Lettre 653 : François Janiçon à Pierre Bayle

[Paris, le 25 octobre1686 [1]]

Je ne fis pas difficulté de vous addresser il y a huit jours un paquet où il n’y avoit rien qui ne pust etre veu de tout le monde [2]. Celuy du vendredy precedent alla sous le meme couvert que celuy-cy [3]. Monsieur l’eveque d’Amiens ayant relevé appel à Rome de l’ordonnance de Mr l’arch[eveque] de Reims, le pape a nommé trois comm[issai]res pour juger cette affaire, à sc[avoir] M rs les evesques de Chalon sur Marne, de Laon, et de Meaux [4] ; mais comme les deux premiers sont suffragans de cet arch[eveque] on dit qu’il ne veut pas les reconnoitre pour ses juges.

Notes :

[1Ce billet est écrit de la main de Janiçon en marge de l’adresse de la lettre de Jacques de Losme de Montechesnay du 25 octobre 1686.

[2Janiçon se réfère sans doute aux livres désignés dans sa lettre du 8 octobre 1686 (Lettre 642) : le Voyage des ambassadeurs de Siam, qui constituait la seconde partie du Mercure galant du mois de septembre 1686 (voir aussi Lettre 641, n.3), ainsi que la première partie de ce même mois, et les Dissertationes de Louis Ellies du Pin (voir Lettre 642, n.4). Dans de tels ouvrages, il n’y avait, en effet, « rien qui ne pust etre veu de tout le monde ». Dans sa lettre du 9 décembre (Lettre 671), Janiçon annonce l’envoi d’autres volumes du Mercure galant « par la voie de Rouen » – c’est-à-dire par l’intermédiaire du marchand Le Gendre (voir Lettres 549, n.1, et 671, n.5) ; les ouvrages désignés dans la présente lettre avaient sans doute été expédiés par le même intermédiaire.

[3Une des lettres de Janiçon concernant ces deux paquets s’est perdue : nous ne saurions identifier les livres envoyés dans le paquet du « vendredi précédent ».

[4François Faure (1612-1687) fit ses premières études chez les jésuites et chez les dominicains ; en 1628, il entra chez les cordeliers d’Angoulême. Ordonné prêtre en 1634, il devint docteur de Sorbonne en 1644. Prédicateur de renom, il fut nommé par Anne d’Autriche son prédicateur ordinaire (1639) ; en 1642, il fut désigné par Louis XIII comme sous-précepteur du jeune Louis XIV. Il fut à l’origine de plusieurs conversions célèbres, comme celle du futur Jacques II d’Angleterre et celle du duc de Montausier. Pour avoir joué un rôle de conciliateur pendant la Fronde, François Faure fut nommé évêque de Glandèves en 1651 et transféré sur le siège d’Amiens en 1654. Dans son diocèse, Faure fut un authentique réformateur, promulguant les statuts synodaux (1662, 1674, 1677, 1678, 1682), créant un séminaire, confié d’abord aux oratoriens, puis aux lazaristes, rétablissant la discipline dans les communautés religieuses, dans les églises et dans le chapitre des chanoines d’Amiens. Sa position dans les batailles autour de Port-Royal manque de clarté : sur le plan théologique, il s’opposa fortement à l’ Augustinus de Jansénius, censura Antoine Arnauld dans les débats de la Sorbonne, critiqua les Lettres provinciales et interdit la diffusion du Nouveau Testament de Mons ; mais c’était également un ami de l’évêque d’Alet, Nicolas Pavillon ; il soutint les quatre évêques favorables à Port-Royal et signa une approbation des Pensées de Pascal en 1669. C’est cette ambiguïté qui suscita l’affaire dont il est ici question : le 31 mai 1686, François Faure signa une ordonnance en faveur des jésuites, contre les curés d’Amiens, au sujet de la communion pascale. L’archevêque métropolitain, Charles-Maurice Le Tellier (1642-1710), qui faisait alors figure de chef de l’Eglise de France, presque sur le même pied que l’archevêque de Paris, François Harlay de Champvallon, tentait de s’opposer à la politique anti-janséniste de celui-ci ; il était entouré d’un groupe d’amis déterminés, au premier rang desquels se retrouvaient Bossuet et plusieurs évêques amis de Port-Royal : Gilbert de Choiseul, évêque de Tournai, Henri de Laval, évêque de La Rochelle, et Louis-Antoine de Noailles (1651-1729), évêque de Châlons-sur-Marne de 1680 à 1695 et futur archevêque de Paris. Le Tellier cassa l’ordonnance de François Faure, qui en appela à Rome. Par une ordonnance papale du 16 novembre, Bossuet fut officiellement nommé président d’une commission constituée de Louis-Antoine de Noailles et César d’Estrées (1651-1694), évêque de Laon depuis 1681. Le présent billet anticipe donc sur cette ordonnance officielle du pape. Comme Janiçon l’apprend à Bayle dans la présente lettre, la commission était certainement hostile à Faure. Comme le même correspondant le relèvera dans une lettre ultérieure (du mois de novembre 1696), le jugement définitif fut rendu le 22 mars 1687. François Faure mourut subitement à Paris, le 11 mai 1687. Voir Charles-Maurice Le Tellier, Jugement de l’archevêque de Reims, sur un appel interjetté devant luy par tous les curez de la ville d’Amiens d’une ordonnance rendue par l’évêque d’Amiens le 31 mai 1686 sur une contestation entre les dits curez et J[acques] Desmottes jésuite, à l’occasion de la confession paschale (Reims 1686, 4°) ; Recueil de toutes les pièces qui concernent le different du P. Jacques Desmothes, prestre de la Compagnie de Jésus [...] avec les curez de la même ville, touchant la confession paschale [...] On y a joint quelques autres pièces curieuses, qui regardent la jurisdiction et la dignité de l’Eglise métropolitaine de Reims (Paris 1687, 4°), publié par François Muguet ; H. Robillard d’Avrigny, Mémoires chronologiques [...] pour servir à l’histoire ecclésiastique (Paris 1720, 12°, 4 vol.), iii.296-299 ; Dictionnaire de Port-Royal, art. « Faure, François » et « Le Tellier, Charles-Maurice » par J. Lesaulnier.

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