Lettre 680 : Hullin à Pierre Bayle

[La Haye, 1686]

• Ce n’est pas assés Monsieur, de vous renvoyer les trois livres que j’ay à vous et de vous remercier de me les avoir prestez [1]. Il faut que je vous demande pardon de les avoir si longtemps gardés, et j’avoüe que j’ay merité par ma longueur que vous ne me fassiés plus le meme plaisir. Mais que dirés vous Monsieur si je vous declare ingenuement que mon dessein estoit de ne vous renvoyer pas si tost ces trois volumes. Vous aurez lieu de me reprocher une indiscretion outrée[,] vous le pouvez, l’aveu que je v[ou]s ay fait touchant l’avenir et la connoissance du passé vous donnent tout droit sur moy et me livrent tout entier à votre mercy. J’ay eu besoin pour n’abuser pas plus longtemps du prest que vous m’aviés fait que Mr Pichot [2] vint à La Haye chargé d’un petit mot d’avis touchant les livres qui vous appartiennent, il s’est acquité de sa commission et quoy que ce n’ait esté que par hasard ou du moins par ocasion[,] je n’ay pas laissé d’en profiter et de former sur le champ la resolution de ne vous retenir pas plus longtemps auprés de moy, car quoy que je vous donnasse le haut bout parmy les aut[eurs] qui me tiennent compagnie dans mon cabinet et que j’obligeasse les plus hauts hupez à vous ceder et à ramper aupres de vous, je ne doute point qu’il n’y ait plus de plaisir à retourner dans sa patrie et à respirer l’air natal. Pardonnes moy Monsieur ce tour libre et enjoué et ne vous attachés qu’aux verités / qu’il renferme. Au reste Monsieur des trois vollumes que vous m’avez fait la grace de me prester je n’en ay bien lû qu’un[,] scavoir La Comete [3], j’ay parcouru preci[pi]tammant le premier tome des Lettres et n’ay point du tout vû la seconde partie. Si vous jugez que c’est paresse ou negligence [vous] vous ferés injustice et m’en ferez aussi une grande [4]. J’ay lu vos Pensees diverses avec une application et une attention si receuillie[s] à tant de fois et dans des vües si differentes que ce seul vollume m’a occupé plus d’un mois entier[.] En vous disant cela je me fraye le chemin aux eloges que je ne puis m’empescher de donner à votre ouvrage, je les adresserois bien à l’auteur directement mais peut estre qu’il les en trouveroit moins à son gré [5]. Je loue et j’admire la pureté, l’elegance la facilité l’abondance et les agrements du stile[,] en second lieu il me semble avoir decouvert dans tout le livre une grande connoissance du monde une penetration admirable dans le cœur de l’homme une habileté[,] un art à decouvrir les voiles specieux dont il se couvre pour se cacher et aux autres et à luy meme[,] un secret de developer* les diverses causes qui le meuvent et à indiquer les ressorts veritables et les motif[s] cachés qui le font agir. Je ne veux pas m’engager plus avant dans la louange qui est due à cet ouvrage[,] car comme il y a un grand nombre de choses au dessus de ma portée et hors de la sphere de mon activité[,] il y en a aussi un grand nombre qui meritent les louanges d’un plus habile homme que moy. Je diray encore un mot de ce livre et puis je finiray[.] C’est des digressions dont il semble remply et pour lesquelles l’auteur parroist un peu inquïet[ ;] on ne peut nier que l’ouvrage n’en ai[t] elle sont memes si on veut en asses grand nombre. Mais je ne croy pas que jamais auteur se soit attiré ou le chagrin ou le degoust de ses lecteurs lors que ces digressions / ont esté de la nature de celles cy ; quelle infinie varieté de choses ne presentent elles pas à l’esprit ! En combien de lieu[x] et chés combien de peuples l’auteur ne promene-t-il pas son lecteur ! Apres tout ne se retrouve t’on pas toujours au lieu où l’on vouloit aborder et n’admire t’on pas[,] en se retrouvant à l’endroit d’où l’on croyoit s’estre ecarté de bien loin[,] l’adresse de l’auteur qui n’a quitté son sujet de vüe que pour y arriver plus surement, et d’une maniere plus agreable[?] Combien ne faut il point qu’un esprit ait d’ intention* et de souplesse pour aboutir toujours à ses fins et se tirer sans embarras de tous ces labirinthes où on le croyoit perdu[!] J’ay vû en quelque endroit de la Republique des lettres dans un article qui regarde le Pere Malebranche que si certaines idées de metaph[ys]ique qui luy sont particulieres et qui parroissent suspectes d’un peu d’illusion, sont en effet des erreurs[,] peu de gens sont asses habiles pour avoir de telles erreurs [6][ ;] c’est ce que j’appliquerois aux digressions du livre des Pensées diverses. Mais je croy que ce qu’on peut répondre de plus solide et de plus satisfaisant pour guerir les esprits difficiles et prevenus d’un vain scrupule d’exactitude dans un ouvrage, c’est que celuy cy doit estre regardé dans un sens en quelque sorte contraire et op[p]osé à l’idée que le titre en donne, car au lieu de regarder la matiere des cometes comme faisant l’essentiel et le capital du livre dans le dessein de son auteur, il faut au contraire regarder les cometes comme faisant la moins considerable partie dans le dessein et les veües que l’auteur s’est proposées, de sorte que bien loin de regarder tous les articles qui ne parlent point de comete, comme des pieces hors d’œuvre[,] il faut les envisager comme l’essence[,] le capital et si j’ose ainsy parler le suc de tout l’ouvrage, la comete a[p]partient à tout le dessein du livre et non le dessein du livre à la comete. Voyla Monsieur un long raisonnement et sans doute il l’est beaucoup trop. Mais je me le pardonne puis qu’il est l’effet de l’estime que j’ay pour vous et de l’amour que j’ay pour vos ouvrages. Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur. Hullin A Monsieur / Monsieur Beyle professeur / en histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1La présente lettre est la seule de Hullin qui nous soit parvenue ; elle implique un échange substantiel entre Bayle et ce réfugié lettré qui vivait à La Haye et qui a publié diverses pièces de vers, dont un Discours chrétien contre les impies (Amsterdam 1704, 8°). E. Labrousse suggère ( Inventaire, p.362) que Hullin est peut-être l’auteur de La Mémoire du philosophe de Rotterdam vangée de la calomonie, poème édité pour la première fois par E. Haase, Un Epilogue à la controverse Jurieu-Bayle (s.l.n.d.), p.196-215, qui l’attribue par conjecture à Jacques Du Rondel. Nous n’avons aucune certitude sur l’identité de Hullin : il pourrait s’agir du Jacques Hullin (ou Hulin) reçu à l’Eglise d’Amsterdam le 27 juillet 1688, ou du Hullin qui fut inhumé à Wesel le 2 mai 1727 et qui peut avoir été le même.

[2Sur François Pichot, pasteur à Gouda, voir Lettre 244, n.38.

[3Bayle, Lettre sur la comète (1682) ou plutôt, comme il ressort de la suite de la lettre, les Pensées diverses sur la comète (1683).

[4Bayle, Critique générale de l’« Histoire du calvinisme » de Mr Maimbourg (Villefranche 1682, 12°) et Nouvelles lettres de l’auteur de la « Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg » (Villefranche 1685, 12°). Hullin dit « vous vous ferés injustice » en impliquant que si Bayle suppose qu’il a négligé ce deuxième ouvrage par paresse ou négligence, il sous-estimerait l’intérêt de cet ouvrage aux yeux du lecteur.

[5Hullin fait semblant d’admettre l’attribution des Pensées diverses à un auteur catholique qui s’adresserait à « M.L.A.D.C., docteur de Sorbonne », comme porte la page de titre de la première édition de l’ouvrage.

[6Hullin renvoie sans doute au compte rendu de la Réponse de l’auteur de la « Recherche de la vérité » au livre de M. Arnaud (Rotterdam 1684, 12°) dans les NRL, avril 1684, art. II : « Il lui soutient [ Malebranche à Arnauld] aussi que les modalitez de l’ame ne peuvent point etre représentatives des objets differens de l’ame, et qu’elles ne sont que des sentimens. C’est la plus incompréhensible de toutes les pensées de cet auteur [Malebranche], mais il ne s’ensuit pas que tous ceux qui la condamnent soient bien fondez : s’il se trompe, c’est à force d’avoir l’esprit pénétrant, et il y a peu d’hommes au monde capables de telles erreurs. »

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