[Rotterdam, le 10 janvier 1687]

Très éminent Monsieur, Je vous aurais remercié plus tôt pour le cadeau dont vous avez voulu me gratifier selon un mode de réparation généreux et magnifique, et j’aurais assurément rendu la dissertation de Sagittarius [1] si notre Baudrius [2], homme exceptionnel – et qui ne parle jamais de vous qu’avec le plus grand respect et avec gratitude pour votre bienveillance envers lui – n’avait demandé au lieu, pour ainsi dire, d’un cadeau, qu’il lui soit permis d’utiliser cet ouvrage. [Baudrius] remettra un autre opuscule que notre libraire Reinier Leers avait à vous remettre, et qui vous sera envoyé d’Italie. Il a été apporté dans ces parages par un homme scoto-britannique remarquable nommé Coningham, parent d’un homme portant un autre nom qui vous est bien connu [3]. Ce livre constitue le tiers de la bibliothèque portée toujours avec lui par un académicien florentin très curieux, Cinelli [4], que je trouve recommandable au plus haut point du fait qu’il parle de vous partout avec le plus grand respect. Vous verrez d’après le journal du mois courant combien je suis loin de commenter négligemment la dissertation de Sagittarius [5]. Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de l’avoir mise à ma disposition et s’il arrive que des opuscules semblables et inconnus à nos libraires vous tombent entre les mains je vous serai extrêmement reconnaissant de m’en faire part en quelques jours. Il n’est pas rare en effet que des hommes doctes vous envoient des diverses régions de l’Europe leurs ouvrages mûrs. J’entends dire que le jésuite Hardouin a publié trois dissertations latines sur le baptême [6]. Si par hasard vous les voyez bientôt, souvenez-vous, je vous en prie, de ce que, il n’y a pas longtemps, je vous les demandais avec insistance. Notre Henricius [7], Jurieu [8] et Du Bosc [9] vous font leurs meilleurs compliments. Vivez longtemps et aimez votre tout dévoué, Pierre Bayle

Notes :

[1Il s’agit, comme on le comprend par l’allusion quelques lignes plus loin aux NRL de janvier 1687, de Caspar Sagittarius, Dissertatio historica et apologetica pro doctrinâ Doct. Lutheri de Missâ, sive confutatio renovatæ adversus Doct. Lutherum et qui sententiam ejus sequuntur calumniæ impudentissimæ, ab Abbate quodam in tractatu gallico an. 1684 Lutetiæ edito qui Latinè versus simul exhibetur, etc. Huic refutatio per modum notarum inseritur quam edit Caspar Sagittarius (Jenæ 1686, 4°), qui est la réfutation de l’ouvrage de Louis-Géraud de Cordemoy, abbé de Ferriers, Récit de la conférence du diable avec Luther, fait par Luther même dans son livre de la messe privée (Paris 1681, 8°) ; ce dernier ouvrage avait été annoncé dans les NRL, août 1685, cat. vi.

[2Il s’agit très probablement de l’arabisant Paul Bauldry (1639-1706), qui, après des études à Quevilly, à Saumur et à Oxford, fut nommé professeur d’histoire de l’Eglise à l’université d’Utrecht en 1685. En 1682, il avait épousé Madeleine Basnage, fille d’ Henri Basnage de Beauval.

[3Sur Alexandre (ou Alexander) Cunningham , voir Lettre 1420, n.3. Nous ne saurions désigner avec certitude le parent de Cunningham évoqué ici : il s’agit peut-être d’un membre de la famille Glencairn ou même de la famille des Carmichael, quoique ce ne soit qu’en 1692 qu’Alexander Cunningham devint précepteur, lors de leur séjour à Utrecht et à Franeker, de James Carmichael, futur marquis ( earl) de Hyndford, et de son frère William, futur solicitor-general d’Ecosse.

[4Giovanni Cinelli Calvoli (1625-1706), auteur de Toscana letterata, o vero storia degli scrittori fiorentini per ordine dell’alfabeto dei nomi, ouvrage resté manuscrit et conservé à la Bibliothèque Nationale de Florence, et du premier volume de la Biblioteca volante (Venezia 1676-1747, 8°, 4 vol.) ; sur lui, voir C. Callard, Le Prince et la république. Histoire, pouvoir et société dans la Florence des Médicis au XVII e siècle (Paris 2007).

[5La Dissertatio de Sagittarius est recensée dans les NRL, janvier 1687, art. III.

[7Sur Jacob Henricius, ami de Graevius et voisin de Jurieu dans la Hoogstraat, voir Lettre 426, n.2.

[8Rien dans sa lettre à Grævius ne reflète une tension quelconque dans les relations entre Bayle et Jurieu, mais il faut se rappeler que Graevius est l’ami de Henricius, voisin de Jurieu, et de Pierre Du Bosc, allié de Jurieu dans sa dénonciation de Pajon : voir Lettres 92, n.9, et 147, n.3. Bayle fréquente Jurieu réglièrement à cette époque : voir Lettre 688, n.4.

[9Sur Pierre Du Bosc, pasteur ordinaire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, voir Lettres 10, n.21, 92, n.9, 147, n.3, 356, n.21, 473, n.12.

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