Lettre 557 : François Bernier à Pierre Bayle

• [Paris, le 15 may 1686]

Monsieur,

La verité est, dit-on, que le petit livre est trop long, et qu’assurement vous n’avez pas voulu vous donner le loisir de le faire plus court [1], cependant on revient volontiers à cette longue preface, on la relit avec plaisir, on voudroit qu’elle ne finit point sitost, et l’on ne scauroit s’empescher de vous pardonner de bon coeur vostre pretendue longueur. L’on dit aussi que vous avez raison, et qu’un Mr Arnaud devoit en bon janseniste prendre les paroles du P[ere] M[alebranche] dans le sens que vous les prenez [2] ; mais ce que je trouve de bizarre en cecy, c’est que quelques uns des plus fins disciples de ce Pere survienent à la traverse, et soûtienent que de les prendre dans un autre sens que celuy de M. A[rnauld] c’est n’estre pas initié dans les mysteres malbranchistes, et que s’endormir doucement et agreablement quand on en a bien envie, ou que boire un grand verre d’eau quand on meurt de soif, c’est là alors le souverain bonheur, la souveraine felicité. Admirable doctrine !

J’envoyay hyer un petit livre à l’ heroine [3], nous verrons ce qu’elle en jugera. Vous donnerez s’il vous plaist encore de mon thresor à Monsieur Desbordes trente sols pour les deux peti[t]s livres qui se sont ec[h]appez avec le vostre [4]. • J’ay fait rendre les deux autres à Mr de Vizé [5]. Je crois que vous aurez presentement receu vostre dernier ballot de livres [6] parce qu’il y a deja du temps que Mr Le Gendre [7] de Rouen m’a ecrit qu’il • l’avoit receu, et qu’il vous l’envoyeroit au plutost. Ayez, je vous prie, la bonté de faire tenir seurement l’incluse à Madame Du Fresné[,] elle a epousé le fils d’un Monsieur de Late Hollandois [8], elle s’est sauvée depuis deux mois comme les autres, et c’estoit icy une de mes meilleures amies. Souvenez vous toujours de mettre sur le conte du philosophe aisé [9] tous les ports de lettres. Ne vous lassez point de nous donner icy de vos commissions, nous nous en acquitterons toujours avec bien du plaisir. C’est tout votre
F. Bernier

A Paris 15 may 1686

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ à Roterdam

Notes :

[1Le commentaire de Bernier porte sur la Réponse de l’auteur des « Nouvelles de la république des lettres » à l’Avis qui lui a été donné sur ce qu’il avoit dit en faveur du P[ère] Malebranche, touchant le plaisir des sens, etc., publié comme appendice des NRL en décembre 1685, mais paru également comme un ouvrage distinct de 123 pages chez Henri de Graef à Rotterdam sous la date 1686, in-12°. La remarque de Bernier s’inspire d’un « mot » célèbre de Pascal ( Lettre provinciale, XVI) – mot que Bayle avait lui-même appliqué à sa propre prolixité dans la Réponse commentée par Bernier : « Excusez ma prolixité. je n’ai pas eu le loisir d’être plus court... » : voir Lettre 495, p. et n.12.

[2Dans son article des NRL, août 1685, art. III, Bayle avait mis en doute la bonne foi d’ Arnauld dans son interprétation « néo-épicurienne » de la doctrine malebranchienne des plaisirs des sens ; Arnauld s’était défendu contre cette accusation dans son Avis publié dans les NRL, décembre 1685, art. I ; Bayle confirme son accusation dans sa Réponse et s’ingénie à démontrer l’innocence de la doctrine de Malebranche et la nature spirituelle du plaisir des sens : voir Lettre 495, p. : « Exposition de la première plainte de l’auteur de l’ Avis ».

[3C’est M me de La Sablière, semble-t-il, que Bernier désigne comme « l’héroïne » (voir Lettre 549, n.4). Nous ne saurions préciser le titre du « petit livre » qu’il lui a envoyé, à moins qu’il ne s’agisse de la Réponse de Bayle à Arnauld que Bernier vient de commenter.

[4Les « deux petits livres » envoyés par Bayle à Bernier avec sa Réponse sont également impossibles à identifier. Il s’agit peut-être d’exemplaires du Traité du libre et du volontaire commandés par Bernier à Bayle, voir Lettre 525, n.7 et 8.

[5Jean Donneau de Visé, le rédacteur du Mercure galant : voir Lettre 126, n.9.

[6Sur ce deuxième « petit ballot » de livres envoyé par Bernier le 6 avril, voir Lettre 549, n.1, et pour la liste des livres envoyés, voir Lettre 549, in fine.

[7Il s’agit sans doute de Le Gendre, sieur de Collandres, marchand rouennais comme son père Thomas : voir Lettre 166, n.2, et 549, n.1.

[8Ni Douen ni le BSHPF ne font mention de cette M me Du Fresne (ou Du Fresnay). Peut-être s’agit-il d’une parente de Daniel Du Fresne, marchand libraire à Amsterdam ( BSHPF 14 (1865), p.203). Installé « dans la porte des Vieilles-Gens, à la Bible françoise », Du Fresne imprima en 1682 une Relation de tout ce qui s’est fait à Charenton dans le Consistoire de Messieurs de la Religion Réformée, sur la signification des Actes de l’Assemblée du clergé ( BSHPF 52 (1903), p.344) et il devait agir par la suite en faveur des galériens français ( BSHPF 37 (1888), p.468). Par ailleurs, Haag 2, v.692-693, mentionne un Samuel Du Fresne, pasteur en Normandie au début du XVII e siècle.

[9Bernier désigne ainsi sa propre situation de philosophe choyé dans le salon de M me de La Sablière, et demande à Bayle de se faire rembourser des frais de port des lettres qu’il lui envoie à Rotterdam, puisque, à cette époque, c’était le destinataire qui payait le port du courrier.

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