Lettre 520 : Adriaan Paets, le fils à Pierre Bayle

• [Westminster, le 22 février 1686]

Monsieur

Comme je ne puis adjouter foy [1] au bruit, qui depuis quelques jours a couru icy, qu’en Hollande on se seroit âvisé de faire abjurer aux ministres francois •, d’une maniere solennelle, c’est à dire par la signature d’un acte publicq, le dogme de la grace universelle [2], je vous prie de m’en informer au plutost : vous sçavez que ceux qui en France ont soutenu cette grace, ne se sont eloignez des defenseurs de la grace particuliere que dans les termes et dans la methode, comme aussi vous n’ignorez pas que l’opinion de la grace universelle, mesme dans le sens arminien, est conforme au sentiment de presque de [ sic] toute l’antiquité, de l’Eglise anglicane et de la communion des lutheriens [3]. Or comme je suis assez persuadé, que Monsieur Jurieux est trop eclairé pour ne pas comprendre que dans la conjecture presente il n’y a rien si opposé au / veritable interest du monde protestant, que de faire condamner une opinion aussi generalement reçue que celle de la grace universelle [4][,] je vous prie de luy en parler, et de luy temoigner mon inquietude sur un sujet d’une si grande importance, en le conjurant de ma part, qu’il s’applique à empescher qu’on ne fasse des choses dont bien tost on auroit lieu de s’en repentir. Je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur.
A. Paets

A Westminster, ce 12/22 fevrier 1685/6 [5].

A/ Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur/ à/ Rotterdam

Notes :

[1Sur Adriaan Paets le fils, voir Lettre 504, n.11.

[2L’information n’était pas encore avérée, mais Paets était visiblement bien informé : au synode des Églises wallonnes qui allait se tenir à Rotterdam le 24 avril 1686, on devait dresser un formulaire orthodoxe dont la signature allait être exigée de tous les pasteurs réfugiés : « […] La Compagnie, qui a souverainement à cœur de maintenir l’orthodoxie et l’uniformité de sentimens entre ceux qui sont appelés parmi nous à prêcher la doctrine de vérité et l’Evangile de paix, s’étant appliquée sérieusement et religieusement à examiner les justes précautions qu’elle doit prendre pour fermer la porte à des innovations dangereuses, et après plusieurs prières adressées à Dieu à ce sujet, a arrêté, conformément à nos anciens règlemens, de ne déclarer aucun pasteur appellable parmi nous qu’il ne nous ait assuré de sa conformité de sentimens avec notre confession de foi en général et avec les arrêtés du synode de Dordrecht en particulier, aussi bien que de sa soumission à tous les ordres de notre discipline, par une signature expresse ; et à l’égard des controverses qui ont quelque rapport à ce qui a été décidé au synode de Dordrecht et qui ont troublé le repos des Eglises en France pendant quelque temps, mais qui se sont heureusement apaisées, la Compagnie exigera une promesse, mais très expresse, de ne dogmatiser là-dessus, ni en public, ni en particulier, contre ce qui est tenu dans ces provinces. Et quant aux opinions pélagiennes que quelques particuliers ont travaillé à introduire sous le terme de grâce médiate, la Compagnie déclare qu’elle n’aura pour de telles doctrines aucune tolérance, et enjoint aux consistoires, et particulièrement aux pasteurs, de veiller à ce que rien de contraire à la doctrine de l’Eglise réformée ne soit avancé là-dessus, non seulement en prédications, mais aussi en particulier […] ». Pierre Jurieu était l’un des membres de la commission qui avait rédigé ce texte adopté par le synode de Rotterdam, cité ici (avec quelques corrections de ponctuation) d’après l’édition procurée dans la « Liste des pasteurs des Églises réformées de France réfugiés en Hollande », BSHPF 7 (1858), p.426-428. Dans sa préface à La Foy réduite à ses véritables principes d’ Isaac Papin, qui devait sortir quelques mois plus tard (voir Lettre 587, n.5), Bayle déplore discrètement ce durcissement doctrinal.

[3Cette question renvoie non seulement aux conflits nés de l’arminianisme au début du siècle, mais aussi à tous les débats suscités par l’« universalisme conditionnel » de Moïse Amyraut autour des années 1634-1644. La doctrine de la « grâce particulière » (ou particularisme) correspond à l’orthodoxie calviniste issue du synode de Dordrecht (1618-1619), selon laquelle Dieu a prédestiné de toute éternité au salut en particulier certains hommes, les élus, tandis qu’il a réprouvé – c’est-à-dire damné – tous les autres : cette option théologique privilégie la toute-puissance divine, contrairement à la doctrine de la grâce universelle défendue par les arminiens, qui soutient que l’offre de salut est accessible à tous les hommes et qui insiste sur l’amour et la miséricorde divins. En cherchant un compromis – un universalisme de principe, mais soumis à la condition de la foi –, Amyraut avait tenté de dépasser ce conflit. Les doctrines luthérienne et anglicane affirment le principe de l’élection mais refusent de spéculer sur la réprobation, autrement dit récusent le principe calviniste de la double prédestination.

[4On est frappé par la naïveté du fils Paets à l’égard de l’attitude de Jurieu par rapport à l’arminianisme. Dans son Jugement sur les méthodes rigides et relâchées d’expliquer la providence et la grâce, Jurieu examine successivement toutes les hypothèses théologiques avant de conclure que la doctrine calviniste est la plus cohérente. Dans l’article des NRL qu’il consacre à cet ouvrage en août 1686 (art. IV), Bayle résume ainsi sa démarche : le théologien ayant posé comme condition de la pertinence d’un système la conformité à l’idée de l’Être souverainement parfait, il « la cherche en vain dans tous les autres systèmes, car il trouve que ni la méthode des sociniens, ni le concours indifférent des scotistes, ni la science moyenne des molinistes, ni les lois générales du P. Malebranche, ni l’hypothèse des remonstrants, ni celle de M. Pajon, ni la grâce des universalistes, ne satisfont pas aux deux choses qu’il demande ; l’une, qu’on lui conserve saine et sauve l’idée de l’Être souverainement parfait ; l’autre, qu’on lui lève toutes les difficultés qui l’incommodent dans la doctrine de s[aint] Augustin ; c’est pourquoi, ne trouvant personne qui remplisse sa condition, il s’en tient là. »

[5En Angleterre, l’année commençait au mois de mars.

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