comme vous aurés sans doute appris. On ne sçauroit faire de lecture plus divertissante et plus utile en mesme temps, à cause de la prodigieuse varieté des choses, que vous y faittes entrer de la maniére du monde la plus aisée et la plus agreable. Je vous avoüe pourtant, Monsieur, que quelque vaste que soit vostre sçavoir, et quelque facilité que vous aiés d’escrire, j’admire comment vous pouvés donner au public tous les mois un semblable vollume à celuy que vous luy donnés. La Republique des Lettres auroit trop perdu, si vous vous estiés affermi dans la résolution, que vous aviés prise de demeurer plusieurs / années sans rien composer ; et tous ses citoiens doivent vous conjurer de continuer vostre dessein puis qu’il leur est si avantageux, et qu’il ne peut manquer de vous acquerir beaucoup de gloire.

Je souhaitterois, Monsieur, d’estre dans un païs, qui put produire des choses assez curieuses, pour mériter d’entrer dans vostre journal ; mais il y a long-temps que vous en connoissés la stérilité : il s’en presente pourtant une fort heureusement, dont les philosophes seront bien aises d’estre informés ; c’est ce phénomene lumineux, dont il fut parlé dans l’onziéme Journal de Paris 1683 et que Mons r Fatio de Duilliers nous a fait remarquer ici [6] : car non seulement il paroit encore à present tous les soirs, mais il a peut-estre subsisté dés le commencement du monde, sans que pourtant l’on s’en soit apperceu que depuis environ deux ans.

C’est une grande lumiére, semblable en couleur et en vivacité à la queüe des cometes, qui paroit quelques fois le soir apres le crépuscule du costé de l’Occident, et quelques fois le matin avant l’aurore du costé de l’Orient : de sorte qu’elle est tousjours dans le voisinage du soleil. Elle est beaucoup plus longue que large ; mais, ce qu’il y a de plus considerable, c’est qu’elle est tousjours située selon sa longueur sous l’écliptique où [ sic] à peu pres, et par consequent tousjours dirigée au soleil ; comme les queües des cometes. Elle n’est pas également large par tout : car celle de ses extremités qui regarde le soleil, paroissant à 40 degrés de cet astre, a la largeur d’environ 14 degr[és] ; de là la lumiére allant insensiblement en diminuant, elle finit en pointe à la distance de pres de 70 deg[rés] du soleil. Enfin, cette lumiére n’a pas la mesme vivacité dans toutes ses parties : elle est beaucoup plus blanche et plus claire dans le milieu, que vers les bords ; mais, quelque vive que soit sa clarté, elle est si transparente, qu’elle n’empesche pas, non plus que les queües des cometes, qu’on ne voie au travers les plus petites estoiles. /

Cet admirable phénomene fut observé pour la premiére fois pendant les mois de mars et d’avril de 1683 dans Paris, par l’illustre Mons r Cassini ; comme on le voit dans le Journal des sçavans du 10 may de cette mesme année [7]. Mons r Fatio, qui estoit alors à Paris, fut témoin des observations, qui en furent faittes ; il y eut mesme beaucoup de part. Mais, cette lumiére aiant cessé de paroistre sur la fin d’avril, et n’aiant point esté apperceüe pendant les mois suivans, on creut que ce n’estoit qu’un phénomene passager, qu’on ne devoit plus attendre. Cependant, Mr Fatio estant de retour à Geneve fut agreablement surpris au mois de février suivant de 1684 lors qu’il la vit par hazard le soir du costé du couchant : et comme il jugea que c’estoit la mesme lumiére, que celle de l’année précedente, il en donna aussi tost avis à Mr Cassini, qui la vit aussi à Paris.

Mr Fatio n’en demeura pas là ; car s’estant alors attaché à observer pendant un mois cette merveilleuse lumiére, et aiant fait diverses réflexions sur ses propres observations et sur celles d[e] Mr Cassini, il rechercha qu’elle en pouvoit estre la cause physique, et dés ce temps-là il imagina l’hypothese, que je dirai. • Il nous communiqua sa pensée, à moy et à quelques autres de ses amis ; en ajoutant que s’il ne se trompoit pas dans sa conjecture, la lumiére devoit continuer de paroistre le soir pendant tout le printemps ; que dans les grands jours elle ne seroit plus visible ; qu’en automne elle reparoistroit, mais au matin et du costé de l’Orient ; et qu’enfin environ le solstice d’hyver, on la verroit et le soir vers le Couchant, et le matin vers le Levant. Quoy que le temps n’ait pas esté bien serein dans ces differentes saisons, nous avons pourtant eu ici assez de belles nuits, et / qui nous ont permis de voir avec plaisir l’evenement de ce que Mr Fatio nous avoit prédit. • En effect, la lumiére continua de paroistre en mars, avril, et may ; elle ne fut pas bien visible les mois suivans ; en automne elle parut au matin, du costé du Levant, et en decembre • on la vit le matin à l’Orient et le soir au Couchant : ce qui doit assurément donner par avance une opinion bien avantageuse de l’hypothese de Mr Fatio. La voici en deux mots.

Mr Cassini, dans le Journal que j’ai cité ci-dessus, témoigne qu’il a quelque penchant à croire qu’il y a une certaine matiére, répandue dans l’éther, qui renvoiant les raions du soleil vers nos yeux, produit cette lumiére, aussi bien que la queüe des cometes. Mr Fatio entre dans cette mesme pensée ; mais il ajouste, 1° que cette matiére, dont les parties doivent estre plus grossiéres que celles du reste du ciel, est répandue autour du globe du soleil ; et que de là elle s’estend à une distance considerable ; sçavoir jusques au dessus de l’orbe de Venus, et assez pres de la terre : 2° que les parties de cette mesme matiére, s’éloignant du soleil, ne composent pas une masse sphérique autour de cet astre, comme nostre air fait autour de la terre ; mais qu’à mesure qu’elles s’en esloignent, elles se rangent à peu pres vers le plan de l’écliptique ; de telle maniére pourtant qu’elles y occupent un espace plus large, plus elles sont proches du soleil ; et un plus estroit, plus elles en sont esloignées. Enfin, que cette matière se rangeant ainsi sous l’écliptique, et s’y rétrecissant tousjours en s’éloignant du soleil, autour duquel elle est emportée par le mouvement du ciel, finit comme en pointe au dessus du cercle de Venus.

Mr Fatio fait en suite voir que son hypothese s’accorde tres-bien avec les principes de la physique, et qu’elle satisfait à / toutes les apparences de nostre lumiére. Car les parties de cette matiére, estant disposées autour du soleil, comme nous venons de dire, doivent necessairement refléchir plusieurs de ses raions vers la terre, et nous faire voir quelques fois le soir au Couchant, et quelques fois le matin à l’Orient, une lumiére, qui soit située sous l’écliptique et dirigée au soleil selon sa longueur ; en un mot, qui ait la situation, la figure, la grandeur, et la couleur de celle dont nous parlons. Mais, parce que Mr Fatio a dessein d’en donner bien tost au public un traitté, qui expliquera toutes • ces choses plus amplement [8], je ne m’étendrai pas davantage là-dessus.

Je remarquerai seulement en passant, que si l’on fait attention sur ce que j’ai dit, on n’aura pas de peine à croire, comme je l’ai remarqué dés le commencement, que ce phénomene lumineux subsiste peut-estre depuis plusieurs siécles, sans qu’on y ait pris garde ; et cela, par la mesme raison que, quoy qu’il ait constamment paru depuis deux ans, et qu’il paroisse encore presentement, peu de personnes pourtant s’en sont aperceu[es]. En effect, il y a diverses causes estrangéres, qui empeschent, qu’on ne le puisse voir souvent et avec facilité ; comme par exemple l’obliquité de l’écliptique ou de la lumiére mesme par rapport à l’horizon ; les vapeurs et les nuages, qui couvrent d’ordinaire cette partie du ciel, ou elle paroit ; le crépuscule, soit du soir soit du matin, le voisinage de la voie lactée, la clarté de la lune, etc.

Je ne croiois pas, Monsieur, vous escrire une aussi longue lettre, que celle-ci, lors que je l’ai commencée : mais, si vous jugés à propos de dire quelque chose de nostre phénomene dans vos Nouvelles, vous en retrancherés ce qu’il vous plaira [9] ; et vous prendrés, s’il vous plaist, la peine d’accommoder le reste selon cet air libre et agreable, qui paroit dans tous vos escrits. Peut-estre, Monsieur, souhaitterés / vous de sçavoir, qui est Mons r Fatio de Duilliers [10], dont je viens de vous entretenir : c’est le mesme, dont il est parlé dans quelques journaux de Paris, et qui depuis quelque temps s’est fait connoistre dans cette ville là à Mess rs de l’Academie r[oyale] des Sciences, d’une maniére tres-avantageuse : mais apres cela, vous aurés quelque peine à croire que ce soit un jeune homme, qui n’ait presentement que 20 à 21 ans. Apres qu’il eut achevé ici à Geneve le cours d’estude que l’on a accoustumé de faire dans un college ; • il s’attacha aux mathematiques, aiant eu dés ses plus tendres années une violente* inclination pour ces sciences-là. Il y fit en peu de temps des progrés si surprenans, qu’à l’aage de 18 ans il se fit connoistre à Mons r Cassini, dont la reputation remplit il y a long-temps toute l’Europe, par une lettre, qu’il luy escrivit à l’occasion de quelques pensées nouvelles, qu’il avoit sur la planete de Saturne, sur la grandeur du soleil et de la lune, et sur leur distance de la terre : Mr Cassini luy répondit d’une maniére fort obligeante, et toute pleine d’estime pour ses pensées ; ce qui l’engagea il y a deux ans à faire le voiage de Paris, où Mess rs de l’Academie r[oyale] des Sciences luy donnerent mille marques de la consideration qu’ils avoient pour luy, et particuliérement Mons r Cassini, qui luy en donne encore de tres sensibles, dans les lettres, qu’il luy escrit tous les jours. Aussi peut on dire sans flatter Mr Fatio, que son merite n’est pas commun : il a non seulement l’esprit juste, solide, et penetrant ; mais de plus l’ame belle, et le cœur fort droit. Ce qui estant joint avec une grande étendue de sçavoir le rend un des plus honnestes et des plus habiles hommes, qu’on ait veu à l’aage qu’il a. Mais, Monsieur, vous pourrés connoistre bien-tost par vous mesme ce que je vous en dis ; puis qu’il doit partir d’ici au printemps prochain pour aller voir la Hollande, et quelques autres provinces de l’Europe. /

Je ne sçai, Monsieur, si Mons r Rou, autheur des cartes chronologiques [11], est toujours en vos quartiers* : s’il y est encore, faittes moy la grace de l’assurer de mes tres-humbles services, et de luy demander pour moy la continuation de son amitié : je luy aurois une tres-particuliére obligation, s’il pouvoit m’indiquer les moiens d’avoir ses quatre derniéres cartes, qui s’estendent depuis Nostre Seigneur J[ésus]-C[hrist] jusques à nos jours : j’ai fait ce que j’ai peu pour les • trouver, mais je n’ai peu en venir à bout.

Au reste, Monsieur, souvenés vous, je vous prie, que vous estes absolument le maistre de ce que je vous ai escrit sur le phénomene lumineux, pour le mettre ou ne le pas mettre dans vos Nouvelles, et pour la maniére dont vous le l’y [ sic] mettrés, en cas que vous en veuïllés parler. Je souhaitteroi[s] seulement, [si v]ous avés ce dessein là, que ce fut au plustost si cela ne vou[s] incommode point ; afin que nos marchands, à leur retour de Francfort nous apporte[n]t le journal, où vous en aurés fait mention. Si vous trouvés à propos de dire quelque chose des qualités personnelles de Mr Fatio ; j’aimerois mieux, Monsieur, si vous le voulés bien, que vous parlassiés vous mesme, que si c’estoit moy : mais vous en userés, comme il vous plaira.

Je suis Monsieur vostre tres humble et tres-obeissant serviteur

Chouët

A Geneve le 3 de février 1685
• A Monsieur/ Monsieur Bayle, professeur/ en eloquence et en histoire/ à Rotterdam

Notes :

[1Lettre 322.

[2La lettre d’accompagnement de Bayle à Chouet est perdue, comme aussi celles qui ont sans doute accompagné les exemplaires destinés au comte de Dohna, à M me de Windsor et à Louis Tronchin.

[3Il s’agit de Jacques Basnage, auteur de l’ Examen des méthodes : voir Lettre 233, n.30. Aucune lettre de la correspondance entre Chouet et Basnage n’a survécu, mais Basnage reste en contact avec son ancien professeur et le salue souvent par l’intermédiaire de J ean-Alphonse Turrettini : voir M. Silvera, Jacques Basnage. Corrispondenza da Rotterdam, 1685-1709 (Amsterdam 2000), p.130 et 133, n.23.

[4Les réponses éventuelles du comte de Dohna, de M me de Windsor et de Louis Tronchin à l’envoi de Bayle ne nous sont pas parvenues.

[5Sur les mesures qu’aurait prises La Roque, voir Lettre 383, n.4.

[6Voir ci-dessous, note 10.

[7Voir JS du 10 mai 1683, p.121-32 : Nouveau phenomene rare et singulier d’une lumiere celeste qui a paru au commencement du printemps de cette année 1683. Chouet désigne le phénomène de la « lumière zodiacale ». C’est Kepler qui le premier, semble-t-il, observa le phénomène, mais c’est Cassini qui en donna la première description et lui imposa le nom sous lequel on le désigne aujourd’hui. Il s’agit d’une faible lueur visible immédiatement après le coucher du soleil ou peu avant son lever, au point même de l’horizon où il va paraître ou vient de disparaître. Elle présente la forme d’une lentille aplatie, un peu oblique. Les époques les plus favorables pour observer la lumière zodiacale en Europe sont les mois d’avril et de mai, après le coucher du soleil, comme celle décrite dans la présente lettre.

[8Voir, dans le Recueil d’observations faites en plusieurs voyages pour perfectionner l’astronomie et la geographie avec divers traitez astronomiques par Messieurs de l’Academie Royale des Sciences (Paris 1693, folio), la Decouverte de la lumiere celeste qui paroist dans le zodiaque par Monsieur Cassini de l’Academie Royale des Sciences (Paris 1685, folio). Pour la contribution de Fatio de Duillier, voir dans le même recueil, « Suite des observations de cette lumiere pendant l’année 1684 [et suivantes] », §§ XXVII, XXVIII, XXXIV, XXXV. Une observation astronomique de Fatio de Duillier avait aussi fait l’objet d’un article dans le JS du 20 novembre 1684.

[9La lettre de Chouet est reproduite in extenso dans les NRL, mars 1685, art. V.

[10Sur Nicolas Fatio de Duillier (1664-1753), Chouet donne quelques détails dans la suite de cette lettre. Géomètre et astronome, il était encore à cette date à Genève ; il devait se fixer peu après à Londres et fut reçu à vingt-quatre ans membre de la Royal Society. On lui doit des recherches sur la distance du soleil à la terre et sur les apparences de l’anneau de Saturne. Il est également connu pour avoir donné naissance à la querelle qui s’éleva entre Leibniz et Newton en attribuant à ce dernier l’invention du calcul différentiel. Protestant, Fatio se montra un partisan enthousiaste des camisards des Cévennes réfugiés à Londres mais, à cause de ses extravagances, il fut mis au pilori à Londres en 1707 : voir C.A. Domson, Nicolas Fatio de Duillier and the prophets of London (Ph.D. thèse dactylographiée Yale 1972), et H. Schwartz, The French prophets (Berkeley, London 1980).

[11Sur les Tables de Jean Rou, voir Lettre 78, n.5.

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