Lettre 767 : Pierre Bayle à Gilles Ménage

A Rotterdam le 23 e de nov(embre) 1690

Monsieur
Je ne receus qu’hier la lettre où Monsieur de Larroque [1] me faisoit savoir que vous souhaittiez que je vous envoiasse par la poste un exemplaire de l’ Heautontimoroumenos [2]. Sa lettre est neanmoins dattée du 19 e du mois dernier, mais comme il la donna à Monsieur l’ abbé Nicaise qui l’enveloppa avec celles qu’il avoit dessein de nous ecrire à Monsieur de Beauval et à moi [3], et qu’il a sans doutte fait passer encore par d’autres mains, nous avons eté plusieurs sepmaines sans les recevoir. J’en ai [eté] extremement faché Monsieur, puis que ce retardement a eté cause que je n’ai pas pu m’a[c]quiter de votre commission. Je / le fais le plus promptement qu’il est possible, car c’est aujourd’hui meme que je remettrai à la poste la moitié de votre excellente dissertation ; lundi prochain j’y mettrai l’autre moitié. Il en a fal[l]u user ainsi à cause que les gros paquets demeurent presque toujours en chemin. J’ai fait meme battre les feüilles afin que la moitie ne fasse pas un trop gros paquet [4], et j’ai prié Monsieur Leers qui est ami du commis de la poste de lui recommander de meliori nota [5] la depeche d’aujourd’hui et de lundi prochain afin qu’il en touche un mot à son correspondant aux lieux où les mal[l]es sont echangées. Et n’etant pas meme hors de doute par là, je vous ecris à part Monsieur, afin d’etre asseuré qu’au moins vous aprendrez les raisons de la non-execution de vos ordres, ce que vous n’apriendriez [ sic] pas s’il arrivoit [ quod ego abominor [6]] que le paquet fust arreté en chemin, et que j’y eusse mis cette lettre. Monsieur de Larroque m’a extremement rejoüi en m’aprenant que vos Femmes philosophes sont enfin / sorties de dessous la presse [7] et que vos Origines en édition in fol[io] par colomnes sont venues à l’endroit CH [8] ; j’ai une impatience extreme de lire ce qui est deja pret, à savoir l’ Histoire des femmes philosophes, et de voir les Origines achevées d’imprimer, où vous nous donnerez Monsieur des decouvertes si riches en grande abondance. Malheureusement la guerre nous prive des livres qui se font à Paris, et c’etoit là notre principale ressource ; car nos auteurs de ce pays cy ne nous donnent que peu de choses ; la plupart se contentent d’entreprendre de nouvelles editions d’auteurs variorum. Je vous souhaitte ardemment une longue vie et une ferme santé ; vive diu vive fælix etant avec toute sorte de respect votre tres h[umble] et t[res] o[béissant] s[erviteur]
Bayle

Monsieur du Rondel vient de nous donner une Dissertation sur le chenix de Pythagore [9], pleine de traits d’erudition fort peu rebatuë. Permettez moi de vous suplier tres humblement d’envoier l’incluse à Monsieur de Larroque [10].

 

A Monsieur / Monsieur l’Abbé Mesnage / au Cloitre de Notre Dame / A Paris

Notes :

[1Cette lettre de Daniel de Larroque à Bayle, du 19 octobre 1690, ne nous est pas parvenue. La dernière lettre de Larroque qui nous soit connue est celle de septembre / octobre 1686, date à laquelle il était encore à Oxford. Ensuite, nous savons qu’il était à Rotterdam à la date où Bayle dut interrompre sa rédaction des NRL : Larroque rédigea seul les fascicules de mars, avril et mai 1687 et collabora aux trois suivants. Par la suite, il se rendit à Hanovre en qualité de secrétaire de l’envoyé de Guillaume III, Sir William Dutton Colt : il y arriva vraisemblablement à l’automne ou au début de l’hiver 1689 : l’abbé d’Olivet affirme qu’il y resta neuf mois et une lettre de Pellisson à Marie de Brinon, destinée à Leibniz et écrite à Versailles en décembre 1690, nous apprend que Larroque quitta Hanovre pour Copenhague, où il abjura entre les mains du confesseur de l’ambassade de France, probablement à l’automne 1690, après quoi il revint à Paris, où il se trouvait en décembre et où il reçut une pension de trois cents livres sur le clergé. A la date de la présente lettre, Larroque résidait donc à Paris, où il était entré en relations avec Ménage.

[2Bien des années auparavant, après la publication par l’ abbé d’Aubignac d’un Discours sur la troisième comédie de Térence intitulée « Heautontimoroumenos » (Paris 1640, 4°), Ménage avait publié sa Réponse au discours [de l’abbé d’Aubignac] sur l’« Heautontimoroumenos » de Térence (Paris 1640, 4°), et d’Aubignac avait répliqué par son Térence justifié, ou deux dissertations concernant l’art du théâtre, dont la première est un discours sur la troisième comédie de Térence intitulée « Heautontimoroumenos », et la seconde est une apologie de ce même discours. Contre les erreurs de maistre Gilles Ménage (Paris 1656, 4°). Ménage promit de ne jamais lire cette réplique et tint parole pendant trente ans. Anne Dacier, à l’occasion de son édition des Comédies de Térence, traduites en françois, avec des remarques (Paris 1688, 12°, 3 vol.), s’étant déclaré contre Ménage et pour d’Aubignac, Ménage lut la réponse de d’Aubignac pour comprendre ce qui avait pu la convaincre et il explique dans ce discours en quoi la réponse de d’Aubignac ne lui avait pas paru convaincante. Il s’agit donc ici du Discours de Mr. Ménage sur l’« Heautontimoroumenos » de Térence (Utrecht 1690, 8°), qui fut recensé dans l’ HOS de Basnage de Beauval en juillet 1690. La publication coïncidait avec celle de la nouvelle édition des comédies de Térence annotée par Jan Minell qui venait de paraître chez Reinier Leers : Publii Terentii comœdiæ sex quibus accedunt notæ marginales Joh. Minelli (Rotterdam 1690, 8°). Dans sa lettre du 16 décembre 1690 (Lettre 772), Bayle rapportera à Larroque que Ménage a reçu un exemplaire de son Discours par l’intermédiaire de Janiçon, celui envoyé par Larroque ayant été perdu.

[3Ces lettres de Nicaise à Bayle et à Henri Basnage de Beauval, datées du 21 octobre 1690, ne nous sont pas parvenues ; il en sera de nouveau question dans la Lettre 768, où la date est précisée.

[4Nous trouvons ici par hasard la solution d’une énigme posée par la Lettre 691 (n.8), où un garçon d’imprimerie nommé Jonathan était accusé d’avoir trop battu les feuilles d’un livre, de telle sorte que l’encre était passée d’une page à une autre. Les pages avaient été battues tout simplement pour rendre le paquet moins encombrant et donc moins susceptible d’être arrêté par la douane.

[5« de la meilleure manière ».

[6« ce qui me chagrinerait ».

[8Ménage, Le Origini della lingua italiana. Colla giunta de’modi di dire italieni raccolti e dichiarati dal medesimo (Ginevra 1685, folio). Nous comprenons que l’impression de cet ouvrage s’avance et qu’on est arrivé à l’article « CH ».

[9Sur le petit ouvrage de Jacques Du Rondel intitulé Dissertation sur le Chénix de Pythagore (Amsterdam 1690, 12°), voir Lettre 763.

[10Cette lettre de Bayle à Larroque du 23 novembre 1690 est perdue.

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