Lettre 400 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

[Genève, le 25 mars 1685]

• Vous aurés sans doute, Monsieur, receu le paquet, • que je fis addresser par mon frére à Mons r Desbordes pour vous, il y a prés de deux mois [1] : je me donnai l’honneur de vous escrire, particuliérement pour vous faire l’histoire de cette lumiére, qui paroit depuis deux ou trois ans sur l’horizon, ou le soir ou le matin ; parce qu’il me sembloit que cette matiére n’estoit pas indigne de vos Nouvelles : Mons r Cassini escrivit il y a dix ou douze jours à Mons r Fatio, pour luy donner avis qu’estant sur le point de mettre au jour un traitté sur ce sujet-là plus ample que celuy qu’il fit inserer dans un des journaux de Paris 1683 [2] il luy feroit plaisir de luy faire part de ce qu’il avoit medité de nouveau sur ce phénoméne[.] Mons r Fatio luy envoïa donc la semaine passée ses observations, avec diverses réflexions, qui expliquent amplement son hypothése, en rendant Mons r [C]assini le maistre absolu de cela, ou pour le supprimer, ou pour le faire imprimer, soit le tout soit quelque partie[ ;] nous verrons ce qui en arrivera.

Cependant, Monsieur, je suis dans une tres grande impatience de voir la suite de vos Nouvelles, tout ce qui en a paru jusques ici par deçà ne va que jusques à la fin de juillet : elles vous délivrent de mon costé (et vous devés mettre cela au rang des avantages que vous en tirés) de plusieurs questions importunes, que je ne manquerois pas de vous faire sur divers livres nouveaux : • car, comme je m’attens à en voir vostre [j]ugement dans / la Rep[ublique] des lettres, je crois que je ne dois pas vous attaquer, comme je ferois sans cela. Je ne sçai si le chagrin qu’a l’abbé de La Roque [3] de voir le succés de vôtre ouvrage n’est point encore allé jusques à vous : Mons r Fatio en a senti un petit contre coup car cet autheur aiant sçeu par un de mes amis, à qui je l’avois escrit, que je vous avois envoié le gros de ses pensées sur le phénomene lumineux ; il l’en gronde, comme si Mr Fatio luy avoit fait grand tort. Je crains, Monsieur, cependant que vous ne soiés accablé par la foule de tous les autheurs, et bons et mauvais ; car on commence à croire qu’on n’a qu’à estre placé dans vos Nouvelles, pour voir sa reputation establie.

Un jeune medecin de cette ville, nommé Mr Beddevole, m’a dit qu’il avoit remis à Mr Minutoli certains Essais d’anatomie, qu’il a composés [4], pour vous les envoier ; afin que vous prissiés la peine de les faire imprimer, et de les mettre par consequent dans quelqu’un de vos mois et comme il sçait que j’ai l’honneur d’estre de vos amis, il m’est venu solliciter d’appuier d’une de mes lettres la prié[re] de Mr Minutoli [5]. Mais, Monsieur, vous en ferés tout ce qu’il vous plaira ; je n’ai pas assez veu l’ouvrage, pour vous en dire mon sentiment ; et l’autheur me paroit encore bien jeune.

Il vaudroit mieux à mon avis vous entretenir du tremblement de terre, qui se fit en Suisse il [y] a prés d’un mois [6] : mais, comme il n’a esté accompagné d’aucune cir[c]onstance fort extraordinaire, je ne pense pas qu’il merite qu’on en face part au public. / 

J’ai leu ces jours passés Les Calvinistes convaincus de schisme que Mr Nicole a fait à la sollicitation de l’ archevesque de Paris [7] : ce livre me paroit l’effort d’une grande méditation ; il ne fera pourtant pas à mon avis • un effect considerable[.] En mon particulier il me persuade peu, et ce grand titre de schismatiques, dont ces Mes rs nous honorent perpetuellement, ne m’en fait pas plus de peur. Je commence la lecture des chicanes de Mr Arnaud et du P[ere] Malebranche sur les vraies et les fausses idées [8] : je n’ai peu la faire plustost ; parce que jusques ici je n’avais peu voir les traittés du premier.

Nous avons eu ces jours ici le déplaisir de voir démolir dans nostre voisinage les deux seuls temples, qui restoient dans le païs de Gex ; et mesme l’intendant de Bourgongne, qui fait cette exé[cu]tion, en a fait fermer un, qui est celuy de Mouïn, qui appartenoit à Mess rs de Geneve, sous prétex[te] qu’il est enclavé dans le balliage de Gex [9][.] Il est fort à craindre que nous n’en aions aucune raison ; et les consequences mesmes en sont tres dangereuses pour l’avenir[.]

La maison de Dona, qui se souvient de vous avec beaucoup de plaisir a esté dans la joie pendant plusieurs jours, par le mariage de mademoiselle Louïse avec un jeune comte de Dona son cousin [10], qui est parfaittement honneste homme. Madame de Windzor [11] m’a chargé aussi de vous faire ses complimens et moy, Monsieur, je vous prie tres-humblement de croire que je suis tousjours plus que personne Monsieur vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur[.]
Chouët

A Geneve le 25 mars 1685

A Monsieur/ Monsieur Bayle, professeur/ en philosophie et en histoire/ à Rotterdam •

Notes :

[1Lettre 384.

[2Voir le traité amplifié de Cassini et la contribution de Fatio : JS du lundi 10 mai 1683, « Nouveau phénomène rare et singulier d’une Lumière Céleste qui a paru au commencement du printemps de cette année 1683 », p.121-132, et Lettre 384, n.7 et 10.

[3Sur les mesures qu’aurait prises l’abbé de La Roque pour freiner la diffusion des NRL, voir Lettre 383, n.4.

[4Voir Lettre 398.

[5C’est le « paquet » auquel faisait allusion Minutoli dans la Lettre 399 et qui s’est perdu.

[6Il y a eu, semble-il, un tremblement de terre à Aarau en Suisse le 26 février 1685.

[7Sur cet ouvrage de Pierre Nicole, voir Lettre 366, n.14, et sur sa soumission à l’égard de Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, voir Lettre 338, n.19.

[8Sur la « bataille des idées » entre Malebranche et Antoine Arnauld, voir Lettres 322, n.12, et 376, n.5.

[9Le bailliage de Gex, annexé à la France depuis 1601, était protestant dans sa grande majorité. En septembre 1662, Jean d’Arenthon d’Alex, l’évêque d’Annecy dont il dépendait, avait déjà obtenu du roi le rasement de 21 de ses 23 temples. Les deux temples qui restaient, ceux de Sergy et de Ferney, seront démolis le 27 mars 1685. Chouet attribue avec raison l’exécution de cette décision à l’intendant de Bourgogne (de juillet 1683 à juillet 1688, c’est Nicolas-Auguste de Harlay, seigneur de Bonneuil, qui occupe cette fonction). Toutefois, la politique antiprotestante est plutôt le fait de l’évêque, qui utilise à cette fin l’autorité des Résidents de France à Genève, Laurent de Chauvigny et, depuis 1680, Roland Dupré.
Moëns, situé tout près de Ferney, présente un cas particulier : la paroisse, limitrophe du Pays de Gex, est desservie par le pasteur genevois Jean Sarasin, qui y accueille des Gessiens ayant abjuré et ne pouvant plus fréquenter leur propre temple sans risquer d’en provoquer la fermeture. Moëns relève de Genève sauf pour la haute juridiction, qui appartient au roi de France. L’évêque conteste l’autorité genevoise sur cette enclave. Muni d’un arrêt de l’intendant, il a déjà tenté, en avril 1682, de se faire remettre les clés du temple par Jean Sarasin, mais le pasteur est parvenu à résister jusqu’alors. Le 28 mars 1685, l’intendant ordonne de murer le temple de Moëns. Voir T. Claparède, Histoire des Églises réformées du pays de Gex (Genève, Paris 1856), p.104 ; Genève au temps de la révocation de l’édit de Nantes, 1680-1705 (Genève, Paris 1985), p.15-16, 176, 196 ; Jacques Flournoy, Journal 1675-1692, éd. O. Fatio (Genève 1994), p.100s.

[10Le cousin qu’épousa Louise Antoinette de Dohna (1660-1716 ?) était Frédéric Christophe de Dohna-Carwinden (1664- ?).

[11Sur Louise Frotté, M me de Windsor, voir Lettre, 123, n.9 ; Bayle lui avait envoyé un exemplaire des Pensées diverses et des NRL : voir Lettres 323, n.1, et 384, n.2.

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