Lettre 637 : Giovanni-Francesco Albani à Pierre Bayle

[Rome, septembre-octobre 1686] [1]

 Monsieur, La reine a vû la réponse, que vous avés faite à ma lettre [2], et il faut vous rendre justice d’un côté, si vous avez eu tort de l’autre. Sa Majesté ne trouve pas que ce soit manquer au respect qu’on lui doit, que de ne l’appeller simplement que du nom de Christine [3]. Elle a rendu en effet ce nom si illustre, qu’il n’a plus besoin d’aucune autre distinction ; et tous les titres les plus nobles, et les plus augustes, dont on pourroit l’accompagner, ne sçauroient rien ajouter à l’éclat qu’il s’est déja acquis dans le monde. J’avois cru que ce n’étoit pas bien parler que de traiter ainsi un prince pendant qu’il vivoit ; mais je me suis abusé, et ceux qui sont du rang et aussi pleins de gloire que la grande Christine, ont des régles à part, et n’ont besoin que de leur nom pour répandre dans l’esprit des gens, ce respect et cette vénération, que les titres des autres impriment. Vous l’emportez sur cela, Monsieur, et je me rends. Mais il n’en est pas de même du mot de protestantisme, qui vous est échapé un peu mal à propos, et où vous employez toute la finesse de vôtre esprit pour vous justifier. Il faut suivre mon exemple, et confesser que vous avés tort. La reine qui pour tout le reste est assez contente de vos excuses, ne l’est point du tout en cet endroit de vos justifications [4] : ce n’est pas devant un esprit comme le sien qu’il faut chercher des faux-fuyans. Quand on a commis quelque faute auprès d’elle, le plus court, et le plus sûr est de l’avoüer ; et en tout cas vôtre esprit, ingenieux comme il est, devoit vous avoir suggéré quelque chose de plus digne de Sa Majesté, que les raisons que vous avez apportées pour vous justifier. Ce n’est pas qu’elle se mette en peine de tout ce que vous sauriés dire d’elle. Une reine comme elle ne peut que mépriser également les louanges et les blasphemes de certaines gens : mais elle est née pour rendre justice, et vous pouriez vous vanter d’être le seul au monde qui l’eût offensée impunément, si vous n’aviez pas pris le parti que vous avez pris, qui est celui de la justification. Mais il faut achever, Monsieur, et vous dédire entierement et nettement, si vous voulez qu’on soit tout-à-fait satisfait de vous. La reine veut du moins que vous sachiés, et toute la terre avec vous, qu’elle ne doit rien à la religion des protestans ; et que si Dieu permit qu’elle y nacquît, elle y renonça depuis qu’elle eut atteint l’age de raison, et sans aucun retour : que la religion catholique lui parut dès ce tems-là l’unique et la véritable ; et que c’est sur les saintes maximes de celle-ci, et non pas sur celles des protestans que Sa Majesté a condamné dans sa lettre les manieres dont on en use en France pour convertir les huguenots, et le pape a rendu à cette lettre la justice qu’elle méritoit. Vous n’avez pas raison de dire, comme vous faites, que dans celle que je vous ai écrite, on vous traite avec un peu trop d’ aigreur et de colére [5] : car je crois que vous m’avez quelque obligation, et que vous pourriez avoir bien plus de sujet de vous plaindre si je ne vous avois pas écrit. Et afin que vous le sachiez, je vous donne avis que je suis un des moindres serviteurs de la reyne, et qu’il y a dans ce pays nombre de personnes qui font gloire d’être dans les interêts de Sa Majesté, et qui sont gens à vous parler bien d’un autre ton que moy, si vous ne vous corrigez pas à l’avenir. Je ne vous ai rien dit du mot de fameuse, dont vous vous êtes encore servi en parlant de la reyne [6], et qui n’a pas plû à Sa Majesté. Je sçai que ce mot n’a pas tout-à-fait la mesme signification dans nôtre langue que dans le latin, et dans l’italien, et que nous le prenons plus souvent en bonne qu’en mauvaise part. Mais il faut sur toutes choses éviter ces ambiguitez en parlant des têtes couronnées ; au sujet desquelles vous n’ignorez pas, qu’on a dit, qu’on ne devoit employer que des paroles d’or et de soye. Et surtout à l’egard d’une reyne comme celle dont nous parlons, qu’on peut dire hardiment et sans craindre d’offenser les autres, qu’elle n’a point d’égale ; je dis même pour le rang, car les autres reynes, à proprement parler, ne sont que les premieres sujettes de leurs maris ou de leurs fils : mais la grande Christine est reyne d’une maniere si noble et si relevée qu’elle ne connoit que Dieu au-dessus d’elle. Voilà, Monsieur, ce que j’avois encore à vous dire, et la reponse que je puis faire à la vôtre. J’espere que vous continuerés de profiter de mes avis, et le tems vous pourra faire voir que je suis plus que vous ne pouvés croire, Monsieur, vôtre très-humble serviteur. / P.S. Au reste, vous parlés dans vos Nouvelles du mois d’août, de la copie d’une seconde lettre de la reyne qui vous est tombée entre les mains, et que vous faites difficulté de mettre au jour [7]. Sa Majesté seroit assés curieuse de voir cette lettre, et vous lui feriés plaisir de la lui envoyer. Vous pourriés même prendre de là occasion de lui écrire [8]. Cet avis est à suivre ; et vous pourroit être de quelque utilité : ne le négligez pas. Mais j’ai à vous avertir, en cas que vous en profitiez, qu’il ne faut point vous servir du titre de Serenissime avec la reyne : il est un peu trop commun pour elle, et Sa Majesté n’en veut point du tout. Vous mettrez simplement au-dessus de vôtre lettre, A Sa Majesté la reyne Christine, A Rome.

Notes :

[1La présente lettre est postérieure à la parution des NRL d’août 1686 – à la fin du mois – car elle fait allusion à la réponse de Bayle qui s’y trouve à l’article IX ; par ailleurs, elle engage Bayle à écrire la Lettre 659 du 14 novembre 1686, adressée à Christine de Suède.

[2Pour la chronologie précise des événements qui suscitèrent cette lettre, voir Lettre 607, n.1. Nous avons adopté les conclusions de S. ben Messaoud quant à l’attribution des Lettres 607 et 637 à Giovanni-Francesco Albani (1649-1721), qui allait devenir en 1700 le pape Clément XI ; elles auraient été corrigées par Jean-Marie de Rochefort (ou Giovanni Maria Roccaforte), prêtre à la Chartreuse de Rome ; Anders Galdenblad, secrétaire de la reine, les aurait alors mises au propre pour les envoyer à Bayle. Rappelons brièvement que Bayle avait cité dans les NRL, mai 1686, art. IV, in fine, la condamnation par la reine de Suède des violences exercées contre les huguenots à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes ; au mois de juin (cat. vi), il confirmait l’attribution de la lettre à la reine de Suède et évoquait « un reste de protestantisme » qui aurait motivé sa dénonciation des cruautés catholiques. Il avait aussitôt reçu une première remontrance (Lettre 607) de la part d’Albani, et avait essayé de se justifier dans un nouvel article des NRL, août 1686, art. IX. C’est à ce dernier article que répond la présente lettre. Suivant la suggestion de son correspondant, Bayle s’adressera ensuite directement à la reine de Suède (Lettre 659 du 14 novembre 1686) et recevra une réponse satisfaite de la reine datée du 14 décembre 1686 (Lettre 674).

[3Voir Lettre 607, où Albani accuse Bayle de désinvolture discourtoise dans la manière dont il évoque la lettre de « Christine ».

[4Allusion à la réponse de Bayle à la Lettre 607 dans les NRL, août 1686, art. IX.

[5Dans ce même article, Bayle avait, en effet, évoqué « l’aigreur et la colère » dont témoignait la lettre de son correspondant (Lettre 607).

[6Toujours dans le même article, Bayle avait justifié son emploi du nom simple, sans titre, de Christine par le fait qu’elle avait « rendu son nom si fameux, que [s]on expression en cet endroit-là ne [devait] point passer pour équivoque ».

[7Bayle avait rétorqué aux accusations pointilleuses de son correspondant sur la formule « je suis » à la fin de la lettre citée de la reine de Suède, formule qu’elle n’aurait certainement pas employée : « Au reste, il m’est tombé entre les mains la copie d’une lettre où cette princesse témoigne qu’elle est étonnée et fâchée de la publication de l’autre, quoi qu’elle soit encore dans les mêmes sentimens. Les curieux seroient bien-aises de voir ici tout du long cette 2 e lettre, mais le droit des gens ne souffre pas que je m’accommode à ce desir. Ce sont deux choses bien differentes, d’inserer une piece fugitive déja imprimée, et d’inserer un écrit non imprimé. Il faut pour de simples manuscrits, ou attendre le consentement de ceux qui y ont quelque droit, ou avoir lieu de supposer qu’ils ne se soucient pas de ce que l’on en fera. » ( NRL, août 1686, art. IX, in fine).

[8Bayle suivra ce conseil en adressant une lettre directement à la reine de Suède le 14 novembre 1686 (Lettre 659).

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