Lettre 52 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le 7 may 1674

C’est une chose assés particuliere, mon tres cher Monsieur, que la pluspart des hommes aiment mieux s’exercer sur leurs propres imaginations ; que sur ce qui est effectivem[en]t dans la nature. C’est la grande plainte que l’on fait tous les jours contre les scholastiques, qu’au lieu d’expliquer les choses naturelles, ils ne s’attachent qu’à des etres de raison et à de certains universaux qui ne subsistent que dans leur entendement. Voila une terrible preface pour une lettre ; c’est commencer sur un ton à faire croire qu’on veut haranguer solemnellement. Quoi qu’il en soit voicy ma pensée. Je ne doutte pas que vous n’ayez souvent frondé Mrs les gens d’Ecole [1] sur le mauvais choix qu’ils font ; car vos manieres sont tout à fait eloignées de cela ; neantmoins Mr, vous en tenez* ce coup icy*, et vous ne vous en sauriez dedire. En effet n’est il pas vrai qu’il y a une maigreur epouvantable dans mon esprit, et que tout l’embonpoint que vous luy attribuez, est une agreable fiction du vôtre. Cepend[an]t il vous a pleu de vous egayer à bien exalter cet embonpoi[n]t pretendu, sans dire un mot de la maigreur effective. Je sai bien que vous avés eu des raisons d’en user ainsi, mais tant y a que vous ne vous sauriés deffendre d’avoir eté dans votre derniere lettre [2] grand rhetoricien, et grand logicien tout à la fois. Grand rhetoricien, à cause de l’eloquence et des belles hyperboles que vous avez deployées ; grand logicien parce que vous avez travaillé sur des choses intentionnelles [3] et non pas sur des realitez. Mais comme je l’ay deja dit, vous aviez vos raisons. Car si au lieu de me representer frais et gaillard, vous aviez voulu peindre mon esprit apres nature vous auriez eu peut etre le deplorable et comique destin de Zeuxis. Ce fameux peintre s’etant surpassé à faire le portrait d’une vieille femme ; comme* il se mit à l’examiner dans toutes ses parties, ne peutvoir une peau seche et ridée, un menton pointu, des joües avalées, un dos courbé, et enfin tous les apennages* d’une femme de cent ans, miraculeusement representez, sans eclater de rire de telle force qu’il en mourut sur l’heure [4]. La meme chose auroit peu vous arriver Mons r[.] La figure de mon esprit copiée bien fidelement, vous eut paru si decharnée, si mince et si floüette*, que vous en auriez peu mourir de rire. Or bien que le rire soit un des plus doux et des plus sensibles contentemens de l’homme ; il ne vaut pas la peine ce me semble de mourir pour luy ; et je ne croi point qu’on en soit guere plus gras apres sa mort, pour avoir fait une fin semblable à celle du poete Philistion, qui mourut de rire de voir un ane mangeant goulument des figues qu’on avoit gardées pour diner [5]. Enfin s’il est permis de parler quolibetalement [6], tout mal est mal quand on en meurt. Si bien que vous avés fort bien fait de ne vous exposer pas à mourir de la mort de Zeuxis. Mais d’autre coté, il y avoit à craindre, que si vous m’eussiez peint apres le naturel, vous ne vous fussiez procuré un spectacle de terreur. En effet ce n’auroit eté qu’un squelette, ou qu’une figure de mort sortant de son tombeau avec son linceul et son suaire. Cela si vous voulés le confesser ingenument, vous auroit bien effraié, et peut etre ne vous seriez vous pas contenté de vous ecrier comme Herode

Fantome injurieux qui troubles mon repos [7]

mais que vous auriez dit aussi comme Enée en semblable rencontre

Mihi frigidus horror

Membra quatit, gelidusque coit formidine sanguis [8] .

Ces sortes de terreurs peuvent devenir si funestes, que tout homme de bon sens est obligé de s’en garantir le mieux qu’il peut. Mais posés le cas que vous eussiez eté à l’epreuve d’un objet si epouvantable ; toujours y auroit il grande raison de ne m’envoyer pas la veritable description de mon esprit. Car vous pouviez vous imaginer fort raisonnablement que je n’aurois peu me voir si attenué de maigreur, si sec, si maceré et si exangue pour ainsi dire, sans concevoir un chagrin capable de me tuer. Pour donc obvier à cet inconvenient, vous avez fait comme ces medec[in]s qui celent à leurs malades, la grandeur de leur maladie par une tromperie officieuse. Car comme en certaines renco[n]tres il est bon de savoir jusqu’où notre malheur s’etend, en d’autres, il vaut mieux ne le pas savoir. De tout ce que je viens de dire il est tres aisé de conclurre (je fais icy comme une recapitula[ti]on [9], afin que cecy sente d’autant mieux sa harangue) que ce n’a pas eté sans de bonnes considerations que vous avez laissé les etres à parte rei, pour courir apres ceux qui n’existoient que per mentem [i]. Si les peripateticiens se pouvoient aussi bien justifier que vous d’une semblable conduitte, on ne leur feroit aucun procez pour ce regard, puis qu’il est certain qu’on peut tout faire, pour s’empecher de mourir de rire, ou de peur, ou pour eviter la mort de son prochain.

Au reste Monsieur, vous avez mieus rencontré que vous ne pensiez, quand vous m’avez dit que vous vouliez faire l’office de ventouse envers moi. Vous le faites et d’une terrible force. Il n’est point de terme dans votre lettre qui ne me fasse une tumeur, et vous dites tant de bien de moy que j’en deviens tout bouffi. C’est une tacite confession que vous me trouvez trop vuide et •trop rampant, et que j’ay besoin d’etre un peu soulevé de terre. Mais Monsieur vous pourriez remedier à cela d’une bien plus utile fasson, asavoir enme remplissant d’un bon suc, et en me fournissant une bonne quantité de ces esprits* succulens et moüelleux dont vous abondez. Ce seroit là le vrai moyen de me faire croitre et de me relever de mon abaissement, au lieu que ce grand amas de loüanges, n’est propre qu’à me causer une enfleure d’hydropique, et à me remplir de vent. Vous y ferés reflexion s’il vous plait, mon tres cher Monsieur, et cependant vous me croirez toujours

V[ot]re etc
BAYLE

psJ’espere avoir bien tot sujet de vous feliciter du bon succez de votre aff[ai]re [10], car il ne vous falloit que 15 jours pour en savoir l’issue. Je souhaitte toujours qu’elle vous soit favorable. Si vous avez quelques nouvelles, sur tout de la Franche Comté [11], je vous prie de nous en faire part.

 

A Monsieur / Monsieur Minutoly / le fils pres la porte de / Rive / A Geneve

Notes :

[1Les tenants de la philosophie scolastique.

[2Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[3Un terme scolastique qui signifie à peu près « telles qu’elles sont visées par la pensée ».

[4L’historiette relative à Zeuxis, peintre du sixième siècle avant l’ère chrétienne, est relatée par Sextus Pompeius Festus dans La Signification des mots : voir Pictor Zeuxis dans Sexti Pompei Festi de verborum significatione quæ supersunt cum Pauli epitome ; emendata et annotata a C. O. Muellero (Lipsiæ 1839), p.209. La pagination de Mueller est celle qui est le plus souvent citée. Bayle reprendra l’anecdote au sujet de Zeuxis dans le DHC, « Zeuxis », rem. I.

[5Philistion, poète comique de Nicée du temps de Socrate, est souvent confondu, comme c’est le cas ici, avec Philémon ( c.360-263 av. J.-C.), poète comique grec. L’historiette de la mort bizarre de Philémon est rapportée par Valère Maxime, Faits et dits mémorables, IX.xii, Ext. 6. La confusion commise par Bayle pourrait s’expliquer par le fait qu’il aurait lu l’anecdote dans la compilation de Jean Tixier, sieur de Ravisi (1480-1524), humaniste et professeur de rhétorique au collège de Navarre, dont les ouvrages destinés aux étudiants connurent de multiples impressions au cours du seizième siècle : voir Joannes Ravisius Textor, Officinæ epitome (Lugduni 1602, 8 o), i.76, où figure une liste de ceux qui sont morts de rire (« gaudio et risu mortui ») ; les noms de Philémon et de Philistion figurent à quelques lignes de distance.

[6Terme scolastique : une question quodlibétale ou quodlibétique est une question libre, choisie par l’auteur et posée comme il l’entend.

[7Bayle cite ici le premier vers de la tragédie de La Mariane (Paris 1637, 4 o), œuvre de Tristan L’Hermite, nom de plume de François L’Hermite, sieur Du Solier (1601-1655).

[8Virgile, Enéide, iii.29-30 : « Une froide horreur secoue mes membres, et, d’épouvante, mon sang se fige, glacé. »

[9La récapitulation est un terme de rhétorique ; il désigne la partie de la péroraison qui consiste en une énumération courte et précise des points sur lesquels l’orateur a le plus insisté dans son discours. La récapitulation cherche à faire une dernière et vive impression sur l’auditeur ou le lecteur.

[iA parte rei et per mentem sont des expressions scolastiques : « vous avez abandonné les réalités pour courir aprés les êtres de raison, les pures vues de l’esprit ».

[10Allusion à l’obtention par Minutoli d’un congé en règle de la part des autorités ecclésiastiques wallonnes : voir Lettre 42, n.1 et 2.

[11Louis XIV en personne venait d’attaquer la Franche-Comté, tandis que Turenne, qui commandait en Alsace, était chargé de contenir les Impériaux et le duc de Lorraine, et que Condé, en Flandre, affrontait les armées espagnole et néerlandaise. Sur l’entrée de Louis XIV en Franche-Comté, Bayle lira dans quelques jours la Gazette, extraordinaire n o 52 du 10 mai 1674, « L’entrée du Roy dans la Comté. Le siège de Besançon par l’armée de Sa Majesté : et ce qui s’est passé à Orgelet entre les troupes du Roy et celles des Comtois ». Les Extraordinaires suivants, n o 55, 58 et 61, du même mois de mai, porteront tous sur le siège et la prise de Besançon.

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