Lettre 50 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

[Coppet, avril 1674]

Il paroit bien, mon tres cher Monsieur, que vous avez affaire à des rhetoriciens, par la description que vous m’avez faitte du changement où vous vous trouvez [1]. Vous me permettrés s’il vous plait de vous dire que vous exaggerez un peu ce me semble, et que l’obligation où vous allez etre de lier un commerce* particulier avec les belles lettres, cum politioribus literis et mansuetioribus [2] Musis [3], ne vous doit point paroitre si rude que vous nous la decrivez. Je serois tres faché que vous m’eussiez fidelementrepresenté votre etat, et parce que je souhaitte que la chose ne soit pas ainsi, je me suis mis dans la fantaisie qu’il y a de la figure de rhetorique. Soyez mieux mon cher Monsieur, je vous en conjure, que vous ne ditez, car autrement je ne saurois que devenir, moi qui deja suis inconsolable d’avoir perdu vos charmans et ravissans entretiens, et qui ne suis capable de trouver de la diminution à cette tristesse qu’en aprenant que c’est votre bonheur qui me la cause.

Je vous rends tres humbles graces des vers dont on a regalé vos commencemens. J’ai fait donner la lettre à Mad le Constant qui est à Commugni [4] ; mais je n’ay peu luy parler pour savoir si elle vous veut ecrire. Je n’ai aucun original de nouvelles à vous co[mmun]iquer. Vous savez qu’il y a 5 deputez de m[essieu]rs les Cantons en Franche Comté pour conclurre la neutralité entre les Francois et cette province [5]. On croit que l’Anglet[erre] n’en demeurera pas en si beau chemin et qu’elle en viendra jusqu’à l’offensive avec la France. La Chambre basse a offert de l’argent au roy, s’il veut faire ce coup là [6]. Le marq[ui]s de Ruvigny, ambass[adeur] de France et le roy d’Anglet[erre] se sont dit quelques mots asses piquans. La prise de Gemersheim a eté causée par la crainte que l’on a de la prise de Philisbourg [7]. Les Hollandois mettront en mer 50 vaisseaux de guerre et des brulots à proportion et chargeront 9 regimens pour faire descente* où ils pourront. Le marechal d’Humieres [8] s’est retiré à Mastricht avec 4 regimens ce qui fait conjecturer que les places de la Hollande seront bien tot abandonnées. Mr de Rocolles est marié [9], et disgracié ches Mr de Schwerin [10] .

Je finis en vous asseurant de mes tres humbles services, et vous souhaittant toute sorte de prosperité, et que vous trouviez toute sorte de douceur dans un emploi qui vous paroit rude dans ces commencemens. Je suis si attendri par les termes touchans de votre lettre qu’il faut que je brise là pour vous dire que je suis tout à vous
BAYLE

psLeurs E[xcellences] les Frewles [11], jeunes comtes, Mad le Falque Louyse et Mr Rip [12], vous remercient tous de votre obligeant souvenir.

 

A Monsieur / Monsieur Constant / f. m. d. s. E. et / principal du College de Lausanne / A Lausanne

Notes :

[1David Constant venait d’assumer son poste de principal du collège de Lausanne (voir Lettre 48, n.1) et, dans une lettre qui ne nous est pas parvenue, il avait visiblement décrit – outrancièrement mais avec son enjouement ordinaire – le poids, supposé écrasant, de ses nouvelles responsabilités.

[2« avec les lettres les plus élégantes et les Muses les plus douces ».

[3« avec les lettres les plus élégantes et les Muses les plus douces ».

[4Commugny est encore de nos jours le lieu de résidence du pasteur de Coppet, qui dessert les deux villages, très voisins. M lle Constant, née Marie Colladon, est la femme de Constant ; elle était probablement restée à Commugny avant le déménagement de la famille pour Lausanne.

[5L’Espagne étant entrée en guerre contre la France (voir Lettre 46, n.3) après l’échec des négociations de paix tentées à Cologne depuis le 18 juin 1673, on pouvait prévoir une offensive française en Franche-Comté. Les cantons helvétiques avaient vainement tenté d’éloigner la guerre de la région en essayant de ménager un accord local entre la France et les autorités comtoises, qui s’avéra impossible.

[6Sur le traité de Westminster, voir Lettre 47, n.7. Le Parlement britannique, majoritairement hostile à la francophilie de la politique extérieure de Charles II, à sa Déclaration d’indulgence à l’égard des dissidents et des catholiques et au récent mariage du duc d’York, héritier présomptif du trône, avec Marie de Modène (mariage négocié par Louis XIV), s’efforçait non sans succès d’infléchir la politique extérieure du monarque anglais ; voir Gazette, extraordinaire n o 46 du 26 avril 1674.

[7Gemersheim, sur la rive gauche du Rhin, fait à peu près face à Philippsbourg, situé sur la rive droite du fleuve. Cette dernière place, ainsi nommée depuis 1615 quand l’électeur de Trêves, évêque de Spire, l’avait munie de fortifications, se trouvait placée sous la tutelle de la France et munie d’une garnison française depuis le traité de Westphalie (1648). Elle était d’une grande valeur stratégique. Sur la prise de Gemersheim, voir Gazette, n o 52, nouvelles de Strasbourg du 26 avril 1674.

[8Louis de Crevant, marquis puis, en 1690, duc d’Humières (1628-1694), maréchal de France depuis 1688, était un protégé de Louvois.

[9Jean-Baptiste de Rocoles avait épousé une Française peu après son arrivée à Berlin en 1673 : voir Domairon, « Jean-Baptiste de Rocoles ».

[10Otto von Schwerin (1616-1679), conseiller privé de l’électeur de Brandebourg, avait fait nommer Rocoles historiographe de l’électeur (alors que Rocoles ignorait l’allemand) et l’écrivain entreprit une Historia Zollerana Brandeborgiæ electoralis familiæ usque ad Joachim II (dont le manuscrit inachevé a longtemps subsisté dans les Archives berlinoises). C’est criblé de dettes que Rocoles quitta Berlin pour Leyde, et il y a tout lieu de croire que c’est une certaine propension à la débauche et à l’ivrognerie qui le priva de la protection de von Schwerin. Une fois en Hollande, sa conduite ne changea pas et, en 1678, abandonnant sa famille (il avait eu deux filles) et sous l’influence du Père Antoine Verjus, S.J. (1632-1706), frère du comte de Crécy, il revint au catholicisme et retourna en France. Cette conversion fut d’ailleurs passagère, car Rocoles revint par la suite en Hollande et au protestantisme. Finalement, en janvier 1686, sa femme étant morte, il retourna une fois de plus en France et au catholicisme, ce qui lui valut une pension. En 1692, le pape Innocent XII réintégra Rocoles dans les ordres sacrés et il retrouva son canonicat d’autrefois. Il devait mourir à Toulouse en 1696.

[11Les « Frewles » (mot hollandais « Freules ») : les demoiselles, à savoir les filles aînées du comte de Dohna.

[12Ripp était un noble prussien, écuyer du comte de Dohna : voir F. de Dohna, Mémoires, p.286.

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