Lettre 806 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

• [Paris, le 9 juin 1691]

Je ne say mon cher Monsieur si je dois m’affliger de la persécution que vous fait souffrir le prophéte ou m’en réjouir [1], j’ay plus de penchant à l’un qu’à l’autre, estant persuadé que ses visions ne trouvent plus lieu que chez des gens sans credit et sans esprit et que vos ouvrages serviront à desabuser le reste de ses croyans que j’ay toujours regardéz comme des fous. J’avois apris toute la procédure du personnage par une lettre de Mr Chouet à l’ abbé Nicaise [2] qui l’en instruit de la même maniére que vous m’avez fait. Le marchand [3] dont il est question va devenir un homme bien fameux d’avoir mis ainsi les armes à la main à deux redoutables champions. Vous ne sauriez croire avec quelle impatience j’atten[ds] votre ouvrage [4]. Au reste je puis vous assurer qu’il n’y a point de mystère à avoir mis un privilège aux 1 ères feuilles d’un livre [5], et il n’y a au monde qu’un mystique à qui l’Apocalipse ait fait tourner la cervelle qui y en trouve. Les libraires m’ont assuré qu’il y en a autant devant qu’à la fin ; cela depend de leur fantaisie, et de ce que quand à la 1 ère ou à la dernière feuille il reste une page vuide[,] pour épargner un carton ou une feuille, alors ils mettent le privilège à cette page, en sorte que quand l’épistre dédicatoire ou la préface n’occupent pas toute la 1 ère feuille à deux pages pres[,] alors on y met le privilège, et de même à la fin, si la 1 ère feuille se trouve toute remplie. Mr / l’ abbé Nicaise m’a dit que le privilège de l’ouvrage qu’il imprime seroit au commencement. N’est ce pas là vous imprimer des raisons expres ?

Si la République des Lettres a produit depuis peu quelque nouveauté[,] elle n’est point venûë à ma connoissance, ainsi je n’ay rien à vous apprendre mon cher Monsieur pour cet ordinaire*.

Je suis tout à vous.

A Paris le 9 juin.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur en / philosophie et en histoire / A Roterdam

Notes :

[1Comme le souligne G. Mori – à la suite de G. Ascoli – cette formule serait incompréhensible de la part de Larroque s’il assistait à la querelle entre Jurieu et Bayle tout en sachant qu’il était lui-même l’auteur de l’ Avis aux réfugiés. Voir Pierre Bayle, Avis au réfugiés, éd. G. Mori, p.29.

[2C’est ainsi que circula l’image d’un Bayle, ami de la France, injustement attaqué par un théologien outrancier et orangiste. Nous n’avons pas réussi à trouver cette lettre de Jean-Robert Chouet dans les vastes recueils de la correspondance de l’ abbé Nicaise.

[3Goudet, marchand genevois, auteur du projet de paix diffusé par Bayle à la demande de Minutoli.

[4Il s’agit sans doute de la Cabale chimérique, par laquelle Bayle répondait à l’ Examen de Jurieu : voir Lettre 797, n.5.

[5Dans son Examen, Jurieu tirait argument contre Bayle du fait que le Privilège de l’ Avis se trouvait au début de l’ouvrage, arguant que c’était là un indice qu’il avait été imprimé aux Pays-Bas et non pas à Paris ; comme souvent au cours de la querelle, Jurieu fondait des conclusions justes sur de mauvaises prémisses et Bayle n’avait qu’à signaler les erreurs formelles de son argumentation. Voir la réponse de Bayle dans La Cabale chimérique, II e partie, ch. V et VI ( OD, ii.662b-667b).

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