Lettre 54 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le 15 may 1674

Puis que vous le voulez, mon tres cher Monsieur je vous confesserai que j’ay de la graisse, mais c’est de celle qui a donné lieu à la facon de parler latine, pingui Minerva [1], que sans doutte* le docteur de Rotterdam n’a pas oubliée dans ses Adages [2]. De cette sorte de graisse je n’en ai que trop, et pleut à Dieu que vous me voulussiez tout de bon servir de sangsue, pour m’en decharger [3]. Vous savez bien que ceux de Rome remarquoient autrefois une certaine graisse de Cordouë dans les ecrits des provinciaux [4], sur tout de ceux qui venoient d’Espagne, et vous savez aussi que cette sorte d’embonpoint n’etoit pas prise en bonne part. Soyez je vous en prie mon medecin, et retranchez toutes les superfluitez, l’abondance des mauvaises humeurs, et toutes les excrescences que vous trouverez en moy, qui certes ne sont pas en petit nombre. Mais la corvée seroit trop fatigante pour un homme seul. Il ne faudroit avoir rien plus à faire que cela, et je doutte meme si avec tout le loisir du monde vous en pourriez venir à bout. Neantmoins comme il n’est que d’essayer en toutes choses, je vous prie Monsieur, de mettre le p[remi]er appareil*, pour savoir si je suis capable de guerison[.]

Je vous suis obligé des vers latins et italiens que vous m’avez communiqués. Je t[rouve] l’orig[i]nal plus excellent que la copie, et il me semble que votre Maltois [5] est quelquefois dur dans ses expressions si ce n’est qu’on dise que c’est à cause qu’il traduit, et que son genie est soumis à une autre influence. Il ne faut pas douter q[ue] votre affaire [6] ne demeure dans un profond silence de notre coté. J’entens parler de tout ce qu’il y a icy qui en sait quelque chose. Je vous remercie de vos nouvelles et vous prie de nous les continuer. C’est un cas surprenant qu’il y ait si peu de certitude dans les nouvelles q[ui] courent de Bezançon [7]. J’ay veu aujourd huy un homme qui partit samedy passé de S[ain]te Agne où le gouv[erneur] de la province s’est retiré, et qui est une place eloignée seulement de 4 lieues de la place assiegée. Il m’a [a]sseuré q[ue] le gouverneur donne tous les jours de ses nouvelles aus assiegés et en recoit, qu’il n’y a encore que 10 m[ille] ho[mm]es devant la place, que le Roy n’y etoit point encore venu [8], qu’on n’avoit perdu que 6 hommes dans la ville, qu’on n’avoit fait encore aucune sortie, et cent autres choses qui dementent tout ce qu’on a debité jusques icy.

Je suis tout à vous
BAYLE

A Monsieur / Monsieur Minutoly le / fils / A Geneve

Notes :

[1Voir Cicéron, Laelius, de l’amitié, v.19 : « [agissons donc, comme on dit,] avec notre gros bon sens ». La lettre de Minutoli, à laquelle Bayle fait allusion ici, ne nous est pas parvenue : voir la Lettre 52, où Bayle s’était dit, au plan intellectuel, squelettique. Dans une réponse qui ne nous est pas parvenue, Minutoli avait évidemment soutenu le contraire.

[2Voir Erasme, Adages, I. i.xxxvii, LB ii.42.

[3On utilisait des sangsues pour décongestionner les patients. Bayle emploie ici le mot « graisse » au sens vague d’œdème, de gonflement causé par la présence excessive d’une substance nocive – ici, les « gasconismes » d’un provincial originaire du Midi de la France.

[4Voir Cicéron, Plaidoyer pour Archias, x.26 : « C’était un homme à tel point désireux qu’on écrivît sur ses actions qu’il ne laissait pas de prêter une oreille complaisante même à des poètes natifs de Cordoue, quelque lourd et exotique que fût leur accent. »

[5Nous ignorons qui est la personne originaire de l’île de Malte dont Minutoli avait communiqué les vers à Bayle.

[6Sur l’affaire de Minutoli, voir Lettre 42, n.1 et 4. Toute l’affaire était évidemment confidentielle et Bayle garantit à son ami la discrétion du comte de Dohna et la sienne propre.

[7La ville de Besançon tomba aux mains de Louis XIV le 15 mai 1674 – le jour même où Bayle écrit – et la citadelle, une semaine plus tard. Il faudra attendre la Gazette, extraordinaire n o 52 du 10 mai 1674, pour des nouvelles du siège de Besançon ; ensuite les extraordinaires n o 55 du 16 mai et n o 58 du 23 mai tiennent le « Journal » du siège, et l’extraordinaire n o 61 du 30 mai relatera la chute de la ville.

[8Louis XIV s’était réservé une promenade militaire en attaquant la Franche-Comté qui n’était guère en état de se défendre – on l’avait bien vu en février 1667 lors de sa conquête, passagère, puisque la Paix des Pyrénées l’avait rendue à l’Espagne. On s’explique donc que les gens informés aient prévu qu’elle tomberait rapidement aux mains des Français, mais la maisonnée de Coppet, ardemment hostile au roi de France, accueillait volontiers les nouvelles – sans fondement – qui flattaient ses préventions : voir le pamphlet de Furetière, Sur la seconde conqueste de la Franche-Comté en 1674 (Paris 1674, 4 o).

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