Lettre 499 : Giovanni Gerolamo Arconati Lamberti à Pierre Bayle

• Amsterdam ce 10 du 1686 [1]

Monsieur

Vôtre merite, et vôtre generosité est si connue que je n’hezite point à prendre la liberté de vous ecrire. C’est au sujet d’une lettre que j’ay reçeu[e] d’Italie dans la quelle on me mande que je traduise en italien vos Nouvelles de la republiq[ue] des lettres [2]. J’ay toûjours eu beaucoup de deference pour les gens de lettres et comme j’ay infiniment de la veneration pour vôtre merite Monsieur, je n’ay pas voulu me determiner là dessus, qu’auparavant vous ne m’ayés fait la grace Monsieur de me mander, si cela ne vous • deplaira pas, car je vous asseure Monsieur que je prefereray toujours avec bien du plaisir votre satisfaction à celle des personnes qui m’ecrivent • quelque belle figure qu’elles fassent dans le monde, et à la mienne propre. Quoyque je sois Italien, je suis pourtant protestant et protestant à la derniere épreuve, ainsi Monsieur j’espere que vous n’y aurés point la repugnance / que peut-étre vous y auriés eüe à cette consideration. D’ailleurs je me pique tant cepeu [3] d’ecrire avec quelque politesse en mon langage ayant été assés heureux d’avoir eu l’approbation des gens de lettres d’Italie, et sur tout de l’Academie de la Crusca, qui m’honnore quelque fois de ses lettres en corps, pour les ouvrages que j’ay dejà fait[s], sur les quels neanmoins il n’y a pas mon nom. Monsieur le prince Borghese de Rome [4], qui me fait l’honneur de m’écrire quelque fois, m’a parlé à Geneve de vôtre merite, méme Monsieur vôtre frere [5] y étoit presant. Si vous voulés Monsieur me faire la faveur de me repondre, mon adresse est icy op de Wael by de Monkelbacij Tooren inde Twee bonte Krayein [6] . Au reste je m’estimeray le plus heureux homme du monde si vous me faites la grace Monsieur de me permettre que je puisse me qualifier avec tout le respect possible du precieux caractaire de Monsieur v[ot]re tres humble et tres obeissant serv[iteur]
La[m]berti dit de Saint[-Léo]

A Monsieur/ Monsieur Beile professeur de/ l’histoire/ à Roterdam •

Notes :

[1Lamberti écrit bien « ce 10 du 1686 », signifiant par là sans doute « le 10 du millésime 1686 ». Cette formule a été mal interprétée dans l’annotation anonyme de la lettre (voir n.a), ou « du » a été lu comme une abréviation de « décembre » ; la datation de la lettre du mois de janvier est confirmée cependant par la note de la main de Bayle (voir n.h).

[2La carrière mouvementée de Giovanni Gerolamo Arconati Lamberti (?-1733), qui signe ici Lamberty de Saint-Léo, ne se distingue pas de celle qu’on attribue à Guillaume de Lamberty (1660 ?-1742), exception faite de la date de la mort... Nous nous fions ici (contrairement à la Lettre 118, n.17) aux recherches de L. Fasso, qui déclare que l’écriture de la présente lettre est bien identique à celle des lettres signées G. Lamberti trouvées dans les archives de Magliabechi. Giovanni Gerolamo Arconati Lamberti, né à Milan, mêlé à trois meurtres au début de sa carrière à Rome et à Milan, composa des libelles diffamatoires (dont certains sont souvent attribués à Gregorio Leti) et fut emprisonné à la prison de l’Inquisition à Chambéry, d’où il s’échappa en septembre 1679 et se rendit à Genève et, en 1685, à Bâle. Dans la présente lettre, nous découvrons qu’il avait connu Joseph Bayle à Genève, qu’il était à Amsterdam en janvier 1686 et qu’il avait le projet de traduire les NRL en italien. Dans sa lettre à Minutoli du 6 octobre 1692, Bayle révèle que Lamberti lui avait rendu visite autrefois (sans doute en 1686) à Rotterdam en compagnie de M. Mallet, « qui a depuis tant fait parler de lui dans les vallées », pour appuyer son projet de traduction, mais que Henri Desbordes, l’imprimeur des NRL, s’y était opposé. A cette date de 1692, Lamberti était secrétaire de William Bentinck, Lord Portland, le favori de Guillaume III d’Orange, qu’il avait sans doute rencontré fin 1689 à La Haye, où Bentinck était ambassadeur, et il semble que Lamberti ait participé à la composition de la propagande orangiste autour de la Glorieuse Révolution. Il aurait organisé un réseau d’espions au service de l’Angleterre entre 1702 et 1715. Entre mai et juillet 1701, Lamberti remplaça Gueudeville comme rédacteur du périodique L’Esprit des cours de l’Europe. En 1704, Lamberti envoyait une « correspondance » hebdomadaire à Stockholm ; entre 1706 et 1718, toujours à La Haye, il était agent correspondant de Hanovre. En 1723, il fut nommé résident à Berne et à Genève du landgrave de Hesse-Cassel et du roi de Suède. Il obtint la permission de se retirer à Nyon dans le canton de Vaud, où il passa ses dernières années en compilant des Mémoires pour servir à l’histoire du siècle (La Haye 1724-1734, 4°, 12 vol.). Si toutes ces activités sont bien celles d’un seul et même homme, c’est bien à un véritable « aventurier de la plume » que Bayle avait affaire en 1686. Voir J. Dedieu, Le Rôle politique des protestants français (Paris 1920), p.244-247 ; L. Fasso, Avventurieri della penna del seicento (Firenze1924), p.273-315 ; A. Rosenberg, Nicolas Gueudeville and his work (1652-1720) (The Hague 1982) ; Dictionnaire des journalistes, s.v., (art. de F. Moureau).

[3Lapsus pour « tant soit peu ».

[4Les Borghese constituaient une des grandes familles dynastiques de l’Italie, qui peut être comparée à celle des Colonna et des Orsini ; comme celle des Aldobrandini, des Boncompagni et des Médicis, auxquelles elle était apparentée, elle comptait plusieurs papes et de nombreux cardinaux parmi ses membres ; elle a été élevée en particulier par le pape Paul V (élu le 16 mai 1605), qui en était issu. Il s’agit apparemment ici de Giovanni Batista, deuxième prince Borghese (1639-1717), fils du prince Paolo Borghese (1625-1646) et de la princesse Olympia Aldobrandini di Rossano ; il épousa en 1658 Eleanora di Ugo Boncompagni (1642-1695), arrière-arrière-petite-fille du pape Grégoire XIII, qui lui donna deux enfants. Il est possible aussi qu’il s’agisse du fils de Giovanni Batista, Marcantonio, né à Rome le 20 mai 1660, et qui devait accéder au titre à la mort de son père en 1714. La présence du prince Borghese à Genève, dans le milieu du comte de Dohna, lui-même apparenté aux Orange-Nassau, est étonnante.

[5Nouveau témoignage sur les fréquentations mondaines de Joseph Bayle lors de son séjour à Genève à partir de juin 1682 (Lettre 203) jusqu’en septembre 1683 (Lettre 228).

[6Malgré cette orthographe erratique, il ne peut s’agir que de la Montelbaanstoren, vieille tour défensive près du Oude Waal (Vieux Rempart) au cœur d’Amsterdam. Cette tour figure dans plusieurs tableaux et dessins de Rembrandt. Lamberti habite « à [l’enseigne des] deux corneilles mantelées ».

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