Lettre 55 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

[Coppet, le 15 mai 1674]
Mon cher Monsieur,

Il ne sera pas necessaire que vous m’envoyiez le Mercure hollandois, ni aucun autre livre, parce que les facheuses* nouvelles que j’ay receues de ches nous m’obligent de penser à faire retraitte incessamment. Mon pere est malade d’une maniere qui fait craindre pour sa vie, il m’ordonne de partir en toute diligence, desirant de me voir, et je ne saurois luy refuser ni à moi meme cette satisfaction [1]. Je crains que je ne pourrai pas avoir l’honneur de vous faire une visite de longueur raisonnable, mais je fairai tout mon possible pour vous aller embrasser, comme en courant, et vous prier de me continuer l’honneur de votre precieuse amitié et de croire que je me souviendrai toute ma vie de tant d’amitiez que vous m’avez faittes.

Pour l’ Illustre Bassa [2] je vous prie mon cher Monsieur de me le faire tenir au premier jour, et de me marquer quelqu’un à qui je donne l’ecu que je croi qu’il coutera. Mais ce n’est pas la principale grace que j’ay à vous demander. Comme je voudrois temoigner à Mr le comte mon zele, en laissant à ma place quelqu’un qui le contentat, je vous prie de m’ayder à faire quelq[ue] bonne rencontre. Non seulement vous me rendriez un service considerable, parce q[ue] je partirois d’autant plutot, mais aussi vous procureriez un grand bien aus jeunes comtes, parce que leurs etudes s’entretiendroient, et se perfectionneroient. J’espere donc Mr que vous vous y emploierez avec votre ardeur et vigilance accoutumée, et vos recherches ne sauroient manquer d’etre les meilleures du monde parce que vous connoissez intus et in cute [3] ceux à qui il faudra avoir affaire. Joint que votre affection pour cette famille sera un puissant motif, pour vous faire faire quelque bon chois. Enfin mon cher Monsieur, votre bonté et votre amitié eprouvée en tant de rencontres me poussent à croire que vous m’indiquerez quelque chose jeudy prochain. Je serai bien aise de pouvoir dire en ce tems là à S[on] E[xcellence] s’il y a quelque chose à attendre du coté de Lausanne…

Nous ne savons rien du siege de Bezançon, mais de Hollande on asseure la paix de l’eveque de Munster sous la condition qu’il rendra tout ce qu’il avoit pris meme Borklo, et donnera ses trouppes à l’empereur [4]. Le Roy de son coté abandonne tout à la reserve de Grave et du fort S[aint] André de sorte que tous les parens de Mr le comte vont rentrer dans leurs biens [5]. Le duc de Lorraine est dit on arrivé vers Schaffouse avec 5 000 chevaux [6]. Je salue tous les votres et surtout mad[emoisel]le votre femme et suis mon cher Monsieur

Votre tres humb[le] et tres obeissant servit[eu]r
BAYLE

le mardy 15 / 5 may 1674

 

psJe viens d’apprendre d’asseuré q[ue] Bezançon n’est assiegé que par 10 m[ille] hommes et que le Roy n’y est point encore venu, de sorte qu’il ne se faut pas tant etonner si cela ne s’expedie pas promptement

 

A Monsieur / Monsieur Constant / f. M. d. S. E. / A Lausanne

Notes :

[1Bayle avait invoqué une prétendue maladie de son père – qui l’aurait rappelé auprès de lui – pour expliquer au comte de Dohna pourquoi il quittait son poste. Il prit soin d’accréditer cette fausse excuse auprès de toutes ses relations en ne mettant dans la confidence que Minutoli et Jean-Robert Chouet. Il n’était pas possible à un petit précepteur, au surplus bien traité par son employeur, de se libérer tout crûment par convenance personnelle.
Dans les Mémoires du fils cadet du comte de Dohna, Christophe (1665-1733), on trouve cependant une explication tout autre du départ de Bayle du château de Coppet. L’ancien élève de Bayle fait état des difficultés suscitées par l’impatience du précepteur et par son propre tempérament très vif : « Mons. Bayle, si connu dans la république des lettres et qui s’étoit déjà acquis de la réputation, fut choisi pour être notre précepteur. Ce choix promettoit beaucoup, cependant nous ne fîmes pas de grands progrès sous ce maître célèbre. Je suis persuadé que ce fut notre faute ; mais j’ose dire avec quelque fondement, qu’il ne suffit pas d’être savant pour savoir enseigner. Mons. Bayle ayant la tête remplie de ses propres études, n’avoit ni le tems ni la patience, qu’exigeoient celles / de ses disciples. C’est ce qu’il avoua au baron d’Arbaud, qui l’alla voir à Rotterdam de ma part, lorsque je passois en Angleterre, en 1699. Votre comte, dit-il à ce gentilhomme, est-il toujours vif ? Il m’a terriblement donné de l’occupation, mais à dire vrai, j’étois trop emporté, et peu propre au métier de précepteur ; si j’avois à le recommencer, je m’y prendrois de toute autre manière. Mons. Bayle n’étant rien moins que patient de son propre aveu, et moi, d’une vivacité peu commune, nous avions ensemble de fréquen[t]s démêlés, qui tournoient toujours à mon désavantage, ainsi que l’on peut penser, je cherchois tous les moyens de m’en venger, comme un enfant déraisonnable, que j’étois. En voici une que je mis en œuvre. Il nous obligea de parler toujours latin, et nous permit de lui demander les mots que nous ignorions, une ou deux fois ; mais qui de nous y revint pour la troisième fois, étoit sûr d’avoir à la tête un des volumes, dont il étoit toujours entouré. Prévenu là-dessus, un jour que je le vis parcourir avec attention un livre nouveau, dont il nous avoit dit des merveilles, je me plaçois entre son pupitre et la cheminée et pris à tâche de l’interrompre si souvent, qu’un moins prompt que lui s’en seroit impatienté, il me salua du livre comme je l’avois prévu, et l’agilité avec laquelle j’esquivais le coup, le fit tomber dans le feu. Cela fit cesser cete sorte de guerre, mais il nous traita d’ailleurs avec tant de rigueur, que mon père, qui n’étoit sûrement pas un gâte-enfants, trouva à propos de se défaire honnêtement de lui. Il lui dit après lui avoir rendu justice sur sa capacité, que son humeur et celle de ses fils n’étant pas compatibles, il valoit mieux se séparer de bonne grâce, ce qui se fit effectivement à la satisfaction des deux parti[e]s ; puisqu’il est vrai que Mons. Bayle avoit déjà témoigné plus d’une fois que le séjour de la Suisse et le métier qu’il y fesoit n’étoient pas tout à fait de son goût ; ainsi nous ne l’eûmes qu’environ deux ans et demi. Un nommé Magnet [Manget], docteur en médecine, lui succéda... ». Voir Christophe, comte de Dohna, ministre d’Etat et lieutenant-général, Mémoires originaux sur le règne et la Cour de Frédéric I. roi de Prusse (Berlin 1833), p.5-7.

[2Il s’agit d’un roman de Madeleine de Scudéry dont il a déjà été question Lettre 48, p.253 et n.9.

[3Voir Perse, Satires, iii.30 : « [moi je te connais] à fond et dans la peau », c’est-à-dire, intimement. David Constant, pasteur de Coppet et fréquent visiteur au château, connaissait bien les enfants du comte de Dohna.

[4Christoph-Bernard van Galen, évêque de Münster, allié de la France en 1672, avait fait la paix à Cologne avec les Provinces-Unies en avril 1674, puis tout aussitôt, avait fourni des troupes à l’empereur : voir Gazette, n o 42, nouvelle de Cologne du 4 avril 1674.

[5Affronté à une guerre générale, Louis XIV abandonnait la quasi-totalité de ses conquêtes dans les Provinces-Unies. Grave, sur la basse Meuse, tombera aux mains des Hollandais le 26 octobre 1674, après trois mois de siège : voir Gazette, n o 123, nouvelle de La Haye du 19 octobre 1674 ; n o 125, nouvelle de Maseick du 25 octobre 1674 ; et enfin, n o 127, nouvelle de Liège du 29 octobre 1674. Le poste du Fort Saint-André est aussi évoqué dans la Gazette : voir, par exemple, ordinaire n o 54, nouvelle de La Haye datée du 5 mai 1674, et n o 57, nouvelle de Wesel du 7 mai 1674. Le Fort Saint-André était situé sur la Meuse, tout près et au nord de Bois-le-Duc (’s-Hertogenbosch), un peu en amont du Fort de Crèvecœur. Avec le recul de l’occupation française, les parents du comte de Dohna et en particulier les Orange-Nassau, devaient retrouver les domaines dont ils avaient perdu les revenus pendant l’occupation française.

[6Charles IV de Lorraine (1604-1675), après avoir recouvré une partie de ses Etats en 1659, à la Paix des Pyrénées, en avait été de nouveau dépossédé par Louis XIV en 1670. Il était l’un des généraux commandant les troupes impériales. L’ empereur Léopold I er avait déclaré la guerre à la France le 1 er mai 1674. Sur l’avance de ses troupes, voir Gazette, n o 45, nouvelle de Liège du 11 avril 1674 ; n o 47, nouvelle de Francfort du 18 avril 1674 ; n o 53, nouvelle de Vienne du 19 avril 1674 ; n o 56, nouvelle de Francfort du 9 mai 1674 ; et enfin, n o 57, nouvelle de Brisac du 12 mai 1674. Nous n’y avons pas trouvé d’allusion précise à son arrivée à Schaffhouse.

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