Lettre 582 : Pierre Rainssant à Pierre Bayle

[Versailles] ce 25 juin [16]86

J’ay receu Monsieur et les journaux dont j’estois en peine et les factums avec le Lutrigot [1] que j’avois desja veu et qui n’est pas une piece fort delicate. Aussi Mr Des Preaux s’est il contenté d’y respondre par un madrigal [2] que vous aurez veu sans doute. Je vous envoye l’apologie d’ Atticus que je vous ay promise il y a long temps [3]. L’auteur qui a fait le livret intitulé Cesarius est l’abbé de S[ain]t-Real Piemontois de la Cour de Savoye [4] ; homme fort superficiel quant à la science mais qui ne se changeroit pas contre Ciceron tant il est persuadé de son merite. Vous avez desja parlé de luy sans le nommer [5]. Quand le journal de Mr Le Clerc [6] paroitra je vous en demande un des premiers exemplaires : au reste / vous sçaurez que Monsieur de Montausier est fort dans les interests de Monsieur Rou [7]. Je luy ay dit que l’affaire dependoit uniquement de Monsieur le chancelier et il m’a promis de luy en parler. Il est tres vray que le Roy monte tous les jours à cheval et qu’il s’habille devant tout le monde. Je suis à vous.

Notes :

[1Balthasar de Bonnecorse Lutrigot poëme héroi-comique (Marseille 1686 12°) une parodie du Lutrin de Boileau  : voir Lettres 163 n.35 et 382 n.12. Bonnecorse devait publier une version du Lutrigot augmentée de cinq chants dans le recueil Le Poète sincère ou les veritez du siècle poème héroï-comique (Anvers [Marseille] 1698 12°).

[2Bonnecorse avait publié un roman La Montre d’amour (Paris 1665 12°) dont Boileau se moqua dans l’ Epître IX l’assimilant à « tous ces vains amas de frivoles sornettes / Montre miroir d’amours amitiez amourettes » (éd. Fr. Escal p.134) et dans Le Lutrin chant V : « Chacun s’arme au hazard du livre qu’il rencontre / L’un tient le Nœud d’amour l’autre en saisit la Montre... » ( ibid. p.215) tout en avouant à Brossette qu’il n’avait pas lu le roman. Bonnecorse se vengea en publiant Le Lutrigot dont les cinq premiers chants parurent en 1686 (voir note précédente). Boileau répliqua par une épigramme : « Venez Pradon et Bonnecorse / Grands écrivains de mesme force / De vos vers recevoir le prix ; / Venez prendre dans mes écrits / La place que vos noms demandent. / Linière et Perrin vous attendent. » ( ibid. p.257) et expliqua dans une lettre du 1 er avril 1700 à Brossette son sentiment : « [...] je n’ay aucun maltalent contre Mr De Bonne Corse du beau poëme qu’il a imaginé contre moi. Il semble qu’il ayt pris à tasche dans ce poeme d’attaquer tous les traits les plus vifs de mes ouvrages et le plaisant de l’affaire est que sans montrer en quoy ces traits péchent il se figure qu’il suffit de les rapporter pour en dégouster les hommes. Il m’accuse surtout d’avoir dans le Lutrin exagéré en grands mots de petites choses pour les rendre ridicules et il faict lui mesme pour me rendre ridicule la chose dont il m’accuse. Il ne voit pas que par une consequence infaillible si le Lutrin est une impertinente imagination le Lutrigot est encore plus impertinent puisque ce n’est que la mesme chose plus mal executée. » ( ibid. p.641-642).

[3Dans sa lettre du 5 février 1686 Rainssant avait annoncé son intention de « défendre » Atticus contre ce qu’en disait Saint-Réal dans son Césarion : voir Lettre 508 n.8.

[4Sur l’abbé de Saint-Réal : voir Lettres 81 n.47 48 et 488 n.4. Il s’agit ici de son ouvrage Césarion ou entretiens divers (Paris 1684 12°).

[5Voir dans les NRL décembre 1685 art. VIII (Lettre 488) la lettre par laquelle Amelot de La Houssaye répondait aux critiques que Richard Simon et de son neveu Bruzen de La Martinière avait fait paraître dans les NRL octobre 1685 cat. vi (Lettre 475) contre la traduction de l’ Histoire du concile de Trente de Pietro Sarpi. En effet Amelot de La Houssaye avait attribué ces critiques à l’abbé de Saint-Réal et s’en était pris aux ouvrages de ce dernier les désignant par des initiales : c’est pourquoi Bayle avait comme l’indique Rainssant « parlé de luy sans le nommer ».

[6Le journal de Jean Le Clerc Bibliothèque universelle et historique (Amsterdam 1686 8°) paraissait depuis plusieurs mois déjà : le premier volume est daté du mois de janvier le deuxième du mois de mai 1686. Voir Sgard Dictionnaire des journaux n° 173 (art. de H. Bots).

[7Sur les tentatives de Jean Rou pour publier ses Tables chronologiques et le soutien très faible que lui apporte Rainssant voir Lettres 558 n.4 et 564.

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