Lettre 396 : Nicolas Malebranche à Pierre Bayle

[Paris, le 21 mars 1685]

 [1]

• Monsieur

Le passage tiré de s[ain]t Aug[ustin] ch. 30 du livre De quantitate animæ [2], ne prouve nullement que de son tems il y avoit des gens qui croyoient que les bêtes n’ont point d’ame. Je vous l’avois écrit sur la foi d’une autre personne, parce que ce texte est si formel, separé de ce qui le précede qu’il ne me sembloit pas necessaire de l’examiner dans le livre dont il est tiré, et vous étes si peu attaché à vos sentimens que vous l’avez crû vous mesme. Nous avons Monsieur été trompez tous deux, et apparamment nous avions raison de croire que jusqu’à Pereira personne n’a soutenu ce sentiment si extraordinaire et qui est devenu si commun par l’evidence des preuves qu’on en a données dans notre siecle. La mesme raison qui vous a porté à rendre public / l’avis que je vous ai donné vous fera encore publier que cet avis etoit mal fondé [3].

Vous tournerez Monsieur cela comme il vous plaira. A lire le passage tel qu’il est rapporté dans votre journal du mois d’aoust[,] qui ne croiroit que • du tems de s[ain]t Aug[ustin] il y avoit des gens qui croyoient que les bestes n’ont point d’ame[?] Mais s[ain]t Augustin vous dira seulem[en]t qu’il y avoit des scavans qui pensoient que l’ame soit des hommes soit des bestes n’estoit point dans le corps qu’elle animoit. Cela est evident par ce qui precede ce passage. Au reste Monsieur ce dernier avis ne vous fera point de tort[,] il marquera que vous avez de l’amour pour la verité et que vous ne pretendez nullement à l’infaillibilité.

M. Nicolle n’est point l’auteur du Traitté de la volonté dont vous parlez à la fin du journal de janvier. Je suis tres certain de ce fait. C’est Mr Ameline [4] archidiacre de Paris mais je ne scai s’il veut bien qu’on le sache.

C’est toujours Monsieur un inconnu qui vous parle [5] et qui est votre tres humble serviteur.

le 21 de mars.

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en histoire et philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1La lettre est datée « 21 mars », mais l’année découle immédiatement de son contenu : allusion aux NRL de janvier 1685 ; observation que Bayle insérera dans celles d’avril (art. IX, in fine). L’identification, outre celle que fournit l’écriture, est corroborée par une allusion à la Lettre 301.

[2Dans sa lettre du 9 juillet 1684 (Lettre 301) publiée dans les NRL d’août 1684, art. I, Malebranche avait affirmé : « Il n’est pas vray, comme vous le dites […], que le sentiment de M.  Descartes sur l’ame des bêtes n’est que de ce temps, car on a disputé de cela autrefois », et avait cité à l’appui le passage de saint Augustin .

[3Bayle publia cette rectification dans les NRL d’avril 1685, à la fin de l’article IX : « Celui qui nous avoit [ NRL, août 1684, art. I] avertis, que s[aint] Augustin témoigne que de son temps on soûtenoit que les bêtes n’ont point d’ame, nous a écrit depuis peu, qu’ayant consulté le chapitre 30. du livre De quantitate animæ, où on lui avoit dit que cela étoit contenu, il avoit trouvé qu’il n’y étoit nullement question du sentiment de Gomesius Pereyra. Ainsi voilà à cet égard ma remarque réhabilitée et justifiée, savoir, qu’avant Gomesius Pereyra personne n’avoit enseigné que les bêtes sont des machines. Il ne resteroit plus qu’à mettre en question, si les passages de M. Du Rondel rapportez dans les Nouvelles d’octobre [ NRL, octobre 1684, art. XI : Lettre 346] prouvent bien ce qu’il prétend. » Voir aussi DHC, art. « Pereira », rem. C. et D, et « Rorarius », rem. C.

[4Le Traité de la volonté, de ses principales actions, de ses passions et de ses égaremens, divisé en cinq parties (Paris 1684, 12°) avait été attribué à Pierre Nicole dans les NRL de janvier (cat. V). Comme l’indique Malebranche, il est de l’ancien oratorien Claude Ameline (1635-1708), sur lequel voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v. Bayle corrige son erreur dans les NRL, avril 1685, à la suite de l’art. IX.

[5Dans sa lettre précédente (Lettre 301, p.222), Malebranche avait déjà prié Bayle de ne pas le nommer comme source des différentes informations qu’il pouvait lui fournir. Bayle observera la discrétion qui lui est demandée.

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