Lettre 640 : François de Catelan à Pierre Bayle

A Paris ce 7 e octobre 1686

Il y a longtems, Monsieur, que je ne me suis donné l’honneur de vous écrire pour ne vous pas distraire d’une occupation aussy utile qu’agréable au public ; vostre civilité vous eust engagé à des réponses qui vous auroient fait perdre des momens trop bien employez lors qu’on ne vous les ravist pas : je me suis contenté de vous addresser quelquefois de petits memoires [1] sans les accompagner d’aucun complim[en]t, ny sans mettre d’enveloppe aux pacquets, de peur qu’ils ne fussent trop gros, et que le port ne coûtast excessivement. Cela est cause que la resolution de Mr Sauveur p[ou]r le probleme d’arithmetique dont il est parlé dans vos Nouvelles [2], vous a esté envoyée sans enveloppe, et a esté dechirée en la décachettant[.] J’auray plus de soin dans la suitte de placer le cachet dans un endroit où il ne pourra rien gaster. Si vous le souhaittez, Monsieur, je vous renvoyray ce memoire. Je croy que vous aurez receu la coppie d’une lettre de Mr Leibnys que je vous ay addressée avec une petite réponse à l’objection qu’il fait aux cartesiens et aux mathematiciens [3] ; l’original de cette lettre est imprimé, et m’a esté presté par le R. P. Malebranche qui l’avoit de bonne part : c’est une piece que cet auteur ne peut pas desavoüer, et qu’il a fait luy mesme courrir dans l’Europe. Le Pere Malebranche m’a prié, Monsieur, de vous / demander si vous voudriez bien inserer dans vostre recueil de pieces fugitives [4] la reponse qu’il vient de faire aux deux derniers livres des Refl[exions] theol[ogiques] et philos[ophiques] de Mr Arnaud [5], supposé que Mr Leers eust quelque peine à l’imprimer à cause qu’il n’en peut entrer en France qu’un tres petit nombre d’exemplaires, comme de tous les livres dont il n’y a point de privilege du Roy. J’ay lû cette réponse qui convainct de la mauvaise foy de Mr Arnaud, lequel reduit ses dernieres objections à deux raisons qu’il oppose aux deux propositions qu’il prétend estre du P[ere] Malebranche, et dont il n’y a pas un seul mot dans tous ses écrits[.] Je ne doute pas Monsieur, que lors que vous ferez l’extrait de ces dernieres objections ou Reflexions de Mr Arnaud [6], vous ne rendiez cette justice à un amy qui vous est deja tres obligé, de marquer au public que vous croyez qu’il les desavoüera ; en effet il prouve par le[s] paralelles qu’il en fait qu’on ne peut imposer de plus grand[e]s faussetez à un auteur. Vous l’obligerez, Monsieur, et moy aussy qui / suis avec verité tout à vous. L’abbé de Ca[telan] Hollande/ A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en histoire et en philosophie/ A Rotterdam 

Notes :

[1Catelan avait envoyé à Bayle une lettre de Malebranche (Lettres 502 et 503) et avait envoyé quelques mémoires pour publication dans les NRL, septembre 1684, art. XII, et juin 1686, art. V. Sur le role de Catelan auprès de Malebranche, voir A. Robinet, « L’abbé de Catelan, ou l’erreur au service de la vérité », Revue d’histoire des sciences, 11 (1958), p.299-301.

[2Dans les NRL, août 1686, cat. viii, in fine, Bayle avait publié l’annonce suivante : « Celui qui nous a envoyé une démonstration de M. Sauveur sur les propriétés des nombres, est prié de la renvoyer, parce que la maniere que le paquet étoit cacheté, on n’a pu l’ouvrir sans emporter quelques mots. » Catelan devait envoyer un nouvel exemplaire (voir Lettre 643) et la démonstration de Joseph Sauveur (1653- 1716), qui répondait à une question posée dans les NRL en novembre 1685, art. II, fut finalement publiée dans les NRL du mois d’octobre 1686, art. V.

[3Cette « Démonstration courte d’une erreur considérable de M. Descartes » composée par Leibniz fut publiée avec la réfutation de Catelan dans les NRL, septembre 1686, art. II : voir Lettre 635.

[4Bayle avait publié quelques années auparavant un Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes (Amsterdam 1684, 12°) et devait faire publier l’année suivante Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmeric 1687, 12°). C’est apparemment dans un tel recueil que Malebranche pensait faire publier sa réponse à Antoine Arnauld.

[6Bayle n’avait pas consacré un article spécifique des NRL aux Réflexions d’ Arnauld, mais il avait annoncé la première réponse de Malebranche en mars 1686, cat. i, et en avait donné un compte rendu substantiel et favorable en avril 1686, art. III ; il devait par la suite annoncer la seconde réponse de Malebranche (aux deux volumes suivants d’Arnauld) dans les NRL, juin 1686, cat. x, in corp. (en commettant un lapsus sur les titres et sur l’attribution des ouvrages en question), mais cette annonce ne fut pas suivie de l’article promis ; Bayle y songeait sans doute au moment où sa santé l’obligea d’abandonner la rédaction des NRL.

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