Lettre 701 : Antoine Arnauld à Pierre Bayle

[Bruxelles, juin-juillet 1687]

Dissertation sur le pretendu bonheur des plaisirs des sens pour servir de replique à la réponse qu’a faite Mr. Bayle pour justifier ce qu’il a dit sur ce sujet dans ses Nouvelles de la république des lettres du mois de septembre 1685 en faveur du P. Malebranche contre Mr. Arnauld. A Cologne, chez Nicolas Schouten, M. DC. LXXXVII. AVIS. Il y a plus d’un an que cette Dissertation est faite et toute preste à estre imprimée. Mais ne l’ayant pas esté en ce tems là par la raison que sçait bien un des amis de M. Bayle [1], on l’avoit comme oubliée. Une rencontre y a fait penser depuis peu, et c’est ce qui est cause qu’on la donne presentement au public. Ceux qui la liront trouveront peut-estre que cette fameuse et ancienne question renouvellée en nos jours, touchant le bonheur des plaisirs des sens, y est traitée assez à fond, et d’une maniere qui les pourra satisfaire. Table des paragraphes I er Point. Si M. Arnauld donne lieu d’estre soubçonné d’avoir combattu de mauvaise foy, la doctrine du P. Malebranche touchant les plaisirs des sens. §. I. Declaration de M. Bayle. §. 2. I er Argument des amis de M. Malebranche qui soubçonneroient M. Arnauld de mauvaise foy. §. 3. II e Argument pour justifier ce soubçon de mauvaise foy. §. 4. III e Argument pour appuyer ce soubçon de mauvaise foy. §. 5. IV e Argument pour justifier le soubçon qu’on auroit de la mauvaise foy de M. Arnauld. §. 6. V e Argument pour appuyer ce soubçon. II e Point. S’il est vray dans le fond que M. Arnauld a eu tort de trouver à redire à la doctrine de P. Malebranche touchant les plaisirs des sens. §. I. Estat de la dispute. §. 2. Diverses choses dont M. Bayle convient en partie avec M. Arnauld sur cette matiere. §. 3. Supposition de M. Bayle pour justifier que M. Malebranche n’a point dû estre repris, pour avoir dit que les plaisirs des sens nous rendent heureux. I. Que le mot de bonheur a deux notions, l’une de morale, et l’autre de physique ou de metaphysique. §. 4. II e supposition. Que le P. Malebranche a suffisamment declaré qu’il prenoit le mot de bonheur, selon les idées populaires. §. 5. III e supposition. Qu’on n’a pas eu raison de dire que le P. Malebranche a dû prendre le mot de bonheur autrement que le peuple. §. 6. IV e supposition. Que tout plaisir par cela même que c’est un plaisir, est un bonheur. §. 7. [V e] supposition. Que les hommes sont convenus de regarder comme un bonheur toutes sortes de plaisirs. §. 8. VI e supposition. Que les plaisirs les plus criminels sont un bonheur. §. 9. VII e supposition. Qu’il n’y a point de faux bonheur en considerant le bonheur en luy-même. §. 10. VIII e supposition. Que le plaisir qui cause le bonheur estant réel, le bonheur consideré en luy-même ne sçauroit estre faux. §. 11. IX e supposition. Qu’on doit prendre du peuple la vraye idée du bonheur. Explication de ce que le peuple croit du bonheur, et en quoy il se trompe. §. 12. Qui sont ceux que les plaisirs des sens rendent heureux quoy que d’un faux bonheur : que ce ne sont pas tous ceux qui ressentent ces plaisirs. §. 13. X e supposition. Que le sommeil rend heureux celuy qui dort. §. 14. XI e supposition, qui regarde M. Arnauld. §. 15. De la fausse alternative. §. 16. Examen d’une nouvelle speculation touchant la spiritualité et la materialité des plaisirs des sens. Dissertation sur le pretendu bonheur des plaisirs des sens pour servir de replique à la réponse qu’a faite Mr. Bayle pour justifier ce qu’il avoit dit sur ce sujet dans ses Nouvelles de la république des lettres du mois de septembre 1685 en faveur du P. Malebranche contre M. Arnauld. Puis que vous m’apprenez, Monsieur, que les connoisseurs se preoccupent aisement contre un ecrivain prolixe, je tacheray de les satisfaire en retranchant tous les discours superflus. Car c’est sans doute ce que ces connoisseurs appellent prolixité. Ainsi sans autre preambule, je diray en un mot de quoy il s’agit entre vous et moy. Dans vos Nouvelles du mois de septembre de l’année derniere, où vous [2] parlez du I er livre de M. Arnauld contre le nouveau systeme, etc. vous avez témoigné ne pas approuver qu’il y ait combattu la doctrine de M. Malebranche touchant les plaisirs des sens. Vous en dites deux choses. L’une qu’il est à craindre qu’on ne le soubçonne d’avoi agi de mauvaise foy en faisant des chicanes à son adversaire afin de le rendre suspect du costé de la morale. L’autre que dans le fond il a tort, et qu’il n’y a rien que de vray dans ce que le P. Malebranche soutient par tout : Que les plaisirs rendent heureux ceux qui en jouissent, et d’autant plus heureux qu’ils font plus grands : et qu’il ne faut pas dire aux hommes, que ces plaisirs ne rendent pas plus heureux ceux qui en jouissent, parce que cela n’est pas vray. On a taché de vous faire voir dans l’ Avis qui vous a esté addressé le mois d’octobre dernier, que vous estiez mal fondé dans l’un et dans l’autre, mais comme il paroist par vôtre Reponse à l’Avis, que vous n’en estes pas demeuré tout-à-fait persuadé, j’ay crû devoir traiter encore cette matiere avec vous, et je ne desespere pas que vous ne vous rendiez, quand vous aurez eu le temps d’y faire plus de reflexion. [3] Ier Point. Si M. Arnauld donne lieu d’estre soubçonné d’avoir combattu de mauvaise foy, la doctrine du P. Malebranche touchant les plaisirs des sens. §. I. Declaration de M. Bayle. Il paroist, Monsieur, qu’à l’égard de ce premier point vous vous battez en retraite. Vous voulez qu’ on prenne garde, que vous n’avez pas dit absolument et universellement que tous les lecteurs pourroient croire que M. Arnauld a voulu chicaner celuy contre qui il écrivoit. Que vous n’avez dit cela que de ceux qui ont compris la doctrine de P. Malebranche. Que vous ne l’avez pas même entendu de tous ceux qui l’ont comprise, et qu’on sçait dans le monde jusqu’où doivent s’étendre ces sortes d’expressions. Et enfin que quoy qu’il semble que vous ayez parlé dans vos Nouvelles sans exception, vous vous exceptez vous-mêmes. Et [4] vous ajoutez ces paroles qui ont rapport à une premiere Réponse aux Avis qui n’a point esté imprimée. Car je continuë, Monsieur, à vous declarer qu’encore qu’il me semble, que j’aye compris la doctrine combattue par M. Arnauld, je ne ne pense pourtant pas qu’il ait agi de mauvaise foy, ni par esprit de chicane contre le P. Malebranche. Et vous marquez en un autre endroit que ce qui vous fait avoir cette opinion de M. Arnauld (p.16), est qu’il fait profession d’une morale trop severe pour ne pas mieux aimer qu’on l’accusast de n’avoir pas bien compris un sentiment, que si on disoit qu’il l’auroit combattu sans bonne foy avec une finesse d’esprit extraordinaire. Je n’ay garde, Monsieur, de rien contester de tout cela, et je croy sans peine que vous n’avez jamais esté dans un autre sentiment. Mais vous m’avouërez, qu’il s’ensuit de là : qu’on ne doit regarder ce que vous dites dans vôtre Réponse pour donner quelque couleur à ce soubçon de mauvaise foy, que comme dit, non en vôtre personne mais en celle d’autres amis du P. Malebranche, qui ne seroient pas si raisonnables que vous. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je vous prie de m’aider à repondre à des arguments, que vous [5] ne devez point approuver, puis que vous condamnez la conclusion qu’on en tire. §. 2. I er Argument des amis de M. Malebranche qui soubçonneroient M. Arnauld de mauvaise foy. Cet argument se peut reduire à ces termes ( Rep[onse] p.12 et 13) : La doctrine du P. Malebranche touchant les plaisirs des sens, ne peut estre combattuë que par ignorance ou de mauvaise foy. Or M. Arnauld a trop de penetration d’esprit pour l’avoir combattuë par ignorance. On a donc raison de le soubçonner de l’avoir combattuë de mauvaise foy. I ère Réponse. C’est vous-mêmes, Monsieur, qui me fournirez de quoy faire cette réponse. Car vous reconnoissez que si M. Arnauld passe dans le monde pour avoir beaucoup de penetration d’esprit, il y passe aussi pour faire profession d’ une morale si severe, qu’on le peut encore moins soubçonner de mauvaise foy que d’ignorance. Voicy donc ce que vous-mêmes pourriez opposer à cet argument. M. Arnauld a trop de penetration d’esprit pour avoir combattu par ignorance [6] la doctrine du P. Malebranche touchant les plaisirs des sens. C’est ce que pretendent ces amis du P. Malebranche que vous faites parler. Il a aussi trop de probité et de conscience pour l’avoir combattuë de mauvaise foy et par esprit de chicane. C’est ce que vous reconnoissez quand vous dites qu’il fait profession d’une morale trop severe pour n’aimer pas mieux qu’on le soubçonne d’avoir mal compris un sentiment, que de donner lieu qu’on le pust accuser de l’avoir combattu de mauvaise foy. Ce n’est donc ni de mauvaise foy, ni par ignorance qu’il a combattu la doctrine du P. Malebranche touchant les plaisirs des sens : mais on a sujet de croire qu’il ne l’a combattuë, que parce qu’elle meritoit de l’estre. 2 e Réponse. Si cette réponse vous paroist trop forte, en voicy une autre qui ne l’est pas tant, mais qui ne fait pas voir avec moins d’évidence, l’injustice de cette accusation de mauvaise foy. Quelque penetrant que l’on soit, on se peut tromper quelquefois, mais on ne sçauroit estre homme de bien, et agir de mauvaise foy et par esprit de chicane. C’est de plus un reproche infiniment plus ou- [7] trageux, d’imputer à un homme de bien d’avoir agi de mauvaise foy, que si l’on pretendoit qu’il a mal compris l’opinion de son adversaire. Et enfin c’est une regle indubitable, non seulement de la morale chrestienne, mais de l’équité naturelle, que si on estoit contraint d’attribuer à un homme de bien, l’un ou l’autre de ces deux defauts, on seroit obligé de luy attribuer celuy qui d’une part est le plus croyable, et qui de l’autre blesse moins son honneur. Cela estant, Monsieur, comme on n’en peut douter, quelque persuadez que pussent estre ces amis du P. Malebranche, qu’il n’y a rien de reprehensible dans sa doctrine touchant les plaisirs des sens, voilà l’usage qu’ils devoient faire de cette fausse supposition, pour raisonner non seulement en chrétiens, mais en honnestes gens. Nous ne croyons pas que cette doctrine de nôtre maistre puisse estre combattuë que de mauvaise foy ou par ignorance. Or quelque penetration d’esprit qu’ait M. Arnauld, comme il fait d’ailleurs profession d’une morale fort severe, il est plus croyable qu’il l’a mal comprise, que non pas qu’il l’ait combattuë de mauvaise foy. Nous ne pourrions donc sans injustice le soubçonner de ce dernier : et nous sommes obli- [8] gez de croire que c’est qu’il l’a mal entenduë. Il paroist, Monsieur, que c’est comme vous avez raisonné. Avoüez donc qu’on ne pourroit raisonner d’une maniere toute opposée qu’en blessant également les regles du bon sens, et celles de l’honnesteté, sans parler de la pieté chrestienne qui en seroit encore bien plus offensée. §. 3. II e Argument pour justifier ce soubçon de mauvaise foy. Vous le proposez en ces termes dans la page 15. Il est quelquefois prejudiciable de passer pour un grand esprit. Car combien de fois cela est-il cause que le monde prend pour artifice ce qui ne l’est pas ? C’estoit le malheur d’Alcibiade, comme nous l’apprend un de ses historiens. Je suis fort trompé si M. Arnauld n’a eu quelquefois sujet de se plaindre d’une pareille infortune. D’où vous laissez à conclure qu’il ne doit pas s’étonner, si en [9] cette occasion on le soubçonne de mauvaise foy. Réponse. Ce que je viens de dire sur le premier argument, fait voir encore la fausseté de celuy-cy, outre d’autres defauts qui luy sont particuliers. Car quand il s’agit d’un artifice blamable, tel qu’est la mauvause foy et la chicane, la reputation de grand esprit, ne fait prendre pour artifice ce qui ne l’est pas, que lors qu’elle n’est pas jointe à la reputation de probité, estant certain que plus un homme a d’esprit, plus il est capable de toutes sortes de mechantes finesses, quand il n’a point de conscience. Mais quand on a la reputation d’avoir de la probité, quoy que l’on ait aussi celle d’avoir de l’esprit, jamais cela ne sera cause que des gens raisonnables prennent pour artifice ce qui ne l’est pas. On ne peut donc appliquer à M. Arnauld l’exemple d’Alcibiade qu’en supposant que cét illustre Grec ne passoit pas seulement pour un grand esprit, mais qu’il estoit de plus regardé comme faisant profession d’une morale aussi severe que Socrate ou Aristide. Mais si cela eust esté, ceux qui jugeoient de luy, comme vous dites, auroient esté fort temeraires et fort injustes. Et ainsi ce ne seroit pas une bonne [10] raison pour excuser ceux qui feroient de semblables jugemens de M. Arnauld. Aussi est-il vray, qu’on ne jugeoit ainsi d’Alcibiade, que parce que d’un costé on le jugeoit capable par la grandeur de son esprit de reüssir dans tout ce qu’il entreprenoit, et que de l’autre ayant vécu d’une maniere si libertine qu’on n’avoit garde de le prendre pour un fort homme de bien, on estoit fort porté à croire, ou que l’attachement à ses plaisirs l’auroit fait agir negligemment, ce qui auroit esté cause que les affaires auroient mal reüssi : ou que des vuës d’ambition l’auroient porté par malice à sacrifier le bien de la Republique à ses propres interests. Je ne vois donc pas, comment cela peut revenir à M. Arnauld, ni quel sujet on pourroit avoir de dire, qu’ on est fort trompé, s’il n’a pas eu quelquefois sujet de se plaindre d’une pareille infortune. Mais c’est ce que nous aurons encore à examiner dans l’argument suivant. §. 4. III e Argument pour appuyer ce soubçon de mauvaise foy. Il se trouve dans vôtre page 13. Il est d’autant plus facile de don- [11] ner dans ces soubçons de mauvaise foy et de chicanerie, que de tout temps les adversaires de M. Arnauld et le P. Malebranche en dernier lieu, se sont plaints de luy, sur ce pied-là d’une maniere connuë de toute l’Europe. Réponse. Je veux croire, Monsieur, que de vous mêmes, vous n’auriez jamais fait un semblable raisonnement. Je suppose donc que c’est encore en la personne de quelques autres amis du P. Malebranche que vous faites cette remarque, quoy que je doute qu’il s’en trouve, qui s’en voulussent servir. Car le fait n’est pas vray pour la plus grande partie, et la consequence en est tres-mauvaise. Il n’est pas vray que de tout temps les adversaires de M. Arnaud se soient plaints, qu’il les combattoit de mauvaise foy et par un esprit de chicane. Je ne sçache point que M. Habert theologal de Paris et depuis évéque de Vabres, Mr. Morel, et M. Le Moyne docteurs de Sorbonne, le P[ère] Annat et le P[ère] Ferrier jesuites, et tant d’autres contre qui il a soustenu les veritez de la prédestination et de la grace se soient plaints de luy sur ce pied là. Ils ont combattu comme ils ont pû, la doctrine qu’il soustenoit, et soustenu celle qu’il combattoit, ou ils sont demeurez dans le silence, com- [12] me il est arrivé à la pluspart, s’estant contentez d’employer contre luy leur credit et leurs intrigues, parce qu’ils n’avoient rien de bon à luy repondre. Il n’y a donc de considerable à l’égard de ces accusations de mauvaise foy faites à M. Arnauld que les reproches que luy en ont faits depuis peu M. Jurieu [2] d’une part, et le P[ère] Malebranche de l’autre. Mais pour ce qui est du P[ère] Malebranche les neuf lettres que ce Docteur vient de luy écrire avec tant de sincérité et de moderation [3], peuvent faire juger si ces reproches de ce Pere ont esté bien fondez. Et quant à M. Jurieu, il s’est rendu si fameux dans toute l’Europe par ses medisances et ses calomnies qu’il n’est plus capable de faire du mal à ceux, qu’il déchire. Je sçay que deux diverses personnes tous deux protestans en ont écri[t] à M. Arnauld, comme d’un homme decrié parmy les siens, et dont les emportemens leur faisoient honte, et qu’ils se sont offerts de luy envoyer des memoires qui le feroient connoître pour tel qu’il est. Mais on ne s’étonne pas que M. Arnauld ne les ait pas pris au mot, et qu’il n’ait pas voulu perdre le temps à écrire contre un homme qui n’est fort qu’en injures et en medisances. [13] En voicy un exemple, afin que vous ne vous imaginiez pas, Monsieur, que je parle en l’air. Il a voulu faire croire qu’on avoit à Port-Royal de l’éloignement du calvinisme, mais qu’on y avoit un grand penchant pour les heresies des sociniens, et voicy la preuve qu’il en donne. On instruisoit à Port Royal dans les lettres humaines de jeûnes enfans de condition qu’on travailloit en même temps à élever dans la pieté [4]. Ils n’avoient la pluspart que 10, 12, ou 14 ans, et le plus agé en avoit à peine 16. C’est pour eux qu’ont esté faites, les Methodes greques et latines, et les Racines greques en vers françois [5]. Ecoutons maintenant ce que M. Jurieu nous conte dans son fameux livre de L’Esprit de M. Arnauld. Il dit qu’on leur cachoit avec grand soin les livres des calvinistes : mais que pour ceux des sociniens on les leur laissoit lire tant qu’ils vouloient : et que c’est par la lecture de ces livres qu’un de ces enfants qu’il nomme [6] et qu’il dit qui estoit d’Orleans, s’estant entesté des erreurs des sociniens avoit quitté l’Eglise et s’estoit fait huguenot. Or tout cela est faux de la derniere fausseté. Il n’y a jamais eu d’enfans à Port Royal du nom et de la famille dont il est dit qu’estoit celuy-là, et il n’y [14] en a mesme jamais eu aucun de la ville d’Orleans. Et le fondement de tout cela, qui est qu’on laissoit lire à des enfans de cette âge-là des livres des sociniens ne montre que trop, qu’il n’y a rien qu’on ne doive attendre d’un homme qui est capable de debiter des mensonges si horribles et si incroyables. En voicy de plus recens qui ne sont pas une moindre preuve de la hardiesse à publier des faussetez. C’est ce que M. Brueys rapporte qu’il a dit contre luy en répondant à son Examen par un libelle de 68 pages, dont il en employe 28 à luy dire des injures, en quoy il a esté secondé par un autre de ses associez en l’art de médire [7]. « Je ne sçaurois, dit M. Brueys [8], donner d’autre nom que celuy de calomnie à ce que disent ceux qui m’accusent d’avoir consumé par mes débauches le bien que mon pere, qui estoit, disent-ils, d’une fort basse naissance, avoit gagné dans les affaires du Roy, et plus de cent mille livres au delà, que j’avois emprunté de mes amis : qui me reprochent d’avoir eu des vuës interessées dans ma conversion, d’avoir trahi ma conscience par une pension de quinze cent livres, et par un arrest du Conseil qui me donne six ans [15] de terme pour le payement de mes dettes. Que dans le temps que je m’éclaircissois auprés de M. l’évèque de Meaux, je protestois que je n’abandonnerois jamais ma religion, et que j’allay exprés dans une assemblée celebre, pour assûrer tous les membres de l’envie que j’avois de vivre et de mourir dans la communion où j’estoy né. Que tout mon employ a esté toute ma vie de joüer, de faire l’amour, de me divertir, et de faire bonne chere avec mes amis : qu’enfin on a lieu de douter de ma pieté, et que je ne suis pas fort éloigné de l’atheïsme. » M. Brueys fait voir ensuite avec tant d’évidence la fausseté de cette diffamation scandaleuse, qu’on est bien assuré que ceux qui en sont les auteurs ne passeront jamais dans le monde que pour des calomniateurs insignes qui ne font point scrupule d’employer des mensonges si grossiers pour décrier les conversions qui se font en France, en voulant faire croire qu’il ne s’y convertit gueres que des gens sans conscience et sans honneur. Mais pour revenir à M. Jurieu, on vous prie, Monsieur, de vous souvenir de ce que vous avez dit de luy et de M. Arnauld dans vos Nouvelles du mois de no- [16] vembre 1684. p.426 [9]. « C’est une chose étonnante, dites vous, que de voir l’assurance avec laquelle ces deux antagonistes parlent, l’un de sa bonne foy, l’autre de la mauvaise foy de son adversaire. M. Jurieu a soutenu mille fois que M. Arnauld estoit un malin calomniateur : et M. Arnauld aprés avoir lu tout ce qu’on avoit écri[t] contre le Renversement de la morale [10], a defié publiquement tous les ministres, d’y trouver une seule page, sur laquelle ils puissent fonder l’ayant rapportée mot à mot une accusation de mauvaise foy, d’imposture et de calomnie. Il faut de necessité que l’un ou l’autre se trompe ! » Il paroit que vous avez jugé que ce défi de M. Arnauld estoit quelque chose de considerable. D’où vient donc que M. Jurieu dans la réponse au livre de M. Arnauld, où est ce défi, l’ayant rapporté en ces propres termes : Il défie, dit-il, tous les ministres pretendus réformez de trouver une seule page etc. Au lieu d’y satisfaire, ce qui luy auroit esté bien facile si ces accusations de calomnie estoient bien fondées, il fait semblant de n’avoir pas compris, qu’il s’agit de trouver dans le livre du Renversement une page entiere rapportée mot à mot, sur laquelle on puisse fon- [17] der une accusation d’imposture, et il recommence à son ordinaire à crier que M. Arnauld est un calomniateur quand il dit telle et telle chose, en n’alleguant toûjours que des passages tronquez, dont le sens dépend de ce qui est devant et aprés, et que souvent même, il ne cite pas : afin de donner la peine à celuy qui luy voudroit répondre, de trouver 3 ou 4 lignes detachées dans un gros volume de prés de douze cent pages, pour verifier si elles sont fidellement rapportées, et pour monstrer quel est leur vray sens, par ce qui les précede et ce qui les suit. Aprés cela, Monsieur, seroit-ce estre sage que de raisonner en cette maniere ; M. Jurieu cet homme si grave, si moderé, si ennemy du mensonge, et si esloigné de jamais outrager personne par de fausses accusations, a donné pour titre à un de ses livres contre M. Arnauld : Le Janseniste convaincu de vaine sophistiquerie : et il a dit dans un autre que c’est un Tartuffe ; et que l’on sçait qu’ il n’a fait son Apologie pour les Catholiques par aucune vûe de religion mais pour ne pas perdre ses benefices. Donc ce ne seroit pas sans raison que quelques amis du P[ère] Malebr[anche] soubçonneroient ce meme M. Arnauld de n’avoir combattu la doctrine de ce Pere touchant les plaisirs [18] des sens, que par un esprit de chicane. Encore donc qu’il fust vray, ce qui n’est pas, que de tout temps on eust fait des reproches à M. Arnauld sur ce pied là, il ne s’ensuivroit pas qu’on eust droit de lui en faire de semblables dans le point dont il s’agit. Mais afin qu’il y eust en cela quelque probabilité, il faudroit que non seulement on luy eust fait de tout temps de tels reproches, mais qu’on les eust appuyez de bonnes preuves, c’est-à-dire qu’on l’eust souvent convaincu d’avoir agi de mauvaise foy. Car des accusations sans preuve contre un homme de bien, en quelque nombre qu’elles puissent estre, ne furent jamais une presomption, qu’il est capable de faire les choses dont il auroit esté accusé. Tout ce que cela prouveroit est qu’il auroit eu de tout temps beaucoup d’ennemis, et des ennemis fort injustes et fort emportez. §. 5. IV e Argument pour justifier le soubçon qu’on auroit de la mauvaise foy de M. Arnauld. Vous croyez, Monsieur, qu’on le pourroit tirer du peu de liaison qu’il [19] y a entre le principal sujet du livre de M. Arnauld, et ce qui est traitté dans ces 4 grands chapitres des plaisirs des sens. Réponse. Je doute, Monsieur, qu’il y eust aucun amy du P[ère] Malebranche qui voulust se servir de cette raison. Elle ne luy a pas reüssi à luy-méme, quand il en a employé une semblable pour faire croire, que c’étoit par chagrin que M. Arnauld avoit écri[t] son livre des Idées [11]. Mais de plus on ne voit pas qu’on fust bien fondé de prendre pour une épisode hors de propos ce que M. Arnauld dit dans son livre touchant les plaisirs des sens. Car ayant entrepris de refuter le Traitté de la nature et de la grace, et y ayant trouvé cette proposition plusieurs fois repetée, qu’on est heureux en jouissant de ces plaisirs, pourquoy voudroit-on qu’il l’eust laissé passer sans en rien dire, s’il l’a jugée non seulement fausse, mais tout-à-fait contraire aux vrais principes de la morale[?] §. 6. V e Argument pour appuyer ce même soubçon. Ce que j’appelle un 5e Argument n’en est pas proprement un. C’est la mamiere dont vous dites que ceux qui soub- [20] çonneroient M. Arnauld de mauvaise foy, pourroient répondre aux 4 preuves que je vous ay données du contraire dans l’ Avis. Vous leur faites dire (p.18) que tout ce qu’on peut conclure en general des precautions que M. Arnauld a observées, c’est qu’estant homme d’esprit et aguerri dans les disputes plus que personne du monde, il a bien cache son jeu, et s’est menagé des lieux de retraite en cas de besoin, comme font les bons guerriers : Qu’on sçait assez q’un auteur habile ne fait pas grossierement une chicane à son adversaire, et sans se couvrir des apparences de la bonne foy : Et qu’ansi ceux qui auroient une fois crû que M. Arnauld ne pouvoit écrire qu’avec des vuës un peu malicieuses contre la doctrine des plaisirs des sens, ne changeroient pas d’opinon en remarquant les 4 choses que l’on a developpées dans l’ Avis . Vous reconnoitrez, Monsieur, quand vous y aurez bien pensé, que rien ne seroit plus indigne d’un chrestien, et mesme d’un homme d’honneur, que cette sorte de réponse, parce que rien ne seroit plus propre à justifier les jugemens les plus témeraires, et les plus malitieux. Quelque reglée, par exemple, que puisse estre [21] la conduite d’une femme, si elle a un peu de beauté qui puisse malgré elle faire concevoir de mauvais desseins contre son honneur, qui empeschera que la malice de ceux mêmes qui desespereront de pouvoir rien obtenir d’elle, ne la décrie par des médisances adroites, sans qu’on la puisse defendre par toutes les précautions qu’elle apporte pour esloigner d’elle ces mauvais soubçons, puis qu’on pourra toûjours dire, quoy qu’elle fasse pour ne point donner de prise sur elle, que tout ce qu’on peut conclure du reglement de sa conduite, c’est qu’ elle cache bien son jeu, et qu’on sçait assez qu’une femme habile ne fait pas grossierement une telle faute, sans se couvrir des apparences de la vertu. Je n’ay pas besoin de m’arrester davantage pour faire voir quelle ouverture cela donneroit à rendre presque incurables les playes de la médisance. Vous le sentez bien, Monsieur, et vous jugez assez qu’on n’y peut rien opposer de plus fort, qu’une conduite toute contraire à ce qu’on impute à ceux de qui on médit. Or que gagnera-t-on par là, puis qu’on pourra toûjours dire, que c’est qu’ ils cachent bien leur jeu, et que d’habiles gens ne font pas grossierement une trahison sans se couvrir des apparences [22] de la bonne foy. Mais cela peut estre, dira-t-on, et il arrive quelquefois que des personnes qui paroissoient gens de bien n’estoient que des hypocrites. Cela est vray, mais il faut que ce soit autre chose que des imaginations et des soubçons qui les ait fait reconnoitre pour hypocrites. Il est donc tres faux qu’il soit permis sur ces sortes de peut-estre, sans des preuves positives et bien fondées de soubçonner personne de mauvaise foy ou d’hypocrisie : et c’est une des plus damnables propositions de morale que l’on se pust imaginer, de pretendre que ces soubçons ne soient pas défendus, lorsque l’on peut dire, Que ce qui est cause qu’on ne trouve rien dans ce que font ceux contre qui on les forme, qui puisse donner lieu de les regarder comme des chicaneurs ou des hypocrites, c’est qu’ils sçavent bien cacher leur jeu. Vous voyez donc, Monsieur, qu’il n’y a rien de solide dans tout ce que vous avez crû qui pourroit venir dans l’esprit de quelques partisans du P[ère] Malebranche qui auroient soubçonné M. Arnauld d’avoir combattu de mauvaise foy la doctrine de ce Pere touchant les plaisirs des sens. [23] Mais cela vous importe peu, puisque vous n’avez pas cette pensée de M. Arnauld, et que vous déclarez positivement, que vous ne croyez point qu’il ait agi de mauvaise foy, ni par un esprit de chicane. Nous voila donc assez d’accord sur ce premier chef. Voyons si nous pourrons nous accorder de même sur le second, qui est plus important en soy, mais qui l’est moins à l’égard de M. Arnauld. Car vous dites vous mesmes, Monsieur, que vous estes sur, qu’il aimeroit mieux que l’on crust qu’il auroit manqué de lumiere en reprenant dans son adversaire ce qui ne seroit pas reprehensible, que non pas qu’on le soubçonnast d’avoir manqué de probité en le chicanant et le combattant de mauvaise foy pour le rendre suspect du costé de la morale. [24] II e Point. S’il est vray dans le fond que M. Arnauld a eu tort de trouver à redire à la doctrine de P. Malebranche touchant les Plaisirs des Sens. §. I. Estat de la Dispute. Il s’agit de sçavoir si on ne peut raisonnablement douter de la verité pretendüe de cette proposition : les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en joüissent, et d’autant plus heureux qu’ils sont plus grands. Si le P[ère] Malebranche n’avoit dit cela qu’en passant, une fois ou deux et sans y faire de réflexion, apparemment on l’auroit aussi laissé passer sans le contredire. Mais il paroist qu’il est fort attaché à ce sentiment. On le trouve dans tous ses ouvrages. Il le regarde comme un principe dont il ne croit pas que l’on puisse douter. Il distingue avec grand soin les corps d’avec les plaisirs des sens. Car en même temps [25] qu’il assure par tout que ces derniers nous rendent heureux, il nous avertit serieusement que c’est une grande erreur de croire que les corps soient nôtre bien : il nous donne un avis contraire touchant les plaisirs des sens, qui est qu’il faut bien se donner de garde de dire aux voluptueux, que ce ne nous sont pas des biens, et qu’ ils ne rendent pas heureux ceux qui en joüissent, parce que cela n’est pas vray. Il a cherché dans la metaphysique de quoy appuyer sa pensée. Il y a trouvé que ce ne sont pas les corps qui sont la cause de ces plaisirs, comme on se l’imagine faussement, mais que c’est Dieu qui les forme immediatement dans nôtre ame, quoy qu’à l’occasion de quelque changement dans nôtre corps. Et c’est sur cela qu’il fonde cette nouvelle spiritualité, que le plaisir est imprimé dans l’ame, afin qu’elle aime la cause qui la rend heureuse (c’est à dire Dieu) qu’elle se transporte vers elle par le mouvement de son amour, et qu’elle s’y unisse étroittement pour estre continuellement heureuse. On voit par là quelle liaison a cette matiere avec celle des causes occasion[n]elles qui determinent l’action de la cause generale, qui est le sujet du premier livre contre le [26] nouveau systeme [12]. Quoy qu’il en soit et quelque raison qu’ait eüe M. Arnauld d’y entrer, il paroist qu’il a combattu de tres-bonne foy l’opinion de son adversaire : et qu’il a eu raison de supposer, comme vous l’avoüez vous mêmes, que le P[ère] Malebranche ne vouloit pas dire, qu’on estoit heureux en joüissant des plaisirs des sens, parce que l’on croyoit l’estre, mais parce qu’on l’estoit effectivement. Ayant donc pris en ce sens la pensée de ce Pere, il l’a combattuë par diverses preuves. Mais il est important, Monsieur, de remarquer qu’entre ces preuves, il s’est bien gardé d’employer les deux, qu’on auroit lieu de croire par vôtre réponse, qui seroient les principales dont il se seroit servi. L’une que les plaisirs des sens ne sçauroient estre nôtre bonheur, parce que nous n’en avons point d’autre que celuy dont nous joüirons dans le Ciel. L’autre, qu’ils ne peuvent aussi estre nôtre bonheur, parce qu’ils devroient plûtost estre appellez nôtre malheur, à cause des peines dont Dieu punira en l’autre vie ceux qui s’y seront abandonnez en celle-cy. Il n’a pas dit un seul mot dans son livre de l’une ou de l’autre de ces deux choses : et cependant, Monsieur, nous verrons dans la suite [27] que c’est par là que vous croyez satisfaire à toutes les preuves de M. Arnauld comme si elles consistoient en cela. §. 2. Diverses choses dont M. Bayle convient en partie avec M. Arnauld sur cette matiere. Je ne sçavois, Monsieur, ce que vous pourriez opposer à diverses choses que dit M. Arnauld pour establir son opinion, tant elles me paroissent bien fondées. Mais il se trouve aussi que vous ne les avez pas contestées. Il dit d’abord (Liv. I, chap.21 p.411) : Que ce seroit une estrange confusion dans la morale, que de changer les principales notions des choses qui s’y traittent : et il recherche ensuite qu’elle [ sic] est la notion du mot bonheur lors qu’on demande dans la morale : en quoy consiste le bonheur de l’homme. Vous demeurez d’accord qu’en prenant le mot de bonheur comme on le prend dans la morale, il a raison de nier que les plaisirs des sens nous rendent heureux. C’est ce que vous faites entendre lors que vous dites ( Rep[onse] p.17) Que ceux qui jugeront de cette dispute selon le tour de morale que l’on don- [28] ne ordinairement a cette doctrine, et non selon la verité litterale d’un dogme metaphysique seront favorables à M. Arnauld. 2. Il fait voir en quel sens tous les anciens philosophes et s[aint] Augustin ont pris le mot de bonheur. Vous ne pretendez pas qu’il se soit trompé dans cette explication : vous vous estes trouvé obligé d’avoüer que tous les anciens philosophes et tous les Peres ont parlé comme M. Arnauld ; vous dites seulement qu’on le pourra soubçonner de n’avoir dit tout cela que pour former une opposition odieuse entre la doctrine des anciens philosophes et des Saints Peres, et celle de l’auteur de La Recherche de la verité . Que cette opposition soit odieuse ou non : il me suffit maintenant que vous n’ayez pas nié qu’elle ne fust veritable. 3. M. Arnauld a fait remarquer que la principale proprieté de ce qui rend l’homme heureux, est d’estre desirable par luy même. Et c’est ce qu’il montre encore par le consentement unanime des philosophes approuvé par s[aint] Augustin. Vous n’en avez pû disconvenir : mais vous avez pretendu que cela ne fait rien contre le P[ère] Malebranche, parce qu’il est clair, dites vous, qu’il n’a pas donné au [29] mot de bonheur l’appliquant au plaisir, le sens que luy donnent les philosophes, quand ils traitent du souverain bien, dont la principale proprieté est, d’estre desiré pour luy-même : quod est propter se expetendum. 4. Cette proprieté du bonheur, d’estre desirable pour soy-même, fournit à M. Arnauld une preuve convaincante que les plaisirs des sens ne nous rendent point heureux. Car ce qui n’est qu’un moyen n’est pas desirable pour soy-même. Or les plaisirs des sens ne sont qu’un moyen pour nous faire discerner ce qui est propre à la conservation de nôtre corps, comme on le prouve par l’auteur même du systeme dans sa X e Meditation n. 15. Les plaisirs des sens ne nous rendent donc pas heureux, parce que n’estant que des moyens, ils ne sont pas desirables par eux-mêmes. Vous passez tout cela comme estant incontestable, et vous n’y répondez encore autre chose ( Rep[onse] p.24), sinon que le P[ère] Malebranche n’a pas supposé que le bonheur que le plaisir des sens nous apporte soit desirable pour soy-même ; c’est à dire, qu’il a voulu que ce fut un bonheur qui n’eut point la proprieté essentielle du bonheur. C’est comme si quelqu’un avoit dit qu’un singe est un [30] homme, mais qu’on prétendist pour l’excuser, qu’il n’auroit pas supposé que la nature humaine qu’il auroit attribuée au singe fust une nature raisonnable. 5. M. Arnauld a tourné encore cette preuve d’une autre maniere : Rien ne vous peut rendre heureux que ce qui est desirable pour luy-même. Donc si les plaisirs des sens nous rendent heureux, il faut qu’ils soient desirables pour eux-mêmes ; et que par consequent il soit permis de rechercher la volupté. Or rechercher la volupté pour la volupté, est ce qui est appellé par s[aint] Augustin libido sentiendi, et par l’apôtre s[aint] Jean concupiscentia carnis . Vous ne sçauriez encorer rien nier de tout cela, mais tout ce que vous pourrez faire, est de dire seulement, que le bonheur que le P[ère] Malebranche attribuë aux plaisirs des sens, est tout different de celuy qui est desirable pour soy-même : comme si dire cela n’estoit pas la même chose que de dire que ce n’est pas un veritable bonheur ; comme une figure qu’on appelleroit un cercle, mais dont on avoüeroit que tous les diametres ne seroient pas égaux, ne seroit pas un vray cercle. 6. M. Arnauld ajoûte encore cette preuve (l[ivre] I p.422) : Les plaisirs que l’on pretend nous ren- [31] dre heureux, sont des plaisirs prevenans, tels que sont ceux que nous sentons en mangeant des confitures et des perdrix (ce sont les exemples du P[ère] Malebranche) or nous sentons ces plaisirs en mangeant des confitures et des perdrix, soit que nous le voulions, ou que nous ne le voulions pas. Il n-y a donc rien de moins convenable à la dignité de l’homme fait à l’image de Dieu, que de mettre son bonheur dans des modifications de son ame, qui ne dependent ni de sa raison ni de sa volonté, et qui se forment en elle à l’occasion de quelques changement qui arrive dans son corps, soit qu’elle le veüille, ou qu’elle ne le veüille pas. Que pourriez vous répondre encore, sinon que cela est vray du bonheur moral, mais non du bonheur physique ou metaphysique, tel qu’est, selon vous, celuy que le P[ère] Malebranche attribüe aux plaisirs des sens. 7. La derniere preuve de M. Arnauld est, que si les plaisirs nous rendent heureux, c’est une suite qu’ils nous doivent rendre d’autant plus heureux qu’ils sont plus grands et c’est aussi ce que pretend le P[ère] Malebranche. Cependant il pretend ailleurs qu’ils peuvent estre si grands, qu’ils nous ostent l’usage de nôtre liberté ; et il est bien certain [32] que pendant que nôtre ame en est occupée, elle est incapable de se plus nobles fonctions, qui sont la contemplation de la verité, et le goust des biens spirituels. N’est-ce donc pas une chose honteuse que de vouloir que nous soyons d’autant plus heureux, que nous sommes plus déchus de la noblesse de nôtre nature, et plus approchant de l’état des bestes, ou au moins de celuy des enfans qui n’ont point encore de libre usage de leur raison. C’est une des preuves dont se sont servi[s] les adversaires d’Epicure pour combattre son opinion brutale de la volupté : elle doit estre bien plus forte contre des chrestiens, qui doivent mieux connoître que des payens qu’elle [ sic] est l’excellence de l’homme, et quel est le bien proportionné à cette excellence, dont la joüissance le doit rendre heureux. Pouvez-vous faire à cela d’autre réponse que la précedente ; et ainsi reduisant tout à une question de nom, vous avoüez que M. Arnauld a raison en prenant le mot de bonheur comme il le prend ; et que le P[ère] Malebranche l’a aussi de son costé en le prenant comme il l’a pris. Mais en même temps vous mettez tout vôtre fort à montrer, que le P[ère] Malebranche parle plus correctement que M. Arnauld ; et qu’ainsi [33] on a eu tort de [le] critiquer. Il reste donc à faire voir que ce que vous dites sur cela pour justifier le langage du P. Malebranche n’est fondé que sur des suppositions arbitraires, que vous jugerez vous-méme qui n’ont aucune vray-semblance, quand vous les aurez considerées avec plus d’attention. §. 3. Suppositions de M. Bayle pour justifier que le P[ère] Malebranche n’a point dû estre repris, pour avoir dit que les plaisirs des sens nous rendent heureux. I. Que le mot de bonheur a deux notions, l’une de morale, et l’autre de physique ou de metaphysique. Il faut bien que vous supposiez cela, puis que vous dites en un endroit, que les uns jugent de cette proposition ( Rep[onse] p.17 et 18), Les plaisirs des sens nous rendent heureux, selon le tour de morale que l’on donne ordinairement à cette doctrine, et les autres selon la verité litterale d’un dogme metaphysique. Et en un autre (p.28), Que le peuple qui en toute autre chose a besoin d’estre redressé par ceux [34] qui parlent exactement est fort litteral et fort physicien en disant que les plaisirs sont un bonheur. Par où vous voulez faire entendre qu’il parle fort bien du bonheur, quand il l’attribuë, aux plaisirs des sens, parce qu’il en parle comme on en doit parler quand on considere le bonheur en physicien. Cette supposition est fort nouvelle, et on ne voit pas bien comment vous avez pû croire qu’on vous la passeroit sans contredit. Car il me semble que jusques-icy tout le monde a crû, que les mots de bonheur et de malheur, aussi-bien que ceux de vertu et de vice, de juste et d’ injuste, d’ honneste et de deshonneste, de louable et de blamable, de permis et de defendu, estoient des mots de morale, et non de physique ou de metaphysique : c’est à dire que c’estoit de la morale, et non de la physique ou de la metaphysique, qu’on en devoit apprendre les veritables notions. Je doute, Monsieur, que vous osiez dire le contraire. C’est donc en vain que vous nous renvoyez à la physique ou à la metaphysique pour avoir le sens d’aucun de ces mots, qui ne sont point du ressort de ces sciences, où l’on ne fait pas profession d’enseigner ce qui rend l’homme heureux [35] ou malheureux, ou ce qui est juste ou injuste. Quoy que cela soit tres-clair, quelques exemples y pourront donner encore plus de lumiere. C’est à la physique à rechercher ce que c’est que le vin, quels en sont les effets, et qu’elle [ sic] est la cause de ces differens effets, d’où vient qu’estant bû sobrement, il reveille l’esprit, et qu’estant bû avec excés, il l’abrutit et le trouble ? Le physicien en demeure là, et il ne s’avisera jamais, à moins qu’il ne voulust joindre à la physique des digressions de morale, de demander, si c’est un vice ou une vertu de se provoquer à le boire sans bornes et sans mesure, et de prendre pour un sujet de loüange, d’avoir pû le faire plus que pas un autre. Il s’avisera encore moins de mettre en question, si un yvrogne est heureux tandis qu’il boit de fort bon vin. C’est ce qu’il laisse à discuter aux philosophes moraux. Lisez toutes les physiques bien faites, et vous trouverez que je dis vray. La metaphysique a esté plus avant depuis quelques années sur la nature des plaisirs des sens. Elle a découvert que ces plaisirs ne sont pas des modifications du corps, mais des modifications de l’ame, et elle pretend que c’est Dieu qui les for- [36] me en elle à l’occasion de ce qui se passe dans le corps auquel elle est unie, pour luy estre une courte preuve de ce qui est propre à le conserver. Vous avez vû dans le 21 e chapitre de M. Arnauld ce que le P[ère] Malebranche dit sur cela dans sa X e Meditation. Tu as un corps, ton ame y est unie. Tu veux et tu dois le conserver. Tu dois donc travailler à la recherche de deux sortes de biens. Et tu dois avoir deux marques differentes pour discerner ces deux sortes de bien. L’ordre veut que le bien de l’esprit soit aimé par raison, et le bien du corps par l’instinct du plaisir. Que le bien de l’esprit soit recherché avec application, et le bien du corps discerné sans peine. L’ordre veut donc que tu sois averti, par la preuve courte et incontestable du sentiment, de ce que tu dois faire pour conserver ta vie. Voilà tout ce que la metaphysique peut enseigner. Elle en demeure là. Et elle laisse à la morale à rechercher, s’il s’ensuit de là, que les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en jouissent. Et ainsi je ne sçay comment vous vous estes pû imaginer, que cette proposition, les plaisirs des sens nous rendent heureux, estoit la verité litterale d’un dogme metaphysique. Assure- [37] ment, vous vous estes trompe faute d’application, et vous avez pris pour la verité litterale d’un dogme metaphysique, la conclusion morale que vous avez crû que l’on pouvoit et que l’on devoit tirer de ce dogme metaphysique. Et ce qui est de plus facheux, est que vous ne vous estes pas apperçu, que pour bien raisonner vous en deviez tirer une toute contraire. Car ce dogme metaphysique, comme je l’ay déja remarqué, ne dit point du tout, si ces plaisirs des sens, sont ou ne sont pas le bonheur de l’homme : mais il en dit trois choses, dont le philosophe moral à qui il appartient de déterminer ce qui peut estre nôtre bonheur, doit conclure necessairement que ces plaisirs ne le sçauroient estre. Ces trois choses sont. La 1 ère, Que ces plaisirs previennent la raison, et qu’on en est touché soit qu’on le veüille, ou qu’on ne le veüille pas. Or l’homme estant ce qu’il est par sa raison et par sa volonté, ce n’est aussi que par sa raison et par sa volonté qu’il peut estre heureux. La 2 e est, que ces plaisirs ne sont [38] que des moyens pour conserver les corps. Or les moyens n’estant pas desirables pour eux-mêmes, ne peuvent estre ce qui nous rend heureux. La 3 e est, que ces plaisirs ne sont que pour le bien de nôtre corps. Or le bien de nôtre corps n’est pas nôtre bien, comme l’avoüe le P[ère] Malebranche ; et par consequent ce qui n’est qu’un moyen pour nous procurer ce qui n’est pas nôtre bien ; ne peut estre nôtre bonheur. Souffrez donc, Monsieur, que je vous dise que c’est avoir abandonné vôtre client, que d’avoüer comme vous faites que ceux qui prendront le mot de bonheur, comme on le prend dans la morale, seront du sentiment de M. Arnauld. Car c’est à la morale seule ou humaine ou chrestienne à decider ce differend. La physique et la metaphysique n’y ont que faire. Elles nous apprennent seulement quelle est la nature de ces plaisirs : mais ce qu’elles nous en apprennent, loin de nous porter à croire qu’ils nous doivent rendre heureux, nous doit au contraire persuader qu’ils ne sçauroient estre nôtre bonheur. §. 4. II e Supposition. Que le P[ère] Malebranche a suffisamment declaré qu’il prenoit le mot de bonheur, selon les idées populaires. Vous supposez ( Rep[onse] p.20, 21. etc.) que le P[ère] Malebranche a suffisamment declaré qu’il [39] prenoit le mot de bonheur selon les idées populaires, et non selon les idées philosophiques, et que l’on peut prendre pour chicanerie de luy avoir imputé le contraire. Et pour le prouver vous alleguez un endroit de ce Pere cité par M. Arnauld que vous pretendez qui le dit formellement. C’est de son Traité, Disc[ours] 3, n.4 [13]. « Le mot de bien est équivoque : il peut signifier ou le plaisir qui rend formellement heureux ; ou la cause du plaisir vraye ou apparente. Dans ce discours, je prendray toûjours le mot de bien dans le second sens… Comme il n’y a que Dieu qui fasse sentir du plaisir à l’ame[,] il n’y a que Dieu qui luy soit veritablement bien. J’appelle neanmoins du nom de bien les creatures qui sont causes apparentes des plaisirs que nous sentons à leur occasion. Car je ne veux point m’esloigner de l’usage ordinaire de parler qu’autant que cela est necessaire pour m’expliquer clairement. » Vous trouvez, Monsieur, que ce passage est convaincant contre M. Arnauld, et moy je trouve que s’il prouve quelque chose, ce doit estre contre vous. Il est bien certain qu’il ne fait rien contre M. Arnauld. Car ces trois dernieres li- [40] gnes, Car je ne veux pas m’esloigner etc. que vous avez mises en capitale, comme estant décisives, ne regardent point du tout le mot de bonheur, qu’il attribuë aux plaisirs des sens, mais le mot de bien qu’il attribuë à la cause réelle ou apparente de ces plaisirs. Il est donc clair que cela ne prouve nullement ce que vous prétendez, Que le P[ère] Malebranche a declaré formellement dans ce passage : que lors qu’il dit que les plaisirs des sens, nous rendent heureux, il prenoit le mot de bonheur selon les idées populaires. Mais s’il estoit vray que ce qu’il dit du mot de bien il l’ait voulu dire aussi de celuy de bonheur, cela seroit encore d’avantage contre vous. Car ce qu’il dit, qu’ il appellera bien ce qui est la cause apparente du plaisir, parce qu’il ne veut point s’esloigner de l’usage ordinaire de parler, qu’autant que cela luy est necessaire pour s’expliquer clairement, n’empeche pas qu’il ne déclare immediatement aprés : Que les creatures quoy que bonnes en elles-mesmes [...] ne sont point un bien à nôtre égard, parce qu’elles ne sont point la veritable cause de nôtre plaisir ou de nôtre bonheur. Et qu’il n’ait dit dans La Recherche de la verité p.587, que les richesses et les honneurs ne [41] sont point des biens à nôtre égard, quoy que l’Ecriture les appelle des biens en parlant selon le langage ordinaire. Il en seroit de même du bonheur, si c’étoit tant à l’egard du mot de bonheur, qu’à l’égard du mot de bien, qu’il eust declaré qu’ il s’esloigne le moins qu’il peut de l’usage ordinaire de parler. Car cela voudroit dire qu’à l’égard de l’un et de l’autre, il auroit parlé comme le peuple : et qu’ainsi comme il avoit appellé bien, ce qu’il ne croyoit pas estre nôtre bien, il avoit aussi appellé bonheur, ce qu’il ne croyoit pas estre nôtre bonheur. J’ay eu donc raison, Monsieur, de vous dire deux choses sur ce passage, que vous avez mis en lettres capitales pour le faire mieux remarquer : l’une, qu’il ne prouve rien du tout contre M. Arnauld. Car il n’est pas vray que le P[ère] Malebranche y ait declaré, que ç’avoit esté pour s’accommoder au langage du peuple, qu’il avoit appellé bonheur la joüissance des plaisirs des sens. L’autre, que s’il l’avoit dit, comme il l’a dit du bien, cela seroit entierement contre vous, ainsi que je viens de le faire voir. [42] §. 5. III e Supposition. Qu’on n’a pas eu raison de dire, que le P[ère] Malebranche a dû prendre le mot de bonheur autrement que le peuple. Nous venons de prouver qu’il n’est pas vray que le P[ère] Malebranche ait declaré qu’en disant que les plaisirs des sens nous rendent heureux il prenoit le mot de bonheur dans le sens du peuple. Or ne pouvant plus vous prevaloir de cette déclaration, par ce qu’elle n’est pas veritable, voyons si vous avez pu supposer d’ailleurs que cela estoit ainsi : et que M. Arnauld a mal prouvé le contraire lors qu’il a dit : Que ce seroit une étrange confusion dans la morale, lors qu’on la traitte en philosophe dans des livres dogmatiques, de prendre les termes de bonheur ou de ce qui rend heureux, dans des sens esloignez, dans lesquels aucun philosophe ne les auroit jamais pris. Vous faites trois réponses à cela, mais la 3 e ne fait rien du tout à nôtre sujet. Car elle consiste à dire, que par cela meme que l’auteur faisoit profession de parler exactement, et en bon philosophe dog- [43] matique, il a dû parler du bonheur, selon les idées populaires, et non pas selon le sens des philosophes. C’est supposer ce qui est en question, et ce que nous ferons voir en son lieu n’avoir pas la moindre apparence de verité. La 2 e Réponse vient d’estre ruinée. C’est qu’encore, dites vous, qu’un livre soit fort dogmatique et composé par un philosophe, nous n’avons pas droit d’en prendre les termes en un sens esloigné du populaire, lors que l’auteur nous avertit qu’il ne veut point s’esloigner du commun usage. Vous supposez donc que le P[ère] Malebranche nous a averti, qu’il prenoit le mot de bonheur dans le sens populaire, ne voulant pas s’éloigner du commun usage. Et c’est ce qui n’est pas vray, comme on l’a monstré dans le § precedent. Il ne reste donc plus que la premiere réponse, à laquelle neanmoins vous nous permettez de ne nous point attacher, mais ne pouvant nous attacher à d’autre, il faut bien que nous examinions celle-là. Cette réponse consiste à dire : Qu’il n’y a rien de plus ordinaire que de voir dans les livres dogmatiques des philosophes, plusieurs façons de parler prises selon l’idée du peuple. Qu’il n’y a point par exemple de [44] cartesien qui ne dise mille fois, qu’un corps en pousse un autre, que nous remuons nos mains, que les animaux sont attirez par l’odeur des viandes, parce qu’il se contente d’établir dans le chapitre, où il traite de la cause du mouvement, que Dieu est le moteur immediat de tous les corps, et aprés cela il parle comme les autres. On demeure d’accord de tout cela. Mais cet exemple, loin de vous servir, vous est tout-à-fait contraire. Car jamais personne, n’a trouvé mauvais que les philosophes les plus dogmatiques se servent des façons de parler du peuple, quoy qu’ils ne les prennent pas dans le sens du peuple, c’est-à-dire qu’ils parlent comme le peuple, quoy qu’ils ne pensent pas comme le peuple. Il a bien fallu que cela fust ainsi. Car les philosophes n’ayant pas une langue qui leur soit particuliere, ils ne se peuvent pas dispenser à l’égard de la plus part des choses dont ils ont à parler d’employer les mêmes mots que le peuple : mais parce que le peuple n’en a souvent que des idées fort confuses, et quelquefois même tres fausses, ce que font les philosophes, est qu’ils joignent aux mêmes mots, dont le peuple se sert aussi-bien qu’eux, d’autres idées [45] que le peuple, ou au moins de plus nettes et de plus distinctes [14]. Et cela estant, Monsieur, comme on n’en peut douter, n’est-il pas clair que c’est une regle du bon sens, qu’en lisant les livres dogmatiques des philosophes, et sur tout de ceux qui font profession de ne se point laisser emporter aux prejugez populaires, on doit prendre les mots et les façons de parler qui sont communes au peuple et aux philosophes, non selon que les prend le peuple, mais selon que les philosophes ont accoutumé de les prendre, à moins que ceux qui voudroient estre entendus autrement n’en avertissent leurs lecteurs. Et c’est d’où M. Arnauld a eu certainement droit de conclure, que le P[ère] Malebranche n’ayant point averti qu’il prenoit le mot de bonheur, qui est un des plus importans termes de la morale, dans un autre sens que les philosophes ne le prenoient ordinairement, on ne pouvoit supposer sans luy faire tort qu’il l’eust pris dans le sens du peuple et non dans celuy des philosophes. Vôtre exemple des cartesiens non seulement n’infirme pas cette regle mais ne peut servir qu’à la confirmer. Car il ne s’agit pas de sçavoir (et c’est en quoy [46] vous prenez le change), si les cartesiens se servent des façons de parler populaires, comme de dire qu’une boule en pousse une autre : qui en doute ? Mais si ces façons de parler ont le même sens dans leurs livres que dans la bouche du peuple ou des autres philosophes qui ne sont pas cartesiens. A quoy donc peut vous servir cela, pour refuter ce que vous rapportez de M. Arnauld, que ce seroit une étrange confusion dans la morale lors qu’on la traite en philosophe dans des livres dogmatiques, de prendre les termes de bonheur, et de ce qui rend heureux, dans des sens éloignez, dans lesquels aucun philosophe ne les auroit jamais pris. Mais vous avez laissé sans réponse, ce que M. Arnauld ajoûte, et qui me paroist convaincant. C’est que le P[ère] Malebranche ayant assez mal traitté les stoïciens sur ce sujet, il faut bien qu’il ait pris ce qu’ils disoient, que les plaisirs des sens ne nous pouvoient rendre heureux, dans le même sens qu’ils le prenoient, puis qu’autrement le procés qu’il leur fait avec assez de chaleur, n’auroit esté qu’une dispute de mot, et n’auroit rien eu de solide. [47] §. 6. IV e Supposition. Que tout plaisir par cela même que c’est un plaisir, est un bonheur. Cette supposition-cy (p.490. 491. etc. et p.551. 552) est la principale de toutes, et qui serviroit le plus à vous tirer d’affaires, si elle estoit bien establie. Mais si elle ne l’est pas, si elle est purement arbitraire et sans aucun fondement, vous pouvez voir, Monsieur, ce que dit M. Arnauld dans sa Défense, contre ces sortes de suppositions forgées à plaisir, que l’on veut forcer les autres de recevoir, telle qu’estoit celle du P[ère] Malebranche quand il traittoit d’ignorans ceux qui ne vouloient pas demeurer d’accord, que nôtre ame se sent, mais qu’elle ne se connoist pas. Pardonnez moy donc si je vous dis que la supposition dont il s’agit icy n’est pas la meilleure. Elle consiste à prétendre qu’ avoir des sentimens agreables et estre heureux sont la même chose : que ces termes sont convertibles, que les hommes en sont convenus. Toute vôtre réponse est pleine de cette supposition. En-voicy quelques endroits. [48] p.10. L’auteur (c’est-à-dire le P[ère] Malebranche) suppose que le bonheur de nôtre ame formellement pris consiste dans un sentiment agreable. Ibid. Toute sorte de plaisir par cela même que c’est un plaisir, est un bonheur. p.28. C’est parler tres exactement que de dire, que les plaisirs sont un bonheur, parce que c’est attribuer au sujet de la proposition une qualité qui luy est immediatement propre et qui emane de son estre de sorte que c’est une de ces denominations qu’on nomme en philosophie intrinseques. p.30. Supposons que les hommes sont convenus que l’on est riche, lors qu’on possede cent mille francs. Un homme seroit vrayment riche qui les possederoit quoy qu’il les dust perdre huit jours aprés […] Il est en de même du plaisir. Par un établissement ou arbitraire ou absolument necessaire de la nature, il est le bonheur de l’ame. Ainsi tout homme qui sent du plaisir, est heureux pour le temps ou il gouste ce plaisir. p.32. Les plaisirs des sens sont une de ces modifications de l’ame qui constitue son bonheur. p.45. Quoy que Dieu soit nôtre bonheur par excellence, il ne laisse pas d’estre vray au pied de la lettre, que tout estat de plaisir est un bonheur. [49] p.54. Tout plaisir est un vray bonheur et une felicité réelle en ce sens qu’il est un individu physique de la modification generale qui constitue l’essence et la nature du bonheur. p.56. Voilà comment on peut dire que les plaisirs d’un voluptueux sont un vray bonheur, un bonheur réel et neanmoins un faux bonheur. Ils sont un bonheur vray et réel, puis qu’ils sont par leur entité sous l’espece de bonheur, et une modification actuelle qui a l’essence du bonheur en general (car le bonheur en general est d’estre à son aise et en estat de plaisir) mais on peut les appeller un faux bien et un faux bonheur, parce qu’ils sont suivis d’un malheur épouvantable. p.61. Comme un prince peut défendre dans ses Estats le debit d’une monnoye de tres bon alloy ; Dieu peut bien defendre à l’homme l’usage d’un certain bonheur tres-réel et tres-veritable physiquement parlant. p.68. J’avois répondu que Dieu seul est la cause efficiente de nôtre beatitude, mais qu’il n’y a que le plaisir qui en soit la cause formelle, et que la seule voye que nous concevions que Dieu puisse mettre en usage pour nous rendre actuellement et formellement heureux, c’est de communiquer à nôtre ame la modification qu’on appelle sentiment du [50] plaisir. Il paroist clairement par là que je fais du plaisir et du bonheur deux objets inseparables et même convertibles, s’il m’est permis d’user de ce terme, ensuite de quoy je doïs conclure, que chaque espece de plaisir, est une espece de bonheur. Dire et redire souvent une même chose, et la dire toûjours avec une extreme confiance sans en apporter de bonnes preuves, ne suffit pas pour la faire recevoir comme incontestable, lors sur tout qu’on ne sçauroit ne point voir que c’est cela même que l’on nous conteste. Mettre en principe ce qui est en question n’est pas un bon moyen pour gagner sa cause dans une dispute philosophique. C’est ce qu’on appelle petere principium. Vous estes trop honneste homme, Monsieur, pour ne pas souffrir la liberté philosophique, qui m’oblige de vous dire que c’est ce que vous faites dans toute vôtre réponse. Car de quoy s’agit-il, sinon de la verité ou de la fausseté de cette proposition generale : Toute sorte de plaisir par cela même qu’il est plaisir est un bonheur : puis que l’on voit assez que la proposition particuliere : les plaisirs des sens rendent heureux ceux qui en joüissent est une suite necessai- [51] re de la proposition generale : c’est à dire qu’on ne sçauroit admettre la generale, sans admettre la particuliere, ni combattre la particuliere sans combattre la generale. Il s’agit donc de l’une et de l’autre dans la dispute entre le P[ère] Malebranche et M. Arnauld touchant les plaisirs des sens. Le premier soûtient qu’ils rendent heureux : le second le nie, et ne le nie pas seulement, mais il appuye ce qu’il en dit par de tres-bonnes preuves. Vous avez pris parti pour le P[ère] Malebranche contre M. Arnauld, et dans vos Nouvelles et dans cette Réponse. Vous vous estes donc engagé à prouver que M. Arnauld a tort, et que le P[ère] Malebranche a raison. Et comment le prouvez vous ? En disant et redisant sans cesse, que tout plaisir est un bonheur, c’est à dire, en supposant vingt et trente fois ce qui est en question sans le prouver une seule fois. Je ne vois que deux réponses que vous pourriez faire à cela. L’une que l’on ne prouve point les définitions, parce qu’elles sont arbitraires : et que tout ce que vous avez voulu dire est que dans le dictionnaire du P. Malebranche bonheur et sentiment agreable sont la même chose ; sans que ni vous, ni luy ayez esté obligé de vous mettre [52] en peine si ce sont differentes choses dans le dictionnaire des autres. L’autre réponse seroit, qu’on n’a pas besoin de prouver ce qui est constant et dont les hommes sont convenus ; et qu’ainsi vous n’avez pas dû prouver que tout plaisir dés là qu’il est plaisir est un bonheur, parce que les hommes en sont convenus, et que s’ils parlent quelquefois autrement, ce n’est qu’en parlant improprement et d’une maniere figurée. Je reserve au § suivant à examiner cette seconde réponse, et je ne parleray dans celuy-cy que de la premiere. Je ne pense pas que vous voulussiez vous y arrester à cause des raisons suivantes qui ne manqueroient pas de vous venir dans l’esprit. 1. Il ne faut pas abuser de cette maxime, que les definitions des mots sont arbitraires. Car cela ne donne pas droit de changer à sa phantaisie les idées communes des mots ordinaires, et sur tout dans la morale, comme qui voudroit soustenir, que la disposition de se battre en duel à tout venant, est une vertu, parce qu’il auroit pris pour vertu toute sorte de valeur et de courage qui met l’ame au dessus de la crainte de la mort. 2. Il n’est point permis de se faire un di- [53] ctionnaire particulier sans en avertir le monde : car ce seroit tromper les lecteurs. Or le P[ère] Malebranche qui dit si souvent que c’est un bonheur de joüir des plaisirs des sens, n’a jamais averti qu’il prenoit le mot de bonheur dans un sens qui luy estoit particulier. On n’a donc pas de droit de le supposer. 3. Quand nous donnons un sens particulier à quelque terme, nous ne devons pas nous imaginer que les autres s’astreindront à le prendre dans ce même sens, ni par consequent dire qu’une proposition n’est pas vraye, qui seroit vraye selon la signification ordinaire de ce terme, parce qu’elle ne seroit pas vraye selon un sens qui nous seroit particulier. Pourquoy donc le P. Malebranche nous donneroit-il serieusement cet avis : il ne faut pas dire aux voluptueux qu’on n’en est pas plus heureux pour joüir des plaisirs des sens. Car cela n’est pas vray. Cela peut n’estre pas vray, luy repondra-t’on, en prenant le mot de bonheur dans le sens bizarre que vous vous estes avisé de luy donner. Mais si cela est vray dans le sens que donnent au mot de bonheur tout les philosophes raisonnables, qui ont toûjours crû qu’une propriete essentielle du bonheur estoit d’e- [54] stre desirable par soy-même, ce que ne sont pas les plaisirs des sens, pourquoy ne dirions nous pas aux voluptueux qu’ils se trompent, quand ils croyent trouver leur bonheur dans la joüissance des plaisirs des sens[?] 4. Enfin, Monsieur, vous n’avez garde de dire, que ce n’est que dans le dictionnaire du P. Malebranche que vous avez adopté, que tout plaisir est nôtre bonheur, puis que supposant que c’est le langage du peuple, vous ajoûtez, Que quoy qu’en toutes autres choses il ait besoin d’estre redressé par ceux qui parlent exactement, il n’a pas besoin de l’estre en celle-cy, parce qu’en disant que les plaisirs des sens sont un bonheur, il attribuë au sujet de la proposition, une qualité qui luy est immediatment propre, et qui émane de son estre. Vous voyez donc, Monsieur, que pour vous disculper de ce qu’on appelle petition de principe, qui consiste à supposer ce qui est en question sans le prouver, vous ne pouvez pas vous servir de cette premiere réponse, qu’on n’a pas besoin de prouver les definitions de mots, parce qu’elles sont arbitraires, et que vôtre dessein n’a esté que de parler selon le dictionnaire du P. Malebranche. Il faudroit donc que vous [55] eussiez recours à la seconde, mais peut-estre qu’elle ne se trouvera pas meilleure que l’autre. §. 7. V e Supposition. Que les hommes sont convenus de regarder comme un bonheur toutes sortes de plaisirs. Cette seconde réponse seroit qu’on n’a pas besoin de prouver ce qui est constant, et dont tous les hommes sont convenus, comme on n’a pas besoin de prouver que les plaisirs des sens sont des sentimens agreables, parce qu’on sçait assez que les hommes sont convenus [de] n’appeller plaisirs que des sentimens agreables : il ne vous reste donc qu’à dire que les hommes sont convenus d’appeller bonheur tout plaisir ou sentiment agreable, et qu’ainsi vous avez pû supposer sans preuve ; Que tout plaisir dès là qu’il est plaisir est un bonheur. C’est en effet ce qu’il paroist que vous supposez en la p.30. Supposons, dites vous, que les hommes soient convenus que l’on est riche lors qu’on possede cent mille francs, tout homme qui les aura sera riche, quoy qu’il les dust perdre huit jours aprés. Il en [56] est de même des plaisirs. Par un établissement ou arbitraire ou necessaire, il est le bien de l’ame. (Vous avez voulu dire, il est le bonheur de l’ame ; car il s’agit du bonheur et non seulement du bien) ainsi tout homme qui sent du plaisir est heureux pour le temps qu’il gouste ce plaisir. N’est-ce pas faire entendre que ce que vous dites par supposition pour ce qui est d’ estre riche, vous le pensez effectivement pour ce qui est d’ estre heureux, sçavoir que les hommes sont convenus, qu’on est heureux tant qu’on joüit du plaisir. Autrement vostre comparaison ne prouveroit rien. Mais pour donner plus de vray semblance à cette supposition, vous en faites une autre, en faisant entendre que les hommes sont tellement convenus que les plaisirs des sens sont un bonheur, que s’il y en a qui ont peine à les appeller un bonheur, c’est en parlant figurement et non proprement : et cela par l’une ou l’autre de ces deux raisons ; l’une que c’est un bonheur peu considerable en comparaison de celuy dont nous esperons joüir dans le ciel, et qu’ainsi il est à propos de reserver le nom de bonheur, pour la souveraine felicité de l’autre vie. C’est ce que vous appellez en deux ou trois endroits une pensée de- [57] vote mais qui n’est point philosophique (p. 69). Car quoy que cette espece de plaisir que Dieu communique à l’ame des fidelles glorifiez merite le nom de bonheur par excellence ; cela n’empesche pas que pour parler dans l’exactitude philosophique, toutes les autres especes de plaisir ne doivent estre appellées bonheur. L’autre raison qui fait, selon vous, qu’on n’appelle pas bonheur des plaisirs des sens, quoy qu’ils le soient veritablement, c’est qu’on a quelquefois plus d’égard à leurs effets et à leur suite, qu’à ce qui leur convient par leur nature. Et ainsi, dites vous en plusieurs endroits (p.29. 32), quand on dit que les voluptueux sont plutôt malheureux qu’heureux ; c’est par une figure qu’on appelle metonymie, selon laquelle on donne à la cause par accident le nom des mauvais effets qui en resultent, qui font à l’égard de ce bonheur des voluptueux des peines épouvantables pour l’autre vie. Tout cela ne seroit pas mal inventé s’il estoit vray que les hommes fussent convenus de joindre l’idée de bonheur à celle de plaisir, et d’estimer heureux tous ceux qui joüissent de quelque plaisir que ce soit pendant qu’ils en joüissent. Mais c’est un fait que vos deux raisons ne prouvent point [58] mais qu’elles supposent : c’est-à-dire que si le fait d’ailleurs estoit bien constant, vos deux raisons pourroient servir à expliquer pourquoy on parleroit quelquefois d’une autre sorte. J’en pourrois demeurer là : car c’est à celuy qui pose un fait à le prouver. Je veux bien neanmoins me charger d’en monstrer la fausseté, et cela sera bien facile. Depuis qu’on a commencé à philosopher parmy les Latins et parmi les Grecs, ce qui aprés les conquestes d’Alexandre comprennoit presque tout l’Orient ; jusqu’à ce qu’il n’y ait plus eu de philosophes payens par l’extinction du paganisme, c’est-à-dire durant plus de 800 ans, il n’y a rien à quoy ces philosophes se soient appliquez avec plus de soin, qu’à rechercher ce qui rend l’homme heureux : quid efficiat hominem beatum (ch. 21, p.413). C’est ce que M. Arnauld a fait voir qu’a remarqué s[aint] Augustin au livre 19 de La Cité de Dieu ch. I : Quam quæstionem magna intentione versantes invenire conati sunt quid efficiat hominem beatum. Illud enim est finis boni nostri, propter quod appetenda sunt cœtera, ipsum autem propter se ipsum. Et vous y trouverez aussi pourquoy les philosophes ont tant parlé du bonheur et de ce qui [59] rend l’homme heureux. C’est parce qu’ils regardoient cette question comme la plus importante de toute la philosophie. Car celuy, dit Ciceron ( De fin[ibus] I,5), qui ignore quel est le souverain bien, ignore necessairement la maniere dont il doit vivre, et se trouve dans un si grand égarement, qu’il ne sçauroit trouver aucun port où se retirer : au lieu que quand on le sçait, on sçait aussi à quoy se doivent rapporter toutes les actions de la vie. Cependant, il faut remarquer que ces philosophes ne regardoient le bonheur, dont ils parloient tant, que par rapport à cette vie. Car il y en avoit comme les épicuriens qui n’en connoissoient point d’autre. Et si on excepte les platoniciens, les autres n’avoient que des doutes sur l’immortalité de l’ame. Et ainsi ils n’avoient aucun égard à ce qu’elle deviendroit aprés la mort pour definir ce qui rendoit les hommes heureux. Vous voyez donc, Monsieur, que vos deux solutions vous peuvent servir à expliquer ce qu’ils auroient dit de contraire à vos idées. Car l’un et l’autre a rapport au bonheur ou au malheur de l’autre vie, à quoy ils n’ont jamais pensé. Il ne faut pas aussi vous imaginer que [60] quand ils ont appellé le bonheur dont ils disputoient summum bonum le souverain bien ç’ait esté pour le distinguer d’un autre bonheur qui ne seroit pas si parfait. Cette pensée n’auroit aucun fondement, quoy que vous l’attribuiez à M. Arnauld pour avoir quelquefois nommé le bonheur le souverain bien. Ils n’ont jamais reconnu qu’il y eust d’autre bonheur que ce qu’ils ont appellé summum bonum. Mais ayant regardé le mot de bien comme general et commun à ce qui estoit bonheur et ce qui ne l’estoit pas, ils ont ajousté summum au mot de bonum, comme on ajoute rationale au mot d’ animal, c’est-à-dire, comme on ajoûte la difference au genre. Et ainsi il ne seroit pas moins absurde de prétendre qu’ils ont reconnu par là d’autre bonheur que celuy qu’ils appellent le souverain bien, par où ils entendent le bien desirable pour luy-même, et auquel l’on doit rapporter comme à sa fin tous les devoirs de la vie, que si on pretendoit qu’en appellant l’homme un animal raisonnable, c’est insinuer qu’il y a d’autres hommes qui ne sont pas si parfaits que ceux qu’on appelle animaux raisonnables. Cela estant supposé, considerons quelle notion tous ces philosophes ont eu du [61] bonheur, et s’ils sont propres à nous faire croire ce que vous assurez avec tant de confiance, que tout plaisir dés là qu’il est plaisir est bonheur, et que plaisir et bonheur sont des termes convertibles. Le contraire paroist manifestement par les differentes opinions sur ce qui rend les hommes heureux que M. Arnauld a rapportées dans son 21 e ch[apitre]. Car il est bien certain que les stoïciens et tant d’autres qui ont soustenu avec tant de force que c’estoit presque reduire la condition des hommes à celles de bestes, que de vouloir qu’ils fussent heureux en joüissant des plaisirs des sens, estoient bien esloignez de reconnoistre que tout plaisir rend heureux, et que plaisir et bonheur sont des termes convertibles. Ils se seroient couverts de confusion s’ils avoient fait cet aveû, puis qu’ils auroient donné lieu à leurs adversaires de leur reprocher, que c’estoit renverser la premiere regle du sens commun que de nier d’un sujet, qui est le plaisir, la qualité de bonheur qui luy est immediatement propre et qui émane de son estre ; et que c’est la même chose que si on nioit du tout qu’il est plus grand que sa partie. Mais si les stoïciens par entestement n’en estoient [15] pas voulu convenir, les épi- [62] curiens au moins n’auroient pas manqué de prendre droit sur ce pretendu consentement des hommes, et de commencer par là la preuve de leur doctrine en faveur de la volupté. Or c’est ce qui est bien certain qu’ils ne faisoient pas. M. Arnauld a remarqué qu’ils prenoient pour principe, comme tous les philosophes, la definition du souverain bien, et qu’ils le definissoient comme les autres, ce à quoy il faut rapporter tout ce que l’on fait de bien, et qu’il ne faut point rapporter à autre chose. Torquatus dans Ciceron ( De finib[us] l[ivre] I), commence ainsi à soûtenir le sentiment d’Epicure touchant le souverain bien : Quærimus quid sit extremum, quid ultimum bonorum : quod, omnium philosophorum sententia tale debet esse, ut ad id omnia referri oporteat, ipsum autem nusquam. Hoc Epicurus in voluptate ponit. Et tout ce qu’il tâche ensuite de faire voir, est que cette définition dont il suppose que tous les philosophes demeuroïent d’accord, convient à la volupté : et il parcourt même toutes les vertus, pour monstrer qu’elles n’ont point pour fin l’honnesteté des stoïciens mais la volupté. A quoy bon tout ce circuit si les philosophes avoient crû en ce temps-là que bonheur et volupté sont la même chose, et [63] que tout plaisir par cela même qu’il est plaisir est un bonheur. Ils ruinoient même cette pretention, selon vous, en attachant à l’idée de bonheur ce qui est desirable pour soy-même. Car vous avez reconnu (p.22) que M. Arnauld a eu raison de ne pas vouloir que les plaisirs des sens soient nôtre bonheur, en prenant le mot de bonheur pour ce qui est desirable pour soy-même. Or jamais les épicuriens n’ont douté que ce ne fust une proprieté essentielle du bonheur d’estre desirable pour soy-même. Vous ne trouvez donc pas même dans les épicuriens de quoy appuyer cette proposition, dont vous supposez que les hommes sont convenus, que tout plaisir par cela même qu’il est plaisir est un bonheur. Prouvez-la donc si vous pouvez, mais ne continuez plus à nous supposer que les hommes en soient convenus. Car c’est un fait que l’on vous soûtient avec raison n’avoir pas la moindre ombre de vray-semblance. [64] §. 8. VI e Supposition. Que les plaisirs les plus criminels sont un bonheur. Si la supposition precedente, que tout plaisir est un bonheur, estoit bien fondée, c’en seroit une suite necessaire ce que vous supposez aussi : que les plaisirs les plus criminels sont un bonheur, et rendent heureux ceux qui en joüissent. Car qui peut douter que ce raisonnement ne soit tres-bon[?] Tout plaisir par cela même qu’il est plaisir est un bonheur, et rend heureux tant qu’on en joüit. Or les plaisirs criminels ne laissent pas d’estre plaisirs pour estre criminels. Donc les plaisirs les plus criminels sont un bonheur et rendent heureux ceux qui en joüissent. Vous avoüez tout cela, non seulement en passant et en quelque lieu écarté, mais dans un article exprés de vôtre réponse, où vous entreprenez de monstrer que cela est vray, qu’on ne s’en doit point choquer, et que l’abus qu’on en pourroit faire n’est pas une raison valable pour affirmer que cela est faux. Que nos artifices, nos fraudes pieuses, tous les detours de nôtre prudence se trouvent enfin trop courts quand on les employe pour le mensonge. [65] Mais comment faites-vous voir que cela est si certain ? En supposant à vôtre ordinaire par une pure petition de principe que sentiment agreable, et bonheur sont la même chose : et qu’ainsi comme on ne peut douter qu’il n’y ait des sentimens agreables joints à quelques crimes[,] on ne peut douter aussi que le bonheur ne soit joint au crime pendant cette vie. Sur quoy vous faites parler un voluptueux en ces termes. Definissez le bonheur comme il vous plaira, peu m’importe. Je sçay bien ce que je sçay, c’est que si je devois estre éternellement dans l’estat où je me trouve quand je me divertis, je serois heureux éternellement. Cela vous paroist si certain, que vous vous addressant à moy vous ajoûtez : Vous ne pourriez pas le contredire de bonne foy. Car si les voluptez charnelles (sans excepter les plus criminelles, car c’est de celle[s]-là principalement que la suite de vôtre discours fait voir que vous parlez) devoient toûjours durer sans degoust, sans chagrin aussi pures et aussi vives qu’elles se font sentir en de certains moments, il est certain qu’elles pourroient rendre un homme éternellement heureux. Je ne sçay pas que peuvent penser d’un tel discours les personnes de vôtre com- [66] munion qui font profession de pieté, mais je sçay bien qu’il n’y a point de personne pieuse dans la nôtre qui n’en eust horreur. Mais si cette proposition est vraye, dites vous, peut-on s’en scandalizer que par un scrupule mal entendu[?] Et peut-on douter que cela ne soit vray en supposant comme je fais que plaisir et bonheur sont la même chose[?] Non assurement, on n’en peut douter en supposant cela. Mais c’est cela même qui vous devoit faire defier de vôtre supposition, ou plutost qui vous devoit faire comprendre qu’il falloit qu’elle fust bien fausse, puis qu’une si estrange proposition que je ne veux pas repeter pour ne pas blesser de nouveau les oreilles chrestiennes, en est une suite necessaire. On n’a pas même besoin d’estre chretien pour en estre blessé. Les payens les plus favorables aux plaisirs des sens en ont eu honte, et n’ont jamais osé dire que les voluptez rendissent heureux quand elles sont criminelles. Vous n’avez, Monsieur, qu’à lire le premier livre de Ciceron de Finibus, et vous verrez que les épicuriens soûtenoient qu’il n’y avoit que les voluptez qui estoient reglées par la sagesse et par [67] la vertu qui nous pouvoient rendre heureux. Je n’en apporte point de preuves pour abreger, mais je tire de là un argument qui renverse la proposition dont vôtre paradoxe est une suite. Si les philosophes qui ont tant disputé du bonheur de l’homme estoient convenus, que tout plaisir dés là qu’il est plaisir est un bonheur, ils seroient tous demeurez d’accord que les plaisirs les plus criminels sont un bonheur, et rendent heureux ceux qui en joüissent. Or il est certain au contraire qu’ils ont tous nié generalement sans en excepter les épicuriens, que les plaisirs qu’ils reconnoissoient estre criminels, tels que sont ceux des adulteres, ne sont point un bonheur, et ne rendent point heureux ceux qui en joüissent. Il est donc certain qu’ils se sont point convenus de ce nouveau paradoxe, que tout plaisir par cela même qu’il est plaisir est un bonheur. §. 9. VII e Supposition. Qu’il n’y a point de faux bonheur en considerant le bonheur en luy-même. Vous supposez (ce que j’avoüe encore estre une suite de vôtre suppo- [68] sition capitale) qu’à parler proprement il n’y a point de faux bonheur, et que ce ne peut estre que par une figure qu’on appelle metonymie, en donnant à la cause par accident le nom des mauvais effets qui en resultent, qu’on appelle quelquefois un faux bonheur ce qui est en soy-même un veritable bonheur. C’est ce que vous expliquez en ces termes dans la page 56. Voilà comme on peut dire que les plaisirs d’un voluptueux sont un vray bonheur, un bonheur réel, et neanmoins un faux bonheur. Ils sont un bonheur vray et réel, puis qu’ils sont par leur entité sous l’espece du bonheur, et une modification actuelle, qui a l’essence du bonheur en general. Mais on peut les appeller un faux bonheur parce qu’ils sont suivis d’un malheur épouvantable, et qu’ils n’ont pas la même durée que certains autres plaisirs, qui à cause de leur prerogative particuliere meritent d’estre appellez par excellence le veritable bonheur ; par où vous entendez la felicité du Ciel. Mais les philosophes payens ne connoissoient ni la felicité du Ciel ni ces supplices épouvantables que les voluptueux s’attirent en s’abandonnant à leurs plaisirs. Ce n’estoit donc ni par rapport à la felicité par excellence, ni par la figure appellée me- [69] tonymie qu’ils ont pû appeller un faux bonheur de certains plaisirs qu’ils rendoient d’autant plus miserables ceux qui en joüissoient qu’ils se croyoient plus heureux. C’estoit donc en considerant ce pretendu bonheur en soy-même, et en croyant parler sans figure et tres-proprement qu’ils l’appelloient un faux bonheur. On n’en peut desirer un plus bel exemple que ce que dit Ciceron en parlant de la joye que témoignoit un jeune débauché dans une comedie pour estre venu à bout de satisfaire sa passion. Quid elatus ille levitate inanique lætitiâ et exultans et temerè gestiens, nonne tanto sibi videtur beatior. Cela est tellement dans le bon sens que je ne sçay, Monsieur, comment vous avez pû entreprendre de nous persuader qu’il n’y point de faux bonheur que celuy qu’on appelleroit tel en parlant improprement, ou parce qu’on le compareroit à la vision beatifique, ou parce qu’au lieu de le considerer en luy-même, on le prendroit pour un malheur à cause des suites qu’il auroit en l’autre monde. Mais il semble, Monsieur, que vous n’estes pas d’accord avec vous-même sur le sujet du vray et faux bonheur, et que [70] vous en dites des choses ( Réponse p.68) qui renversent vos principes ; car s’il est vray, comme vous l’assurez, que le bonheur formel consiste essentiellement dans la modification que Dieu communique à l’ame, que l’on appelle sentiment du plaisir, il est impossible qu’un homme ne soit pas heureux formellement, réellement, actuellement, quand Dieu communique réellement à son ame la modification qu’on appelle sentiment du plaisir. D’où il s’ensuit que les foux dont la folie est gaye sont réellement et non seulement en imagination les plus heureux de tous les hommes ; et qu’ainsi vous n’avez pas dû faire regarder comme imaginaire le bonheur de ce fou de la ville d’Argos, qui estoit ravi de joye en croyant entendre les plus belles tragedies du monde lors que personne ne les joüoit devant luy :

Qui se credebat miros audire tragœdosIn vacuo solus sessor plausorque theatro. (Hor[ace], Ep. 2. lib. 2)

Car d’où vient que cet homme qu’Horace dit qui estoit fort sage en toute autre chose, croyoit oüir de belles tragedies lors qu’on n’en jouoit point, si ce n’est qu’en ayant oüi autrefois avec beaucoup de plaisir, les traces qui en estoient demeurées dans son cerveau se reveilloient [71] dés qu’il estoit assis au même lieu, où il avoit accoûtumé de les oüir[?] Et que quelque intemperie du cerveau causant un mouvement extraordinaire aux esprits, ils renouvelloient ces traces aussi fortement, qu’elles l’auroient esté à la presence de ces objets agreables, ce qui les luy faisant concevoir comme presens, il estoit de l’ordre qu’il en ressentist le même plaisir, c’est-à-dire que Dieu communiquast à son ame la même modification qu’on appelle le sentiment du plaisir, que si ces tragedies se fussent jouées effectivement devant luy. Il en est de même de tous les plaisirs, et de toutes les joyes des foux, qui s’imaginent avoir devant eux de certains objets agreables qui n’y sont pas. Tout le monde jusques icy a crû que le bonheur de ces foux, étoit un bonheur faux et imaginaire. Mais pour vous, Monsieur, vous devez dire qu’il est aussi veritable et aussi réel que celuy des personnes les plus sensées que vous estimez heureuses quand elles goustent les plaisirs des sens. Car ils n’ont pas moins qu’elles, ce en quoy, selon vous, consiste essentiellement le bonheur, sçavoir la modification de l’ame qu’on appelle le sentiment du plaisir. Vous vous estes donc bien oublié, quand [72] parlant d’un convalescent, qui mange avec grand appetit et avec un plaisir fort vif, vous demandez : si ce n’est pas là un plaisir qui a toute la realité que doit avoir cet estat de l’ame dans lequel consiste la nature du plaisir et par consequent du bonheur, selon vous ; et vous ajoûtez pour le prouver. Il est sûr qu’il n’y a rien là d’imaginaire, et que cet homme sent des saveurs tres agréables et non pas à la maniere de ce fou, qui croioit oüir de beaux concerts, où il n’y avoit personne. Qu’importe selon vous, pour ce qui est du réel et veritable bonheur de cet heureux fou, qu’il y eust des acteurs ou qu’il n’y en eust point, pourvû qu’il ressentist le même plaisir que s’il y en avoit eu, puis que vous mettez l’essence du bonheur dans le sentiment du plaisir. Or il ressentoit si vivement ce plaisir qu’il ne pust s’empescher d’estre en colere contre ses amis, qui l’avoient fait guerir de cette agreable folie, jusqu’à leur reprocher qu’ils l’avoient tué au lieu de le servir en luy arrachant un si doux plaisir, et luy ostant malgré luy la joye que luy causoit une si agreable erreur :

Pol me occidistis amiciNon servastis, ait, cui sic extorta voluptasEt demptus per vim, mentis gratissimus error.

Prenez donc pour vrayment heureux tous les foux qu’une imagination blessée rend gais et contens, parce qu’elle ne leur représente que des objets agreables ce qui cause naturellement en eux des sentiments de plaisir ; ou ne dittes plus, que tout sentiment de plaisir est essentiellement un veritable bonheur. §. 10. VIII e Supposition. Que le plaisir qui cause le bonheur estant réel, le bonheur consideré en luy-même ne sçauroit estre faux. Cette huitiéme supposition est une suite de la precedente, ou plutôt elle en est le principe. Car ce qui vous fait croire qu’il n’y a point proprement de faux bonheur, mais qu’on n’en peut appeller aucun de ce nom que par une figure appellée metonymie à cause des facheuses suites qu’il peut attirer aprés soy, c’est que vous supposez, que c’est toûjours un bonheur réel et veritable, quand le plaisir dans lequel nous mettons nôtre bonheur est réel et veritable, quoy que ce soit par erreur et par une fausse imagination qu’on y mette son bonheur. [74] C’est sur quoy roule tout ce que vous dites dans la page 60 et en divers autres endroits de vôtre Réponse. Mais en prenant les choses en cette maniere, on dira de même qu’il n’y a point de fausses pistolles ni de faux diamans. Car ce qu’on appelle de fausses pistolles ou des diamans en peinture ou en imagination, mais ce sont des pistolles tres-réelles et tres-veritables qu’on appelle fausses, parce que ce qui y paroist d’or n’a pas les qualitez du vray or ; et que les diamans de même sont de tres-réelles, et de tres-veritables pierres, qui ressemblent aux diamans, mais qui n’en ont pas les qualitez. Il en est de même du faux bonheur. On n’appelle point de ce nom ce qui n’auroit aucune ressemblance au vray bonheur ; comme l’estat d’un scelerat qui meurt sur la roüe. Mais on appelle un faux bonheur le plaisir, le contentement, la satisfaction que ressent un homme tres-réellement et tres-veritablement en ce qu’il a pris par erreur pour son vray bien et pour sa fin, [ce] qui ne l’est point en effet. Tel est par exemple, le plaisir que ressent un homme offencé, en se vangeant de son ennemy et le faisant mourir d’une mort cruelle. Vous [75] ne direz pas que ce plaisir n’est pas réel et veritable. On dit communement au contraire qu’il n’y en a point de plus doux que celuy de la vengeance. Vous pourriez donc dire, en vous attachant à vos principes, que ce n’est point un faux bonheur, mais que s’en est un tres-réel et tres-veritable, et que plus on ressent de plaisir à se vanger cruellement, plus on est heureux. Mais on est assuré que si vous le dites, hors quelques naturels de tigre, il n’y aura gueres de gens qui soient de vôtre avis. Et c’est, Monsieur, ce qui fait voir que rien n’est plus mal fondé que la supposition generale sur laquelle tout cela roule : Que les hommes soient convenus d’appeller bonheur et vray bonheur toute sorte de plaisir de quelque nature qu’il soit. Il y a des cas où on voit tout d’un coup que cette proposition donne de l’horreur. Et si elle est fausse en quelque cas, vôtre systéme du bonheur des plaisirs des sens, est insoutenable, parce qu’il n’a pour fondement que cette proposition : Tout plaisir dés là qu’il est plaisir est un bonheur. Ainsi vous n’avez jamais plus mal deviné que quand vous avez assuré que je ne pourrois contredire ce que vous met- [76] tez dans la bouche d’un voluptueux en le faisant parler en ces termes que j’ay déjà rapportez : Je sçay bien ce que je sçay : c’est que si je devois estre éternellement dans l’état où je me trouve quand je me divertis, je serois heureux éternellement. Ecoutez donc ce que de bonne foy je répondrois au voluptueux qui me parleroit de la sorte. Je vous avoue, luy dirois-je, que vous sçavez bien ce que vous sçavez, c’est à dire que vous sçavez bien que les voluptez charnelles dans le tems que vous vous y abandonnez vous paroissent douces, et que ce sont des sentimens agreables. Qui vous a jamais nié que vous ne sçussiez cela ? Mais c’est aussi à quoy se borne vôtre science. Car il n’est point vray que vous sçachiez que c’est estre heureux que d’avoir des sentimens agreables de quelque nature qu’ils puissent estre. Or c’est ce que vous supposez sans raison lors que vous ajoûtez : Je sçay que si je devois estre éternellement dans l’état où je me trouve quand je me suis absorbé dans les voluptez charnelles, je serois heureux éternellement. Vous prenez un faux bonheur, pour un vray bonheur ; comme celuy qui prendroit une hapelourde pour un diamant. Rien ne nous peut rendre vrayment heureux que ce qui [77] est desirable pour soy-même, et qui remplit nos justes desirs. Les voluptez charnelles n’ont ni l’une ni l’autre de ces qualitez : elles ne sont point desirables pour elles-mêmes. Elles ne nous sont données que pour estre à nôtre ame de courtes preuves de ce qui est propre à la conservation de nôtre corps ou de la nature humaine. S’y attacher à cause du seul plaisir, est un aussi grand dereglement, que celuy des femmes qui mangent des cendres ou des charbons, pour le plaisir qu’elles trouvent à manger ces ordures. Et une preuve qu’elles ne satisfont point nos justes desirs, c’est qu’elles degoustent dés qu’elles durent, ce qui vous oblige vous et vos semblables à les diversifier sans cesse, pour éviter le desgoust qui sans cela en seroit inseparable. Vous ne sçavez donc ce que vous dites, quand vous vous imaginez, qui si ces voluptez demeuroient toûjours aussi vives qu’elles se font sentir en certains momens, vous seriez éternellement heureux. Vous ne vous connoissez ni vous-même, ni la nature de ces plaisirs. Nôtre ame n’est point faite pour ne jouir éternellement que de ces plaisirs brutaux. La privation de plus grands biens sans comparaison dont elle est capable, la rendroit éternellement malheureuse dés [78] qu’elle viendroit à les connoître. Et il est aussi contre la nature de ces voluptez charnelles, de durer long-tems sans qu’on en soit dégouté comme vous ne le sçavez que trop par vôtre propre experience. Mais un autre moyen qui vous pourra servir à vous guerir de vôtre folie, est de faire attention à une autre personne, qui en aura une semblable mais differente de la vôtre. Ecoutez ce que pourra dire un avare, qui se prive de tous les plaisirs dont vous faites vôtre bonheur, puis qu’il ne met le sien qu’à amasser de l’argent par ses addresses et par ses épargnes, et qu’il ne sent de plaisir que dans ce qui contribuë à le faire devenir plus riche. Il dira comme vous : Je sçay bien ce que je sçay. Je sçay combien il est doux d’avoir beaucoup d’argent. Je ne sens de plaisir qu’à en amasser : Et comme j’y reussis par mon industrie, je sçay que si je devois estre éternellement sur la terre dans l’état où je me trouve, je serois heureux éternellement. De bonne foy, que penseriez vous, ô voluptueux, du discours de cet avare ? ne le regarderiez vous pas comme un insensé, qui n’est heureux qu’en imagination, quoy qu’il soit tres-malheureux en effet ? Qui ne sçait, luy diriez-vous, qu’on ne doit de- [79] sirer d’avoir de l’argent, que pour se donner du plaisir, et qu’il n’y a gueres de plus grand déreglement d’esprit, que de se priver de presque tous les plaisirs de la vie pour en amasser. Mais pouvez-vous douter, ô voluptueux, que l’avare ne pense la même chose de vous ; et que l’honnête homme du monde qui met son bonheur dans l’estime que l’on fait de luy, et dans la reputation de sage et de bel esprit qu’il s’est acquise par sa conduite, ne vous regarde tous deux, je veux dire le voluptueux et l’avare, comme de miserables jouets de l’infirmité humaine, qui sont d’autant plus malheureux que chacun est plus content de son faux bonheur[?] Je m’apperçois que je m’étens trop. Mais je n’en suis point faché, pour vous faire voir, Monsieur, que sans user de metonymie, ni de ce qui pourroit estre pris pour une pensée outrée d’un homme entesté qui s’imagineroit fierement qu’on devroit plus déferer à ses paroles qu’à l’expérience, on peut fort bien combattre la fausse opinion que les voluptueux ont de leur bonheur, comme ont fait pendant 7 ou 8 cents ans les plus raisonnables philosophes payens, qui consideroient ces voluptez en elles-mêmes, sans aucun rapport ni à [80] l’enfer ni au paradis, dont ils n’avoient point de connoissance, ou à quoy ils ne faisoient nulle attention. §. 11. IX e Supposition. Qu’on doit prendre du peuple la vraye idée du bonheur. Explication de ce que le peuple croit du bonheur, et en quoy il se trompe. Ce que je viens de dire dans le § precedent suffit presque tout seul pour faire voir qu’il n’y a pas plus de solidité en ce que vous supposez, qu’on doit prendre du peuple la vraye idée du bonheur, pour en parler dans une exactitude philosophique. Vous faites cette supposition en deux endroits (p.28). Vous dites dans l’un : Que le peuple qui en toutes autres choses a besoin d’estre redressé par ceux qui parlent exactement, n’en a pas besoin sur le chapitre du bonheur. Et dans l’autre vous poussez cela jusques à dire : Que plus on fait profession de parler exactement et en bon philosophe dogmatique, plus on doit parler du bonheur selon les idées populaires et non pas selon le sens des philosophes. [81] C’est parler bien differemment, de ce que vous appellez le peuple. Vous en avez d’une part si méchante opinion que hors une seule chose, vous voulez qu’en toutes les autres il ait besoin d’estre redressé par deux qui parlent exactement. Et vous en faites de l’autre tant d’estat, que dans la question qui a le plus exercé les philosophes de l’Antiquité, vous prétendez que son jugement est tellement préferable au leur, que ce soit absolument ce que l’on doit suivre, quand on en veut parler exactement et en bon philosophe dogmatique. Mais je ne sçay, Monsieur, si vous avez bien considéré ce que c’est que ce peuple au jugement duquel vous voulez que l’on se conforme pour avoir la vraye idée du bonheur. Ne vous estes-vous point souvenu de ce qu’en dit un ancien, que c’est une beste à plusieurs testes, Bellua multorum est capitum. Et que rien n’est plus broüillé que les divers sentimens de ces differentes testes touchant le bonheur de l’homme[?] Chacun met son bonheur en ce qui le touche le plus selon sa passion dominante. Les avares, à estre riche[s]. Les vains et glorieux, à estre loüé[s], flatté[s], et estimé[s] dans le monde. [82] Les paresseux, à mener une vie molle, sans travail, sans soin et sans affaires. Les curieux, à contenter leur vain desir de sçavoir quelque chose de nouveau. Les naturels vindicatifs, à ne rien souffrir de desobligeant, qu’ils ne le rendent au quadruple. Les amoureux de la belle gloire, comme ils l’appellent, à en acquerir par des actions extraordinaires de valeur. Les intemperans, à s’abandonner aux plaisirs du boire et du manger, et à d’autres plus infames. Je ne parle point des veritablement gens de bien dont l’amour dominant est de vivre en vrays chrestiens. Car pour ceux-là vous n’y trouveriez pas vôtre compte, et il ne vous seroit pas avantageux que l’on se reglast par leurs idées pour parler du bonheur dans une exactitude philosophique. Les laissant donc à part comme trop severes ; chez qui de tous ceux dont j’ay parlé et d’une infinité d’autres qu’on ne peut imaginer, trouverons-nous ces idées populaires que nous devons suivre selon vous, pour croire que les plaisirs des sens nous rendent heureux en parlant du bonheur dans une exactitude philosophique ? Ne sera-ce que chez les intemperans ? [83] Pour quelle raison ? Qui les a établis les maistres du langage correct touchant le bonheur, et de ses veritables idées[?] Je prevois que vous me direz qu’il n’est pas necessaire d’estre intemperant pour trouver que le vin est bon : et ainsi des autres plaisirs. Je vous l’avoüe : car, comme dit Ciceron avec autant d’élegance que de bons sens : Non necesse est ut ei non sapiat cor, si sapit palatum [i] . Mais je vous soûtiens qu’il faut estre intemperant pour mettre son bonheur à boire du vin que l’on trouve bon, à cause du plaisir que l’on sent en le bûvant : car c’est s’attacher à ce plaisir comme à sa fin, en quoy consiste l’intemperance ; au lieu que la temperance nous oblige seulement à passer par ce plaisir comme par un moyen qui sert à nôtre ame pour discerner ce qui est propre à la conservation du corps auquel elle est unie. Et c’est ce que nous apprend le langage même du peuple. Car il parle tres-correctement quand il dit pour blâmer quelqu’un d’intemperance dans la boisson, que c’est un homme qui aime à boire : par où il est clair que l’on veut marquer qu’il boit pour boire, qu’il recherche le plaisir de boire, et qu’il y met sa fin et son bonheur. Et il en est de même de l’avarice, [84] qui est appellée dans la langue greque l’amour de l’argent : ce qui fait dire au Sage [16] pour donner de l’horreur de ce vice, qu’il n’y a rien de plus méchant que d’aimer l’argent, nihil est iniquius quàm amare pecuniam : et à l’Apôtre, que c’est une idolatrie, parce que l’avare fait une idole de son argent en le prenant pour son Dieu, lors qu’il y met son bonheur, et qu’il le prend pour sa derniere fin. Ainsi, Monsieur, il faut demeurer d’accord qu’en parlant du bonheur dans l’exactitude philosophique, l’homme ne met son bonheur qu’en ce qu’il prend pour sa fin ; et que c’est sa passion dominante qui luy fait prendre pour sa fin une chose plutost qu’une autre. Et cela même est conforme aux idées populaires, puisque chacun ne se croit heureux, que lors qu’il est arrivé à la possession de ce qu’il aime ; et qu’il ne croit de même les autres heureux, que selon qu’il connoist ou qu’il presume connoistre ce qu’ils affectionnent beaucoup. Si on sçait, par exemple, qu’un homme n’aime point la bonne chere, et qu’il en a plutost de l’aversion, on ne l’estimera point heureux pour s’estre trouvé à un grand festin : mais on en felicitera celuy que l’on sçait estre attaché à ces sortes de plaisirs. [85] J’ay donc raison de vous dire que ce sont les intemperans que les plaisirs qu’ils aiment rendent heureux, mais que ce n’est que d’un faux bonheur, tel qu’est aussi celuy des avares en devenant riches, des paresseux en menant une vie molle, des vindicatifs en se vangeant, et de même des autres ; et qu’ainsi les plaisirs des sens n’ont en celà aucun avantage au dessus des autres objets des passions dominantes, qui rendent tous de la même sorte heureux à leurs yeux, ceux qu’elles possedent lors qu’ils en joüissent, mais qui ne leur peuvent donner à tous qu’un faux bonheur, parce que c’est en leur faisant prendre pour leur vray bien et pour leur derniere fin ce qui ne l’est pas : comme un homme ne devient riche qu’en apparence en recevant tres-réellement dix mille pistolles si elles sont toutes de faux or. Mais c’est en quoy le peuple purement peuple se peut aisement tromper. J’entend par là ceux qui n’ont corrigé ni par la foy, ni par l’étude les fausses idées de morale qui nous viennent du peché. Car estimant heureux tous ceux dont je viens de parler, aussi-bien que les voluptueux, ils ne distinguent point si c’est d’un vray ou d’un faux bonheur, comme il n’y a que les con- [86] noisseurs en pierreries, à qui il n’arrive pas de se tromper facilement, en prennant de faux diamans pour de vrays diamans. Mais ce qui aide le peuple à ne pas distinguer entre vray et faux bonheur, est ce que M. Arnauld a remarqué dans son chap. 22, que parce qu’il est clair qu’on ne peut estre heureux si on n’est content, on a crû que cela se pouvoit renverser, et qu’il y avoit lieu de croire que dés là qu’on estoit content, on estoit heureux. Comme donc il est naturel de se trouver content quand on possede ce qu’on aime, et à quoy nôtre cœur est attaché, c’est sur cette fausse maxime, il est content donc il est heureux, que sont fondées toutes ces imaginations d’estre heureux dont se flattent les hommes qui possedent ce qu’ils aiment, quoy qu’ils n’aiment pas ce qu’ils devroient aimer. Il n’est pas necessaire d’estre chrestien pour reconnoitre cette illusion. Les payens l’ont reconnue, et rien n’est plus beau que ce que Ciceron dit sur cela dans un passage de son Hortenisus que s[aint] Augustin nous a conservé en deux endroits de ses ouvrages dans le livre De la Vie bienheureuse, et dans sa lettre à Proba [17] ( Ep[istola] 150, al. 121). Le sentiment de quelques personnes, dit [87] cet orateur, qui ne sont pas philosophes, mais qui n’en sont pas moins hardis à parler en maistres, est que tous ceux qui vivent comme ils veulent sont heureux ; par où il est visible qu’ils vouloient dire : que chacun est heureux quand il peut satisfaire ses desirs, quoy que ce soit qu’il desire. Mais rien n’est plus faux, dit Ciceron ; car dés là qu’on veut quelque chose qui n’est pas dans l’ordre, on est malheureux : et on l’est beaucoup moins de ne pouvoir arriver à ce que l’on veut, que de vouloir ce qui ne se doit pas. Falsum id quidem. Velle enim quod non deceat idem ipsum miserrimum : nec tam Miserum est, non adipisci quod velis, quàm adipisci velle quod non aporteat. Ne puis-je pas, Monsieur, vous dire aussi, ce que s[aint] Augustin dit sur cela à la sainte Dame à qui il écrivoit. Que vous semble de ces paroles ? N’est-ce pas la verité qui les a dictées, à qui que ce soit qu’elle les ait dictées[?] Demeurons-en-là, Monsieur. Il seroit honteux à des chrétiens de n’estre pas aussi délicats sur la notion du vray bonheur que l’ont esté des payens. Et n’aurions nous pas sujet de craindre que le pere de mensonge ne nous eust inspiré, ce qui seroit contraire à ce qu’a dicté la verité même ? [88] §. 12. Qui sont ceux que les plaisirs des sens rendent heureux quoy que d’un faux bonheur : que ce ne sont pas tous ceux qui ressentent ces plaisirs. Ce sont deux questions differentes. L’une si les plaisirs de sens ne nous causent qu’un faux bonheur ; l’autre s’ils nous rendent toûjours heureux, quand ce ne seroit que d’un faux bonheur. J’ay suffisamment parlé de la premiere, et j’ay même dit quelque chose de la seconde. Mais il semble qu’on la peut encore plus éclaircir. Et voicy ce qui m’a semblé y pouvoir beaucoup contribuer. Il me paroist que vous n’avez pas assez demeslé tout ce qui est enfermé dans ce pretendu bonheur des plaisirs des sens, et que c’est ce qui vous a fait supposer comme indubitable que les plaisirs des sens nous rendent toûjours heureux, sauf à disputer si c’est d’un vray, ou d’un faux bonheur. Mais vous changerez peut-estre d’avis, lors que vous aurez fait plus d’attention à ce qui se passe en nous, quand nôtre ame est touchée par quelque joye sensible. Car vous m’avoüerez qu’il y faut distinguer deux choses selon la nouvelle me- [89] taphysique que l’on voit assez que vous supposez dans tout ce que vous dites des plaisirs des sens. La 1 ère est la modification d’un sentiment agreable que Dieu communique à l’ame à l’occasion de quelque mouvement qui se fait dans le cerveau quand les fibres de l’organe de quelques sens sont remuez par de certains corps, comme par exemple lors que les particules du sucre qu’on a dans la bouche remuent les fibres de la langue. Cette modification est ce qu’on appelle le plaisir prevenant ; parce qu’elle prévient la raison et la volonté, et qu’elle n’en depend point. Car qu’on le veüille, ou qu’on ne le veüille pas, on ne sçauroit manger du sucre qu’on n’ait le sentiment de ce plaisir qu’on appelle prevenant. Mais que s’ensuit-il de là ? Que nous ne sçaurions estre heureux, ni d’un vray ni d’un faux bonheur à cause de ce plaisir tant qu’il demeure prevenant, puis qu’il est clair qu’afin que nôtre ame soit dans un estat de bonheur ou veritable ou apparent, il faut qu’elle le connoisse et qu’elle en soit satisfaite, ce qui ne sçauroit estre sans un acte de la volonté. Mais voicy ce qui arrive ensuite. Cette modification qu’on appelle plaisir preve- [90] nant ayant esté communiquée à nôtre ame sans aucune connoissance ny aucune volonté qui l’ait precedée, il y a une connoissance qui la suit aussi-tost. Nôtre esprit s’appercevant par une connoissance de réflexion, de ce qui se passe dans cette plus basse region de nôtre ame qui est plus appliquée à nôtre corps, ce n’est qu’ensuite de cette connoissance que nôtre volonté se porte vers ce plaisir. Mais elle s’y porte differemment dans les temperans et dans les intemperans, au nombre desquels je mets tous ceux en qui regne cette partie de nôtre corruption naturelle que s[aint] Jean appelle la concupiscence de la chair [18]. Dans les temperans qui se sont accoutumez à regarder ces plaisirs comme n’estant point nôtre vray bien ni nôtre fin, ou par le seul instinct de la grace, ou parce qu’ils sçavent de plus qu’ils ne sont donnez de Dieu que pour la conservation de nôtre corps, l’esprit les representant comme tels à la volonté, elle ne s’y porte point par cet acte d’amour qu’on appelle de jouissance, qui n’est que pour les objets auxquels elle s’attache comme à sa fin : et ainsi elle n’a garde de se croire heureuse d’aucune sorte de bonheur ni vray ni apparent. Mais dans les intemperans au contraire [91] qui par leur corruption naturelle que la grace n’a point corrigée, ou par une habitude vitieuse ajoutée à cette corruption se sont accoutumez à regarder les sentimens agreables de ces plaisirs prevenans comme leur vray bien et comme leur fin, aussi-tost que leur esprit les apperçoit, il les represente à la volonté selon cette fausse idée, et la volonté s’y porte et s’y attache avec un grand amour, comme elle fait naturellement à tout ce qui luy est representé comme capable de la rendre heureuse. Et elle croit l’estre par là, mais elle ne l’est que d’un faux bonheur, parce que ce qu’elle embrasse comme estant son vray bien et sa fin, ne l’est point, mais tout au plus le bien de son corps, et un moyen pour le conserver. On voit la même chose dans deux marchands, dont l’un seroit sans pieté et fort avare, et l’autre fort pieux et fort détaché de l’amour du bien. Ils reçoivent en même temps la nouvelle d’un gain tres-considerable. Quel effet cela fera-t’il dans l’un et dans l’autre ? Dans l’avare qui a l’esprit et le cœur corrompu par son avarice que saint Paul appelle comme je l’ay déjà remarqué une idolatrie, parce que l’avare fait un Dieu de son argent, cette nouvelle le rendra heureux, mais d’un faux bonheur, parce [92] qu’elle reveillera dans son esprit l’idée d’une chose que sa volonté trompée par la passion qui la domine embrassera comme son vray bien. Mais dans le marchand pieux, à qui la foy fait considerer les richesses non comme la fin où le cœur doit se reposer, mais comme un moyen de faire de bonnes œuvres, cette nouvelle n’excitera point dans sa volonté un mouvement d’amour vers ce gain, comme on en a pour ce qui nous doit rendre heureux, mais seulement un dessein de s’en servir selon les devoirs de la pieté chrétienne. §. 13. X e Supposition. Que le sommeil rend heureux celuy qui dort. Cette supposition est bien differente des precedentes. Car au lieu que je vous ay avoué que les precedentes estoient des suites necessaires de vôtre supposition que plaisir et bonheur sont des termes convertibles, il en est tout au contraire de celle dont je va[i]s parler. J’entends par là ce que vous dites en la page 53. Que l’on ne peut nier si ce n’est en prennant le mot de bonheur dans un faux sens que le sommeil ne rende heureux celuy qui dort. Au reste, me dites-vous, quand vous niez que le sommeil rend heureux celuy [93] qui dort, vous tombez encore dans le faux sens que je vous ay representé, et qui consiste à ne point faire de difference entre estre heureux et jouir du souverain bien. Je vous l’ay déjà dit, Monsieur, le souverain bien merite par excellence la qualité de bonheur, comme Dieu merite par excellence la qualité d’estre, mais cela n’empéche pas que comme la creature est un estre tres-réel tout plaisir ne soit une felicité tres-réelle. Et l’on peut dire sans hyperbole et sans galimathias poetique, qu’un pauvre qui dort est aussi heureux qu’un roy pendant ce temps là. En general l’on peut dire qu’un homme qui dort est heureux, quand le sommeil le dégage de quelque pensée facheuse. Mais rien n’est plus foible, Monsieur, que ces deux raisons pour prouver que je n’ay pû nier, si ce n’est en prennant le mot de bonheur en un faux sens, que celuy qui dort ne soit heureux d’une felicité tres-réelle. Car pour la derniere raison, comme ce n’est que par accident que le sommeil nous dégage quelquefois de quelque pensée facheuse, et que cela ne convient pas à toute sorte de sommeil, ce ne seroit aussi que par accident que le sommeil rendroit heu- [94] reux. Et de plus si c’est la une felicité tres-réelle, c’en seroit une aussi quand la moindre distraction nous délivreroit d’une pensée facheuse. Pour ce qui est du proverbe, Qu’un pauvre qui dort est aussi heureux qu’un roy pendant ce temps là, ce n’est ni une hyperbole ni un galimathias poetique, mais une façon de parler impropre, par où l’on veut faire entendre, qu’un roy pendant qu’il dort ne sentant point le bonheur que l’erreur des hommes attache à la royauté [19], n’en tire alors aucun avantage qui le rende plus heureux que le pauvre ; et que le pauvre dans ce même estat ne sentant point ce que le monde appelle malheur dans la pauvreté, peut estre regardé alors comme n’estant pas moins heureux que le roy. Mais cela ne prouve en aucune sorte que le sommeil rendre l’un ou l’autre veritablement heureux. Car ce qui égale le pauvre au roy dans le sommeil, est que la royauté ne donne point alors au roy de sentiment agreable, comme la pauvreté n’en donne pont au pauvre de desagreable, parce que le sommeil qui leur est commun, est un état qui est de sa nature qu’on n’y a point de sentiment ni agreable ni desagreable. Or il est impossible selon vous que [95] l’on soit heureux quand on n’a aucun sentiment ni agreable ni desagreable. On n’a pour en estre convaincu qu’à considerer ce que vous aviez dit dans vos Nouvelles, et ce que vous repetez dans vôtre Réponse p.68. Dieu seul est la cause efficiente de nôtre felicité, mais il n’y a que le plaisir qui en soit la cause formelle, et la seule voye que nous concevions que Dieu puisse mettre en usage, pour nous rendre actuellement et formellement heureux, c’est de communiquer à nôtre ame la modification qu’on appelle sentiment du plaisir. Or le sommeil n’est point un état où Dieu se soit engagé par aucune loy generale de communiquer à nôtre ame la modification qu’on appelle sentiment du plaisir, et c’est au contraire un état où l’on n’a pour l’ordinaire aucun sentiment. Rien n’est donc plus contraire à vos principes que d’avoir étendu au sommeil ce qu’ils ne vous obligeoient de dire que du plaisir : en voulant que quiconque dort soit heureux, comme il est vray selon vous que quiconque jouit du plaisir est heureux tant qu’il en jouit. Il faut, Monsieur, que vous ayez une grande inclination de rendre les hommes heureux à peu de frais, puis qu’ils n’ont, selon vous, qu’à s’endormir pour estre heureux. [96] Mais pour nous le persuader, il eust esté bon que vous eussiez refuté ce qui en est dit dans les pages 15 et 16 de l’ Avis, et que vous ne vous fussiez pas contenté de dire ( Rép[onse] p.52), qu’ elles sont un peu foibles, à cause qu’on y prend le mot de bonheur dans le sens où il ne faut pas le prendre. Le public en jugera. Il ne faut que le rapporter. On vous y a fait remarquer que ce que vous dites des plaisirs dans vos Nouvelles en ces termes : S’imagine-t’on qu’en disant aux voluptueux que les plaisirs où ils se plongent sont un mal, un supplice, un malheur épouvantable, etc. se pourroit dire du sommeil. C’est ce qu’on vous avoit representé en se servant de vos termes mêmes ( Avis p.15 et 16) : « S’imagine-t’on qu’en disant à ceux qui aiment à dormir que le sommeil est un mal, un supplice, un malheur épouvantable, on les portera à ne plus vouloir tant dormir ? Bagatelles ! Ils prendront un tel discours pour une pensée outrée d’un homme entesté qui s’imagine qu’on déferera plus à ses paroles qu’à l’experience. » Mais comme on ne s’estoit pas attendu que vous dussiez prendre pour une verité, qu’ un homme est heureux quand il dort ; au lieu que l’on avoit cru que vous le rejetteriez comme une absurdité manifeste, [97] en vous reservant de faire voir qu’il n’en estoit pas de même du sommeil que du plaisir, voicy ce qu’on avoit conclu de cette parodie. « Que diriez-vous, Monsieur, à un homme qui vous parleroit de la sorte pour vous persuader que le sommeil est le souverain bien de l’homme, et qu’il est heureux tant qu’il dort ? Ne seriez vous pas obligez de luy representer, que c’est abuser du mot de bonheur que de vouloir que le sommeil nous rende heureux, mais qu’il ne s’ensuit pas, que s’il ne nous rend pas heureux, ce doit estre un mal, un supplice, un malheur épouvantable : qu’au contraire quand il n’est pas excessif, c’est un moyen innocent de conserver nôtre corps : d’où il s’ensuit seulement, et que ce n’est pas un mal, ni un supplice, et que ce n’est point aussi ce qui nous rend heureux ; puisque c’est renverser les premiers principes de la morale, que de mettre nôtre bonheur dans ce qui n’est qu’un moyen, que nous ne devons point desirer pour soy-même, comme M. Arnauld l’a montré dans le 21 e chap[itre] par le consentement de tous les philosophes et payens et chrétiens. Or il est de même des plaisirs des sens. Ce ne sont que des moyens, dont il nous est permis d’user pour la conservation de nôtre corps, utentis modestiâ, non amantis affectu, comme dit s[aint] Augustin. Et par consequent ce seroit en effet une extravagance de dire à un voluptueux que ces plaisirs sont un mal, un supplice, un malheur épouvantable ; mais ce n’en seroit pas une moindre de s’imaginer, qu’il n’y a point de milieu entre leur dire, que c’est un mal, et un supplice, et leur avoüer que c’est leur vray bien qui les rend heureux tant qu’ils en joüissent. Croyez-vous, Monsieur, qu’il se trouvera beaucoup de personnes, qui diront comme vous, que ces deux pages sont un peu foibles, parce qu’on y prend le mot de bonheur dans un autre sens qu’on ne le doit prendre ? Et n’y a-t’il pas beaucoup d’apparence que ce qu’on y a dit doit estre bien fort, puiqu’il vous a reduit à ne pouvoir soûtenir qu’on est heureux en joüissant des plaisirs charnels, qu’en pretendant que par la même raison, et en prenant le mot de bonheur dans le même sens, tous ceux qui dorment le sont aussi[?] [99] §. 14. XI e Supposition, qui regarde M. Arnauld. Cette supposition ne regarde pas tant la matiere en soy que la personne de M. Arnauld. Vous supposez qu’il n’a combattu ce que dit le P[ère] Malebranche que les plaisirs des sens nous rendent heureux, que parce qu’il s’est imaginé qu’ on ne devoit donner le nom de bonheur qu’à la felicité par excellence qui est celle du Ciel, ou parce qu’il a crû que ce qui pouvoit attirer sur ceux qui s’y abandonnent des supplices épouvantables, ne devoit pas estre appellé bonheur. Il y a plusieurs passages de vôtre Réponse qui font voir que vous attribuez à M. Arnauld l’un et l’autre de ces deux choses. Je n’en rapporteray que quelques-uns pour abreger. Pour la premiere, rien n’est plus clair que ce que vous dites en la p.33. Vous voyez bien, me dites vous, qu’il y a plus de disputes de mots et plus d’equivoques dans ces demeslé que d’autre chose. Vous avez vû la question de nom ; et pour l’equivoque elle est renfermée en ce que M. Arnauld entend par les termes de bonheur et de ce qui rend heureux, la felicité souveraine qui par excel- [100] lence s’appelle bonheur tout court. Or vous declarez dans la p.44. que ce que vous entendez par la felicité souveraine qui par excellence s’appelle bonheur tout court, est la felicité des bienheureux dans le Ciel. Quoy que Dieu, dites vous, soit nôtre souverain bien et nôtre bonheur par excellence, ou ce qui est la même chose, encore que l’estat où il met une ame par la vision beatifique soit le bonheur par excellence, le bonheur tout court, il ne laisse pas d’estre vray au pied de la lettre que tout estat de plaisir est un bonheur. Vous supposez donc que la dispute entre le P[ère] Malebranche et M. Arnauld n’est fondée que sur une equivoque, en ce que M. Arnauld restreint le mot de bonheur et de ce qui rend heureux à la felicité du Ciel et à la felicité par excellence qui s’appelle bonheur tout court. Vous luy attribuez aussi la seconde pensée, en me l’attribuant à moy-même, lors que vous dites en la p.60. Mais comment, me direz vous, les plaisirs des sens sont-ils un veritable bonheur, s’ils sont la cause d’un aussi grand malheur que sont les supplices de l’autre vie. Il est visible aussi que c’est ce que vous supposez et combattez dans les p.30 et 31 comme si le different estoit en cela. [101] Mais il faut, Monsieur, que ce soit l’engagement à défendre ce que vous aviez dit dans vos Nouvelles en faveur du P[ère] Malebranche qui vous a fait avoir recours à cette double supposition. Car M. Arnauld ne vous en pas donné le moindre sujet. Il n’a combattu ce que dit le P. Maleb[ranche] : que les plaisirs des sens nous rendent heureux que dans le 21 e et le 22 e chap. Or y avez-vous trouvé la moindre trace de l’une ou l’autre de ces deux choses : que les plaisirs des sens ne pouvoient pas estre nôtre bonheur, parce qu’ils n’estoient pas la felicité du Ciel : ou parce qu’on ne devoit pas appeller bonheur ce qui conduit les hommes à une extréme malheur[?] Bien loin qu’il se soit servi d’aucune de ces deux raisons de prés ou de loin, vous trouverez qu’il n’en employe point d’autres que celles qui sont ou peuvent estre communes aux philosophes chrétiens et aux philosophes payens qui ont combattu Epicure. Je les ay rapportées en abregé dans le §2. Or ces anciens adversaires d’Epicure n’avoient garde de le combattre par la consideration de la felicité du Ciel et du malheur de l’enfer, puis qu’ils ne connoissent ni l’un ni l’autre. Avouez donc que M. Ar- [102] nauld n’a rien employé de tout cela contre le P[ère] Malebranche, et qu’en effet on n’en a aucun besoin pour ruiner le pretendu bonheur des plaisirs des sens. §. 15. De la fausse alternative. Je vous ay dit, Monsieur, qu’aprés avoir proposé ce que vous aviez à établir contre M. Arnauld en faveur du P[ère] Malebranche vous en commenciez la preuve par ces paroles : S’ imagine-t’on qu’en disant aux voluptueux que les plaisirs où ils se plongent sont un mal, un supplice, un malheur épouvantable non seulement a cause des suites, mais aussi pour le temps où ils les goustent, on les obligera à les detester ? Bagatelles. Ils prendront un tel discours pour un paradoxe ridicule et une pensée outrée. Le plus sûr est d’avouer aux gens qu’ils sont heureux pendant qu’ils ont du plaisir. Je vous ay representé sur cela qu’il est étrange que vous ayez cru pouvoir rien prouver par une si fausse alternative. Car on vous a avoué que ce seroit une extravagance de dire à un voluptueux que ces plaisirs sont un mal, un supplice, un malheur épouvantable. Mais on vous a soustenu que [103] ce n’en seroit pas une moindre de s’imaginer qu’il n’y a point de milieu, entre leur dire que c’est un mal, et un supplice, et leur avouer que c’est leur vray bien qui les rend heureux tant qu’ils en jouissent. Vous entreprenez de montrer que vous ne vous estes point servi d’une fausse alternative. Mais comment le prouvez-vous ? En n’employant de nouveau pour preuves que d’autres fausses alternatives. Vous n’avez pû nier qu’il n’y ait un milieu entre le bonheur et le malheur, mais vous soutenez que M. Arnauld n’a pu avoir égard à ce milieu pour refuter la doctrine du P[ère] Malebranche. Et en voicy, dites-vous, la raison. C’est qu’un homme qui trouve à redire à ces termes, les plaisirs des sens nous rendent heureux, doit necessairement supposer l’une ou l’autre de ces deux choses, ou toutes les deux ensemble. La premiere, qu’il n’y a que la felicité par excellence qui consiste dans la vision de Dieu qui nous puisse rendre heureux. La seconde, que pour éviter les inconveniens du dogme que M. Arnauld a combattu, il faut considerer les plaisirs des sens non selon leur realité physique, mais dans leurs effets, et dans ces fleaux de la justice divine qu’ils attirent sur nos têtes. Voilà donc la raison qui nous a dû faire [104] voir que vous ne vous estiez point servi d’une fausse alternative : mais peut-on nier que cette raison ne soit elle-même une autre fausse alternative[?] Car il n’est point vray que M. Arnauld ait eu besoin pour combattre cette proposition, les plaisirs des sens nous rendent heureux, ni de l’une, ni de l’autre des deux choses que vous pretendez qu’ il a dû necessairement supposer. C’est ce que je viens de vous faire voir dans le § precedent, et il seroit superflu d’en rien dire davantage. Je remarqueray seulement que de ces deux choses que vous voudriez que M. Arn[auld] eût supposées, il n’y a proprement que la derniere qui pouvoit servir à donner quelque couleur à vôtre pretention, qu’on ne doit point mettre de milieu entre le bonheur et le malheur en parlant des plaisirs des sens ; et qu’ainsi on doit ou dire aux voluptueux que c’est un mal et un supplice que d’en jouir à cause des maux que cela attirera sur leur teste, ou leur avouer que ces plaisirs les rendent heureux. Mais de la maniere que vous proposez vôtre preuve, vous ne laissez point de lieu à cette consideration des maux à venir : puis qu’en pretendant que ceux qui combattent le bonheur des plaisirs des sens, doivent dire [105] aux voluptueux que ces plaisirs sont un mal un supplice, un malheur épouvantable, vous adjoûtez, non seulement a cause des suites, mais aussi pour le temps où ils les goûtent. Or cela seroit pris, dites vous, pour une pensée outrée d’un homme ententé [ sic]. D’où vous concluez, le plus sûr est donc d’avoüer aux gens qu’ils sont heureux pendant qu’ils ont du plaisir. Vous voyez, Monsieur, que ce que vous appellez une pensée outrée, est de dire que les plaisirs des sens sont un malheur épouvantable non seulement à cause des suites mais dans le temps même qu’on en joüit. Or vous reconnoissez vous même qu’on peut dire aux voluptueux, que quoy que ces plaisirs considerez en eux-mêmes et dans le temps qu’on en joüit ne soient point un supplice, on les peut appeller un supplice en les considrant dans leurs suites et dans les fleaux de la justice de Dieu qu’ils attirent sur nos testes. Il est donc clair que vous avez argumenté, selon vous même, par une fausse alternative, puis que sans faire mention de ce dernier membre qui est sans doute plus raisonnable que vostre pensée outrée, vous avez conclu tout d’un saut, que la pensée outrée estant hors d’apparence, il ne restoit que d’avouër aux voluptueux que [106] les plaisirs des sens les rendent heureux pendant qu’ils en joüissent. Cependant, Monsieur, prenez garde que je ne vous dis celà qu’en vous combattant par vous-mêmes : comme je le pourrois faire encore en vous priant de considerer, comment ce que vous dites en la page 47 : Pour guerir l’homme de l’amour des vains plaisirs, il faut bien luy en representer les consequences, ce qu’on se feroit pas, si on se tenoit dans le milieu qu’on vous a reproché d’avoir fauté, c’est-à-dire si on luy disoit que ces plaisirs ne sont point nostre bonheur, mais que ce ne sont point aussi un malheur et un supplice : comment dis-je cela se peut accorder avec ce que vous dittes en la p.69 : Prenez y bien garde, Monsieur, il n’est pas besoin afin de porter un homme à füir une chose de luy prouver qu’elle est un mal : il suffit de le convaincre que c’est un moindre bien. Mais tout celà ne regarde pas M. Arnauld. Car vous n’avez pas raison de supposer qu’il a eu besoin de considerer les plaisirs des sens par rapport aux peines de l’autre vie, pour leur disputer l’avantage que vous leur attribuez de rendre les hommes heureux. Rien n’est plus éloigné de sa pensée. Et on voit assez par tout ce [107] qu’il dit sur ce sujet dans son 1 er livre : qu’il est trés-persuadé de ces trois choses. 1. Que les plaisirs des sens sont des sentimens agreables que Dieu nous a donnez pour avertir nostre ame de veiller à la conservation de nostre corps. 2. Que ce seroit donc une pensée outrée et ridicule, de dire aux voluptueux que ce sont un supplice et un malheur épouvantable. 3. Mais qu’il ne s’ensuit nullement de ce qu’ils ne sont pas un malheur et un supplice, qu’on soit obligé de dire qu’ils rendent les hommes heureux pendant qu’ils en joüissent : qu’il est certain au contraire qu’ils ne les peuvent rendre heureux, par de tres-bonnes raisons qui ne supposent ny la connoissance de l’enfer ni celle du paradis. Je vous l’ay dit tant de fois que j’ay peur qu’on ne s’en ennuie. Mais j’y ay esté contraint parce que c’est toûjours où vous en revenez, qu’on ne peut raisonnablement nier que ces plaisirs ne rendent heureux, que par l’une ou l’autre de ces deux raisons, qui assurement ne sçauroient rien valoir à l’égard de M. Arnauld : ou parce qu’on ne voudroit pas reconnoistre d’autre bonheur que la felicité par excellence qui est la vision beatifique : ou parce que ces plaisirs peuvent estre appellez un malheur plûtost qu’un [108] bonheur à cause des supplices éternels qu’ils attirent sur la teste de ceux qui s’y abandonnent. §. 16. Examen d’une nouvelle speculation touchant la spiritualité et la materialité des plaisirs des sens. Il ne me reste plus, Monsieur, qu’à vous dire un mot de la plus importante chose de vôtre ecrit. C’est une pensée metaphysique si subtile et si abstraite, que j’ay une double peur : l’une de n’avoir pas tout-à-fait bien pris vôtre pensée : l’autre de ne pouvoir dire la mienne d’une maniere qui puisse estre entenduë de tout le monde. Vous pretendez, Monsieur, qu’il faut distinguer deux choses dans les plaisirs des sens, leur spiritualité que vous regardez comme leur étant essentielle, et leur materialité que vous voulez qui leur soit accessoire et accidentelle : d’où vous concluez qu’un plaisir des sens, pourroit demeurer idem numero, et n’avoir rien de materiel, parce que la materialité en peut etre separée. C’est ce que j’ay compris de ces paroles de vôtre page 75 : Si la philoso- [109] phie de M. Descartes avoit chassé depuis long-tems les chimeres arabesques et espagnoles, qui ont si fort obscurci le Traité de l’ame, nous discernerions beaucoup mieux la spiritualité du plaisir des sens, et nous la demêlerions mieux de cette materialité accessoire et accidentelle que l’on a raison de decrier : car j’avoüe que c’est un principe inepuisable de corruption. Mais d’où vient cela [?] Est-ce de quelconque qualité physique ou inherente de ces plaisirs ? Nullement. Car à ne considerer les plaisirs que selon leur realité physique, il n’y en a point de plus spirituels les uns que les autres : ils sont tous réellement et proprement spirituels, soit qu’on veüille les qualifier de leur sujet qui ne peut estre qu’un esprit ; soit qu’on veuille les qualifier de leur veritable cause, qui ne peut estre que Dieu : de sorte que la division des plaisirs en spirituels et corporels n’est fondée que sur la coustume qu’on les hommes d’emprunter les attributs qu’ils donnent aux choses, non pas de leur veritable nature, mais des accidens qui les accompagnent. Vous marquez en suite ce que vous croiez avoir donné occasion aux hommes d’appeller quelques plaisirs corporels, et d’autres spirituels : et vous pretendez que cela vient de la difference des causes oc- [110] casionnelles. Parce qu’il y a, dites vous, des plaisirs qui s’excitent dans nostre ame toutes les fois que certains objets grossiers agissent sur nostre corps, nous les appellons corporels et materiels. Au contraire si nous sentons quelque plaisir en consequence d’une pieuse meditation nous l’appellons spirituel. Il est évident que c’est une denomination extrinseque et tropologique qui ne suppose point la difference réelle entre celuy qu’on appelle spirituel et celuy qu’on qualifie corporel. Car changez seulement les causes occasionnelles de ces deux plaisirs, et laissez-les en eux-mêmes ce qu’ils estoient auparavant, vous trouverez qu’il faudra faire un échange de leur titre, et appeller corporel celuy qu’on nommoit spirituel. Vous voulez donc, ce me semble, que le plaisir que ressent une ame devote dans une pieuse meditation, et celuy que ressent un homme de bonne chere en mangeant un ragoust, ne soient l’un spirituel et l’autre corporel, que par une denomination extrinseque, prise de leurs differentes causes occasionnelles, de sorte que chacun d’eux demeurant le même selon toute leur entité et réalité physique, le plaisir de l’ame devote pourroit devenir le plaisir du goin- [111] fre, et le plaisir du goinfre celuy de l’ame devote. Cela me paroist si extraordinaire que j’ay de la peine à croire que ce soit là vostre pensée. Cependant je ne voy pas quel autre sens on pourroit donner à vos paroles. Quoy qu’il en soit, voicy ce me semble ce qui peut éclaircir cette matiere, et en déméler les équivoques s’il y en a dans vôtre discours. Rien ne trouble tant la connoissance qu’il nous est facile d’avoir de nostre ame, que de ce qu’au lieu de la chercher uniquement dans nos sentimens interieurs, nous nous imaginons que des comparaisons prises des corps nous donneront moyen de la mieux connoître : et c’est justement tout le contraire : car la substance qui pense et la substance étendue estant totalement differentes, il n’est pas possible que nous ne nous embarassions, quand nous voulons expliquer les modifications de l’une par celles de l’autre. Appliquons nous donc seulement à bien comprendre ce que nous ne pouvons ignorer, pour peu que nous fassions de reflexion sur ce qui se passe en nous : et nous reconnoistrons que toutes les modifications de nostre ame, pensées, volontez, desirs, plaisirs, ont necessairement deux rapports, l’un à nostre ame comme à leur sujet, l’autre à ce [112] qui en est l’objet. C’est ce qui se sent mieux dans la pensée, mais il en est de même à proportion dans les volontez, les desirs, et les plaisirs. Tout homme qui pense, pense à quelque chose, et ne penser à rien c’est ne point penser. Un architecte pense au palais qu’il bâtit. Un savetier pense au vieux soulier qu’il racommode. Un chirurgien pense au corps mort dont il fait l’anatomie. Un astronome pense aux planetes de Saturne. Un geometre pense à une ellipse dont il recherche les proprietez. Un debauché pense à quelque chose de deshonneste. Un homme qui prie pense à Dieu. Toutes ces pensées considerées par rapport à leur sujet qui est nostre ame ne paroissent gueres differentes, et on ne peut douter qu’à cet égard elles ne soient toutes également spirituelles. Mais elles sont extremement differentes par rapport à leur objet : et c’est ce qui fait que les unes peuvent estre appellées materielles, et les autres spirituelles, les unes basses, et les autres importantes, les unes deshonnestes et les autres pieuses. Il en est de même de nos amours, de nos desirs, de nos plaisirs : il est certain qu’outre le rapport qu’ils ont à nostre ame comme à [113] leur sujet, en quoy on ne remarque pas grande difference ; ils ont un autre rapport à ce qui est leur objet, en quoy ils peuvent estre fort differens. Car qui peut douter que l’ame d’un homme qui aime Dieu, qui desire de le bien servir, et qui ressent un grand plaisir quand il luy rend quelque service considerable, ne soit autrement modifiée que l’ame d’un homme qui aime la bonne chere, qui desire de faire bonne chere, qui ressent un grand plaisir quand il fait bonne chere : ou l’ame de celuy qui aime l’argent, qui desire d’en amasser beaucoup, et qui ressent un grand plaisir quand il a fait un grand gain. Sans doute, Monsieur, que vous demeurez d’accord de tout cela jusques à un certain point : c’est à dire que vous avouez que les hommes ont mis une grande difference entre les amours, les desirs, et les plaisirs de ces trois sortes de personnes. Mais il semble que vous pretendiez que ces differences ne sont point fondées sur quelque chose qui soit intrinseque à ces amours, à ces desirs, et à ces plaisirs, mais que ce ne sont que des denominations extrinseques prises de ce qui ne leur est qu’ accidentel et accessoire. C’est ce qui vous fait dire, qu’à ne con- [114] siderer les plaisirs (et il en doit estre de même des amours et des desirs) il n’y en a point de plus spirituels les uns que les autres, et qu’ainsi les plaisirs les plus brutaux sont aussi spirituels que les plus pieux, parce que vous prétendez que leur réalité physique ne comprend que deux rapports, l’un à nôtre ame qui est leur sujet, l’autre à Dieu qui est leur cause efficiente. Et que deviendra donc le rapport à leur objet ? Vous n’avez pû ignorer qu’ils n’eussent ce rapport, chacun en peut estre trop facilement convaincu par son sentiment interieur. Vous l’avez donc connu et il faut aussi que ce soit ce que vous appellez la materialité des plaisirs des sens, que l’on ne sçauroit trop décrier, et que vous avouez estre un principe inépuisable de corruption. Mais vous pretendez que cette materialité, c’est à dire le rapport de ces plaisirs à leurs objets particuliers, ne leur est qu’ accessoire et qu’ accidentel : et qu’ainsi les plaisirs les plus brutaux demeurant tout ce qu’ils sont, selon leur entité physique, pourroient estre dépouillez de cette materialité, et devenir par là aussi honnestes et aussi saints, que les plaisirs de l’ame devote dans une pieuse meditation. Permettez-moy, Monsieur, de vous [115] dire, que supposé que vôtre sentiment soit tel que je le conçois, certainement vous vous trompez, et que vos nouvelles pensées sur ce sujet, ne sont point un avantage que vous ayez pu tirer de ce que la philosophie de M. Descartes a chassé les chimeres arabesques et espagnoles qui avoient si fort obscurcit le traité de l’ame. Vous devez au contraire apprehender, qu’on ne vous dise qu’il n’y a gueres de chimeres arabesques et espagnoles qui le soient plus, que de s’imaginer que le rapport qu’ont à leurs objets les differentes modifications de nôtre ame, pensées, amours, desirs, plaisirs, n’est rien d’essentiel à chacune, et n’entre point dans son entité physique, mais que ce n’est qu’une denomination extrinseque qui luy est accessoire et accidentelle, et dont elle pourroit estre dépouillée en demeurant ce qu’elle est selon tout ce qu’elle a de réalité physique, de sorte que la perception que j’ay d’une areignée sans rien changer de ce qu’elle a de physique et de réel, pourroit devenir la perception d’un elephant. Je sçay bien que cela pourroit trouver quelque appuy dans la fausse philosophie du P[ère] Malebranche touchant les idées. Car quoy qu’on luy ait pû dire, cette proposition si claire et si certaine d’elle-même, que [116] nos perceptions sont essentiellement representatives de leurs objets, luy a toûjours paru une grande absurdité : et la comparaison dont il se sert pour établir ce paradoxe est tout-à-fait merveilleuse. Il pretend que quand j’apperçois un cercle, ce qui me le represente (ce qu’on appelle autrement la realité objective du cercle) n’est dans la perception que j’en ay, que comme cent pistolles sont dans une bourse de cent pistolles. Si cela estoit vray, vous y trouveriez assez vôtre compte. Car comme en ôtant d’une bourse des pieces d’or pour y en mettre de cuivre, la bourse demeure toûjours la même, quoy qu’on l’appelle en un temps une bourse de pistolles, et en un autre, une bourse de jettons ; on comprendroit aisément comment la même perception, pourroit tantost me representer une areignée et tantost un elephant sans qu’il fût arrivé aucun changement dans la réalité physique de cette perception. Mais j’ay de la peine à croire que vous puissiez vous accomoder de comparaisons si absurdes, pour embrouiller la chose du monde la plus claire, qui est que la perception d’un cercle, d’un quarré, d’un nombre, n’est autre chose que la re- [117] presentation formelle d’un cercle, d’un quarré, d’un nombre. Et je me souviens que dans quelqu’une de vos Nouvelles en parlant de la Défense de M. Arnauld (page 446, 451) vous avez témoigné approuver fort ce qu’il dit sur ce sujet [20]. Ce n’est pas aussi par là, Monsieur, que vous vous y prenez pour montrer que la materialité des plaisirs les plus brutaux en peut estre separée, de sorte que sans perdre rien de leur entité physique, ils pourroient devenir des plaisirs aussi honnêtes et aussi saints que ceux que sent une ame devote dans quelque pieuse meditation. Mais vous pretendez que ce qui fait que les plaisirs des sens sont appellez charnels, et que d’autres sont appellez spirituels, n’est rien de réel dans ces plaisirs, et que c’est seulement une denomination extrinseque prise de leurs diverses causes occasionnelles. Car les uns, dites vous, sont appellez charnels parce que Dieu les forme en nôtre ame toutes les fois que certains objets grossiers agissent sur nôtre corps ; au lieu qu’il y en a que Dieu nous fait sentir en consequence d’une meditation pieuse. D’où vous concluez, qu’en changeant seulement les causes occasionnelles de ces plaisirs, et les laissant en eux-mêmes ce qu’ils estoient auparavant le spirituel deviendroit [118] charnel, et le charnel spirituel. Mais j’espere, Monsieur, que quand vous y aurez fait un peu d’attention, vous reconnoistrez que cela est tout-à-fait insoûtenable. Si les plaisirs qu’on appelle corporels, n’estoient differens des spirituels que par une denomination extrinseque prise de leurs differentes causes occasionnelles, il est sans doute que tous les plaisirs corporels ne seroient aussi differens les uns des autres que que par une semblable denomination extrinseque prise de leurs differentes causes occasionnelles. Or il est tres-facile de vous faire voir que cela ne sçauroit estre. Supposons que deux jumeaux soient tellement semblables entre eux, que personne ne les puisse distinguer que par une denomination extrinseque prise de leurs habits qui seroient de differente couleur, l’un êtant habillé de noir et l’autre de gris, n’est il pas clair que je ne pourrois les distinguer en appellant l’un l’habillé de noir, et l’autre l’habillé de gris, qu’après avoir connu auparavant de quelle couleur est l’habit de chacun. Il en seroit donc de même de deux sortes de plaisirs corporels, s’ils n’estoient differens que par une denomination extrinseque prise de leurs causes occasionnelles : je ne les pourrois distinguer qu’aprés avoir connu [119] la cause occasionnelle de chacun. Or c’est assurément ce qui n’est pas vray. Car 1. Ce ne sont point les corps grossiers, comme vous dites, auxquels les plaisirs du boire et du manger nous font faire attention, qui sont les vraies causes occasionnelles de ces plaisirs. C’est uniquement de certains mouvemens fort delicats qui se font dans nôtre cerveau, qui sont une occasion à Dieu de former ces plaisirs pour estre une preuve courte de ce qui est propre à la conservation de nôtre corps. Or ces mouvemens qui se font dans nôtre cerveau, nous sont entierement inconnus. Donc les vraies causes occasionnelles de ces plaisirs, nous estant inconnues, nous ne pourrions distinguer le plaisir de boire du vin d’avec le plaisir de manger une figue, s’ils n’estoient differens entre eux que par une denomination extrinseque prise de leurs causes occasionnelles. 2. Quand on philosopheroit plus grossierement, et qu’on regarderoit les choses que nous beuvons et que nous mangeons comme les causes occasionnelles des differens plaisirs que l’on ressent en beuvant et en mangeant, ce seroit la même chose. Car qu’on fasse boire à un aveugle ou à un homme qui aura les yeux bandez quatre [120] differentes liqueurs, quoy qu’il n’en connoisse aucune avant que de les boire, il en distinguera les differens gouts, et ce sera au contraire la difference de ces gouts qui luy fera distinguer ces differentes liqueurs. Il est donc faux que ce qui distingue ces gouts ou ces plaisirs ne soit qu’une denomination extrinseque prise de leurs differentes causes occasionnelles, puis que si cela estoit, il faudroit connoistre ces differentes causes occasionnelles avant que de pouvoir distinguer ces gouts, au lieu que c’est par ces gouts que l’on connoist et que l’on distingue ces 4 liqueurs qui sont les corps grossiers, que vous faites entendre avoir esté les causes occasionnelles de ces gouts et de ces plaisirs. Et c’est ce qui prouve manifestement que chacun de ces gouts et de ces plaisirs a en soy-même un rapport essentiel à chacune de ces liqueurs, comme il est aisé aussi de montrer que cela doit estre ainsi selon l’institution de la nature. Car il ne faut que considerer pourquoy Dieu forme en nôtre ame les modifications qu’on appelle corporelles à cause du rapport qu’elles ont aux corps, pour juger que ce rapport a dû estre essentiel et entrer dans leur entité réelle et physique. [121] Rien ne peut mieux nous le faire comprendre que le sentiment de la faim et de la soif. Nostre estomac estant vuide, les acides le picquottent, et ce picquottement cause un certain mouvement dans le cerveau, en consequence duquel, Dieu cause en nostre ame une modification qui s’appelle sentiment de la faim pour l’avertir que nôtre corps a besoin de manger. Il arrive la même chose de l’aridité du gozier à l’égard du sentiment de la soif, qui nous est donné pour avertir nostre ame que nostre corps a besoin de boire. On voit par là que ces sentimens ne doivent pas estre des desirs en general (car à quoy serviroient aux desseins de Dieu des desirs en general, et à quoy nous aideroient-ils à conserver nostre machine) mais qu’il faut que l’un soit un desir de manger, et l’autre un desir de boire. Or comment la faim seroit-elle un desir de manger, si la faim n’enfermoit pas intrinsequement et essentiellement la perception de manger, et si par consequent le rapport au manger comme à son objet n’estoit pas essentiel à la faim[?] Que si on n’en peut douter, on ne peut douter aussi que le desir qu’on appelle faim, ne soit essentiellement et intrinsequement, pour parler ainsi, different du desir que peut [122] avoir un homme de bien de prier Dieu, ou de donner l’aumône. Qui pourroit donc concevoir que ces deux desirs demeurant les mêmes quant à leur entité physique, le premier pust devenir aussi corporel que le premier[?] On voit assez que ce doit estre la même chose des plaisirs. Le plaisir que l’on sent en mangeant un fruit, nous est une courte preuve que ce fruit est propre à conserver nostre corps. C’est ce que la nature m’apprend tout d’un coup lors que j’en mange et que je le trouve bon. Il est donc essentiel à ce plaisir, selon l’institution de la nature, d’avoir rapport à ce fruit : autrement ce plaisir ne me serviroit de rien pour la fin à laquelle il m’est donné. Or c’est le rapport à ce fruit qui le fait appeller un plaisir corporel. Il n’est donc pas vray, que ce qui le fait appeller corporel ne soit rien d’essentiel à ce plaisir, et que ce soit seulement une denomination extrinseque prise de sa cause occasionnelle. Et vous voyez bien, Monsieur, sans que j’aye besoin de l’expliquer davantage, que le rapport aux corps estant essentiel aux modifications de nostre ame qu’on appelle les plaisirs des sens, tout ce que vous avez me- [123] dité sur cela ne peut subsister, et que c’est en vain que vous vous estes imaginé que demeurant ce qu’ils sont et sans rien changer de leur entité physique, ils pourroient estre aussi peu corporels, si Dieu le vouloit, que les plaisirs que ressent une ame sainte en pensant à Dieu. Car c’est tout de même que si l’on disoit, que, si Dieu vouloit, il pourroit faire sans rien changer en tout ce qu’il y a de réel et de physique dans un morceau de cire qui seroit rond, que ce morceau de cire fust quarré. Mais prenez garde, Monsieur, que quand je dis que les plaisirs des sens sont essentiellement corporels non par rapport à leurs sujets ou à leurs causes efficientes, mais par le rapport qu’ils ont essentiellement à quelque chose de corporel, je ne dis pas pour cela qu’ils les faille décrier comme estant tous essentiellement mauvais. Car il y en a qui ne sont mauvais que quand on s’y attache et qu’on y met son bonheur en les regardant comme sa fin et non simplement comme des moyens : mais ils ne sont point mauvais, quoy que corporels, quand on ne s’en sert que pour la fin pour laquelle Dieu nous les donne avec la moderation d’un homme qui en use seulement, et non avec la passion d’un [124] homme qui les recherche et qui les aime. Et c’est par là même que je continuë à vous soûtenir qu’on ne peut dire que les plaisirs des sens nous rendent heureux, en prenant le mot de bonheur, comme l’ont toûjours pris avec raison tous les philosophes ; puis qu’ils sont tous convenus, que ce qui nous rend heureux doit estre desirable pour soy-même, ce que ne sont pas les plaisirs des sens. M. Arnauld l’a si bien prouvé par les principes mêmes du P[ère] Malebranche que vous avez esté obligé de reconnoistre, qu’en n’appellant bonheur que ce qui est desirable pour soy-même, quod est propter se expetendum, on ne peut dire que les plaisirs des sens nous rendent heureux. Or c’est, Monsieur, tout ce que j’avois à monstrer. Il y a assez long-temps que cét ecrit est presque achevé. Mais j’ay attendu pour y donner la derniere main, que j’eusse vû la Réponse du P. Malebranche au premier livre des Reflexions, que vous nous assuriez à la fin de vostre Réponse devoir bien-tost estre imprimée. Ne pouvant croi- [125] re, non plus que vous, qu’il ne s’y défendist pas sur ce qu’on avoit trouvé à redire à sa doctrine touchant les plaisirs des sens, j’estois bien aise de sçavoir ce qu’il en diroit, afin de n’en pas faire à deux fois et d’examiner en même temps ses réponses et les vostres. Mais il a trompé nôtre attente. Quand vous auriez vû sa Réponse imprimée avant que de publier la vostre, il ne vous auroit soulagé en rien, parce qu’il luy a plû de laisser cét endroit sans replique aussi-bien que beaucoup d’autres ; et il ne donne point grande esperance d’y satisfaire une autre fois, puis qu’il termine son nouvel ouvrage en disant, que ceux à qui il fait gloire d’obeïr, souhaitent qu’il demeure dans le silence. Il ne paroist pas aussi que vous ayez grand sujet de dire que vous voudriez bien que cet habile homme eut examiné le premier avis que je vous ay addressé, mais que vous doutez si je le devrois souhaiter. On ne voit pas que cela fut tant ou à desirer pour vous, ou à craindre pour moy. L’habilité quelque grande qu’elle puisse estre, est peu de chose, quand on n’a pas pour soy la verité. Et on n’a pas besoin d’etre fort habile quand on n’a qu’à la défendre dans une matiere aussi claire que celle-là : car je suis fort [126] trompé si vous pouvez trouver beaucoup de philosophes éclairez qui ne soient point de mon avis. Mais j’ay sujet de me plaindre que vous ayez pû apprehender que je ne vous crusse en quelque façon interessé à faire l’apologie des plaisirs des sens. Bien loin que j’aye eu la moindre tentation d’avoir de vous ou de tout autre qui soûtiendroit vôtre sentiment un soubçon si déraisonnable, je n’ay pas seulement pensé qu’il pust venir en l’esprit de personne. J’ay tâché de suivre l’esprit de M. Arnauld en soûtenant sa cause, et je le connois assez pour sçavoir, que ce n’est point son esprit d’employer au lieu de preuves contre la doctrine qu’il combat des soubçons injurieux contre les personnes qui la soustiennent. Il seroit à desirer que ses adversaires n’usassent point envers luy de ce moyen peu honneste, et qu’aprés en avoir esté tant sollicitez, ils se fussent enfin resolus de quitter les invectives et les déclamations pour s’attacher uniquement à défendre le mieux qu’ils auroient pû leurs opinions nouvelles. On n’est point surpris que dans le compte que vous avez rendu public du nouvel ouvrage du P[ère] Malebranche vous n’ayez fait remarquer qu’il pouvoit estre moins injurieux. [127] Il vous a esté permis de l’épargner et on ne s’en plaint point. Mais on vous croit aussi trop équitable pour trouver mauvais ce que M. Arnauld en a dit à l’entrée de son troisiéme livre contre le systeme [21]. Il y alloit de sa conscience et de son honneur de ne se point laisser fletrir par la peinture si hideuse que ce Pere a faite de luy si mal à propos, et sans qu’il en eut donné le moindre sujet. Le public en jugera. Je n’ay plus rien à vous dire, Monsieur, sur ce que vous aviez attribué a M. Arnauld de ne point connoître de liberté d’indifference. On est content de la déclaration que vous avez faite dans vôtre Réponse, que vous n’aviez prétendu par là que de marquer qu’il n’estoit point sur celà du sentiment des molinistes mais de celuy des thomistes. Ce 10 may 1686.

Notes :

[1Voir, à la fin de la Dissertation, p.[124-125], les raisons que donne Arnauld pour ce retard.

[2Pierre Jurieu dans L’Esprit de M. Arnaud : voir Lettre 238, n.15.

[3L’allusion semble désigner le dernier ouvrage d’Antoine Arnauld dans sa polémique contre Malebranche : Lettres de M. Arnauld au R.P. Malebranche, prêtre de l’Oratoire (s.l. 1685, 12°) ; Malebranche devait y répondre par ses Lettres du Père Malebranche touchant celles de Mr Arnauld (Rotterdam 1687, 12°), imprimées par Reinier Leers (éd. A. Robinet, OC, tome vii).

[4Sur les « petites écoles » de Port-Royal, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v., art. de F. Delforge et A. McKenna.

[5Claude Lancelot, Nouvelle Méthode pour apprendre facilement la langue latine (Paris 1644, 8°), et sa Nouvelle Méthode pour apprendre facilement la langue grecque (Paris 1655, 8°) ; chacune des Méthodes connut plusieurs éditions.

[6Dans L’Esprit de M. Arnaud (Deventer [Rotterdam] 1684, 12°), Jurieu ajoute une anecdote pour appuyer les arguments qu’il développe pour représenter les théologiens de Port-Royal comme membres du « tiers parti », plus attachés à leurs opinions philosophiques cartésiennes qu’à la doctrine chrétienne. La position de Jurieu est simple : puisque ces théologiens sont des philosophes rationalistes, ils sont donc sociniens. Pour étayer ses accusations, il évoque l’histoire d’un jeune élève appelé Pierre Picaut (ou Picot), qui aurait « attrapé » ses convictions sociniennes aux « petites écoles » de Port-Royal. Comme Bayle le révèle dans le DHC, s’appuyant sur les témoignages de Richard Simon et de Michel Levassor, tous deux oratoriens, Pierre Picaut était en fait un élève de Noël Aubert de Versé à l’Institution de l’Oratoire vers 1670. Aubert fut convaincu d’avoir « dogmatisé » et d’avoir inculqué ses opinions sociniennes à son élève : le maître fut exclu de l’Oratoire et l’élève s’enfuit en Hollande, où il publia un Traité des parlemens ou estats généraux (Cologne, Pierre Marteau, 1679). Ainsi, contre toute vraisemblance et contre toute chronologie, Jurieu exploita cette histoire de façon polémique contre les « jansénistes » de Port-Royal. Son allusion à Picaut fut parfaitement comprise d’Aubert de Versé, qui publia aussitôt, sous la même fausse adresse que l’ouvrage de Jurieu, un pamphlet satirique intitulé Lettre à M. J … sur son livre intitulé « L’Esprit de Mons r Arnaud » (Deventer, chez les héritiers de Jean Colombius [Rotterdam, Reinier Leers], 1684, 12°), où il attribuait explicitement L’Esprit de M. Arnaud (publié anonymement) à Jurieu et dénonçait ses raisonnements contradictoires sur la tolérance des Eglises et des sectes hérétiques. Cet échange fut à l’origine de l’animosité féroce de Jurieu à l’égard d’Aubert de Versé. Voir Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud (Deventer [Rotterdam], 1684), i.220-224 ; Bayle, DHC, art. « Socin, Fauste », rem. N ; Dictionnaire de Port-Royal, s.v., art. d’A. McKenna ; A. McKenna, Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), p.179-238.

[9Passage tiré du compte rendu dans les NRL, novembre 1684, art. XI, de l’ouvrage de Jurieu, Justification de la morale des réformez contre les accusations de M. Arnaud [...] (La Haye 1685, 8°, 2 vol.).

[10Sur l’ouvrage d’ Arnauld, Le Renversement de la morale des réformez, voir Lettre 18, n.22. Bayle et ses amis avaient exprimé leur indignation à l’égard de la violence rhétorique de Jurieu dans son ouvrage polémique contre Arnauld ; ces accusations d’Arnauld correspondent parfaitement à ce qu’ils appréhendaient : voir Lettre 238, n.15.

[11Sur le premier ouvrage d’Arnauld dans sa polémique contre Malebranche, Des vraies et des fausses idées, voir Lettre 225, n.7.

[12Arnauld explique la généalogie de sa querelle avec Malebranche, qui commença en 1683 par son ouvrage Des vraies et des fausses idées et se poursuivit par ses Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau système de la nature et de la grâce (Cologne 1685-1686, 12°, 3 vol.). Sur l’enchaînement de la querelle avec les réponses de Malebranche, voir Lettres 292, n.5, 314, n.19, 322, n.12, et 376, n.6.

[13Malebranche, Traité de la nature et de la grâce (Amsterdam 1680, 12°), Troisième discours, §IV ; éd. G. Dreyfus, dans Œuvres complètes, dir. A. Robinet (Paris 1958), v.119.

[14Arnauld a sans doute en tête la formule pascalienne : « Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple » ( Pensées, éd. P. Sellier et G. Ferreyrolles, Paris 2000, n° 125) – fragment qui avait été écarté de l’édition dite « de Port-Royal » publiée par Guillaume Desprez (Paris 1670, 1678, 12°).

[15Lapsus pour « avoient ».

[iNon necesse est ut ei non sapiat cor, si sapit palatum, « il n’est pas nécessaire qu’il ait le cœur insensible, si son palais est sensible ». Voir Cicéron, De finibus, ii.8 : nec enim sequitur, ut, cui cor sapiat, ei non sapiat palatum : « car il ne s’ensuit pas que celui dont le cœur est sensible ait le palais insensible ». Malheureusement, Arnauld méconnaît ce qu’il appelle « l’élégance et le bon sens » de Cicéron.

[16Ecclésiastique (ou Siracide) 10, 10 : ce verset de la Vulgate figure dans certains manuscrits grecs, mais il n’est généralement pas retenu dans le texte des Bibles contemporaines. Voir aussi Proverbes 16, 17, et 1 Timothée 6, 10.

[17Augustin, De vita beata, ch. I, §4 ; De la Vie bienheureuse, dans Œuvres complètes, éd. Poujoulat et Raulx (Bar-le-Duc 1864-1873), iii.170 ; Epistola 130, §10, ibid., ii.268.

[18Première épître de saint Jean, 2, 16.

[19Souvenir, sans doute, de Pascal : « La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elle-même, pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est ? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? [...] Qu’on en fasse l’épreuve. Qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères » : Pensées, éd. 1678, ch. XXVI, §1 ; éd. Sellier-Ferreyrolles (Paris 2000), n° 169.

[20Arnauld désigne sans doute un passage du compte rendu de sa Défense contre la Réponse au livre des vrayes et des fausses idées dans les NRL, septembre 1684, art. II : « Mais on peut fort bien dire par provision, et en attendant les nouvelles défenses de l’auteur de la Recherche de la vérité, que M. Arnauld raisonne dans ce dernier livre d’une maniere très-rigoureuse ; qu’il developpe bien les choses ; qu’il détourne adroitement ce qui lui est le moins favorable ; qu’il sait bien trouver les endroits les moins fortifiez, et qu’il forme des argumens bien subtils contre ce qu’il veut combattre. »

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