Lettre 800 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 23 mai 1691 [1]]

Vous me mettez en peine, mon cher Monsieur, quand vous me dites que Mr Jacq[uelot] est assez heureux pour avoir des patrons [2]. Il semble par là, que vous n’en auriez peut-estre point, et que vous pourriez estre en proye à Orkius [3], qui doibt dire encore pis en particulier que dans son libelle [4]. J’ay de la peine à croire cela de la populace ; et quoy que je sache que c’est une de ses coustumes de laisser sa créance entre les mains des démagogues, il y en a pourtant un petit nombre qui leur eschape, et qui ose envisager les choses comme on le doibt. Vous en avez veû un eschantillon dans le billet de mon nepveu ; et j’ay à vous dire que mon nepveu n’est pas le seul de son sentiment. Il y en a bien d’autres, qui ne paroissent pas et dont vous ne vous douteriez jamais, et qui sont pourtant dans vos intérests. La vertu n’est pas • si effacée de l’âme des hommes, qu’ / elle n’y puisse se remonstrer encore une fois. Elle peut déchoir, elle peut s’amoindrir ; mais elle ne peut jamais s’esteindre. Ce seroit quelque chose de bien estrange à Jurieu, s’il avoit fait mentir Pline, en emmenant tout le monde à son opinion, nemo omnes, omnes neminem fefellerunt [5]. Vous aurez des partisans, mon cher Monsieur, et mesme dans la populace ; n’en doutez pas. Ce prophete de Roterdam n’est pas creû prophete partout. Je sçay plus d’un mal-converti de France, qui doute fort de son onction et qui est sur le poinct de relier son Apocalypse avec les Centuries de Nostradamus. Incredibile est plerorumque civium, latronibus exceptis, odium in Antonium [6]. Et puis, mon cher Monsieur, quand le malheur de n’estre pas creû innocent vous arriveroit, seroit ce pour vous un exemple nouveau ? Vous debvriez considérer cela comme un ostracisme et vous consoler avecque la sage et adorable Antiquité, qui nous asseure / qu’il n’y a point de plus grand théâtre à la vertu que la conscience. Sed, quid ego sus Minervam ? Fac valeas, meque mutuò diligas [7].

J’attends le prodrome [8] avec une impatience incroyable.

Adieu, mon cher Monsieur. Tout à Vous.
Du Rondel Ce 23 may.

 

Je viens de rencontrer Mr Le Faucheur dans les rues, qui m’a entretenu de vos affaires et de celles de Mr Jacq[uelot]. Il ne m’a point paru fort Orkiste. Il vous baise les mains.

Nostre ami de Leÿden [9] m’escrivit, l’autre jour, d’une manière à espouvanter quasi tout homme qui voudroit révéler quelque chose contre Orkius. Je ne scay pourquoi. Je me soucie de Jurieu, comme de Colin Tampon. Il paroist par la lettre de nostre ami, que le bonhomme S[aint] M[aurice] [10] ne veut rien dire. Je ne scay pas pourquoy ; car autrefois Orkius l’a pensé faire* enrager.

Je vous remercie de la nouvelle de Leipsick [i]. Mr De Jandun [11] m’en avoit desjà donné advis. J’auray ce journal aux premiers jours.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en philosophie / A Roterdam

Notes :

[1L’année est déterminée par les allusions à la querelle avec Jurieu.

[2Dans La Vie d’Isaac Jaquelot (Londres 1785, 12°), David Durand raconte que le synode de Leyde était présidé par le pasteur Louis Fleury mais sous l’influence de Jurieu. Dès l’ouverture, il mit en cause Jaquelot, qui, « sûr de sa probité et de son innocence, aussi bien que de l’amitié des Nobles », répliqua vivement, protestant contre les procédures iniques dont il était l’objet. Derechef attaqué par Jurieu, il perdit patience : « Il en appela à ses supérieurs temporels, ne doutant point qu’ils protégeassent un pasteur réfugié qui avait fait son devoir en France, et dont le ministère était approuvé parmi eux. Cela fait, il revint à La Haye reclamer la justice et la protection de la noblesse dont il étoit le ministre ; et en particulier du général d’Obdam, son ami, qui étoit à la tête de cet illustre corps. Ce généreux seigneur, étant venu à Leyde le lendemain, fit tout ce qu’il put avec les anciens membres du synode pour pacifier les choses à l’amiable. » (p.104-105). Le noble ami de Jaquelot est Jacob II van Wassenaer Obdam, dont le père (†1665), qui se prénommait comme lui, avait été commandant suprême de la flotte des Provinces-Unies. Plus loin, à propos de sermons sur l’existence de Dieu et sur la nature de Jésus-Christ que Jaquelot composa l’année suivante, Durand parle du soutien de M me d’Obdam et de « toute sa parenté, c’est-à-dire la noblesse de La Haye, universellement » (p.152).

[4Jurieu, Examen d’un libelle : voir Lettres 796, n.12, et 797, n.5.

[5Pline le jeune, Panégyriques, ch. 62 : « Singuli decipere ac decipi possunt, nemo omnes, omnes neminem fefellerunt » : « Chacun en particulier peut tromper et être trompé ; personne n’a trompé tout le monde, et tout le monde n’a trompé personne. »

[6Cicéron, Epistolæ ad familiares, x.5 : Incredibile est omnium … : « La haine contre Antoine de tous les citoyens sauf les voleurs est incroyable ».

[7Traduction : « Mais que fais-je, moi, porc qui donne des leçons à Minerve ? » ; « Tâchez de vous remettre et de m’aimer de retour. »

[8Bayle avait promis de dédier à Du Rondel son Projet et fragmens d’un dictionnaire critique : voir Lettres 771, n.4, et 864.

[9Charles Drelincourt, professeur de médecine à l’université de Leyde.

[10Jacques Alpée de Saint-Maurice, pasteur et professeur de théologie à Maastricht : voir Lettre 797, n.4.

[iActa eruditorum, février 1691, p.76-78 : « Dissertation sur le chenix de Pythagore par Jacques Du Rondel J. Rondelli Dissertatio de Chœnice Pythagoræ, Amstelod. apud Joh. Garrellum, 1690. In 12 pag. 5 : Clarissimus Rondellus Professor Trajecti ad Mosam (quem et anno 1686 p.381, et anno 1687 p.395 laudavimus) epistolicam hanc de chœnice Pythagorica dissertationem Petro Bælio, Philosophiæ et Historiarum Professori Roterodamensi celeberrimo, inscripsit. »

[11Philippe Du Han de Jandun (1660- ?), sortit de France en 1687 après avoir été emprisonné à la Bastille pour refus d’abjuration. Il s’installa à Berlin, où le rejoignirent sa femme, Marie Dauger (†1755) et leur fils Charles-Egide (1685-1746), qui allait devenir précepteur de Frédéric II. Sur cette famille, voir aussi Lettre 769, n.14.

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