[Rotterdam, le 24 decembre 1691]

Au très illustre et très érudit Théodore Jansson van Almeloveen Pierre Bayle envoie son salut.

Je ne saurais exprimer combien a été agréable la lettre pleine d’affection et d’une bienveillance exceptionnelle que vous m’avez écrite récemment [1], si seulement celle-ci pouvait vous apporter autant de joie ; de cette façon, nous pourrions facilement alléger par une fréquente correspondance par lettres l’ennui et l’incommodité de l’absence ; jamais je ne manquerai de chercher ce genre de consolation qu’on peut obtenir en vous écrivant, tant qu’il sera nécessaire de se passer de votre conversation érudite et de vive voix. Je vous suis infiniment reconnaissant pour le feuillet contenant le catalogue des fils naturels dont Pontus Heutherus [2], et cet ami n’avait pas besoin de se donner tant de peine, il aurait suffi de noter très brièvement ce qu’Erasme avait dit de cet historien. Voici en retour quelques petites notes sur votre écrit le plus récent [3]. Notre Basnage vous fait bien des compliments, vous pouvez garder la Vie de Castellanus [4] aussi longtemps que vous voudrez. Il n’est pas sans avoir son propre exemplaire.

p.3. s.v. Bachetus [5] : j’observe qu’il a publié ses Commentaires français sur les lettres d’Ovide en 1632, 8°. J’ai entendu dire récemment qu’il y a un homme à Paris qui possède un commentaire sur Apollodore et des corrections de textes de Plutarque et surtout de la version française annotée par Amyot et mise en vente par les libraires. Ils espèrent que les acheteurs ne manqueront pas pour de tels manuscrits.

p.4. s.v. Bodinus L. Jo[hannes] Die[c]mann [6] parle longuement de ce manuscrit ou ouvrage de Bodin dans son traité Du naturalisme, Leipzig 1684, dont je parle moi-même dans les Nouvelles de la république des lettres.

p.13. s.v. Colomesius Scaligerana cité p.558 pour 258.

p.14. Cresolius [7], appelé ici Cresollius, et cet ouvrage sur les sophistes a paru en 1620, Paris, 8°.

p.23. s.v. Du Fresne. Je voudrais qu’on raye « Monsieur Du » et qu’on mette à la place Raphael Trichetus [8], Burdigalensis (Bourguignon) ; car il y a beaucoup ayant ce nom de Du Fresne ; d’ailleurs il y a un autre livre de celui dont parle Colomiès, c’est mon impression.

p.29. s.v. Guilart. Il faut écrire Goulart [9]. Rayer « les livres sont déchirés, et le conseil annulé de par la loi ». Ce qui suit doit être rayé, et il faut lire « Mr Boule de Marseille, autrefois ministre dit dans la préface de l’ Essai de l’histoire des protestants, qu’il travaille à la traduction de Mr de Thou, mais son travail n’a point paru. Après la mort de Du Ryer qui a traduit une partie de l’ Histoire de Mr de Thou, Mr Cassandre a promis de traduire l’autre partie ».

même page, s.v. Gramondus [10]. Cet ouvrage est publié.

p. 40. s.v. Petavius ( Petau) [11]. En effet, son Julianus a été publié.

p.44. s.v. Prioli [12]. Il existe un ample catalogue des ouvrages qu’il a promis à la fin de son Histoire depuis la mort de Louis XIII, laquelle histoire se trouve imprimée partout non seulement à Utrecht mais même en Germanie, et je vous offre au besoin mon exemplaire.

p.50. s.v. Sandius [13]. Le compte rendu de plusieurs de ses écrits inédits est fait dans la Bibliotheca antitrinitariorum, de même que de certains autres auteurs de la même secte.

p.66. s.v. Barthius [14]. Spizelius parle de plusieurs de ses inédits dans le Temple d’honneur et de la vie de Barthius.

p.68. s.v. Gruterus [15]. La Bibliotheca exulum publiée, à ce qu’on lit, 1624 chez Val. Andrea libraire, Belgique p.439.

Je ne parle pas de Borel [16], médecin de Castres, c’est-à-dire de Castres en Languedoc, car il y a un énorme catalogue des livres qu’il nous a promis, que Monsieur Almeloveen pourra voir dans mon exemplaire toutes les fois qu’il voudra qu’on le lui envoie.

Voici certains livres que je voudrais examiner

Rebenstock Sermons mensuels de Luther [17]

Mathaesius, Vie de Martin Luther [18]

Jérôme Bolsec, Vita Calvini, Bezæ [19] etc.

Simon Starovolscius, Elogia centum illustrium Polonorum [20].

Caspar Chicocius Entretiens [21].

Bibliotheca Romana de Prospero Mandosio [22] Rome 1682 4°

Vitæ clarissimorum jurisconsultorum éditées avec des notes par Frideric Jacob Leickherr [23], J[uris] U[triusque] D[octor] Leipzig 1686 8°

Je n’ai guère espoir avec ce livre d’éviter la rencontre de tout obstacle – pour moi ou pour vous – à ce que pendant ces vacances je fasse un tour chez vous, en comparaison de quoi rien ne pourrait m’être plus agréablement utile. Je vous serais bien reconnaissant s’il vous plaisait de m’envoyer sans trop de retard le Gallia orientalis de Colomiès [24], et quand vous serez libre et l’occasion se présentant vous penserez à me procurer pour un bref examen certains livres figurant dans le feuillet ci-joint [25]. Portez-vous bien et aimez de retour celui qui vous aime beaucoup.

Donnée à Rotterdam le 9 des Calendes de janvier 1691.

Notes :

[1Cette lettre de Theodor Janssen van Almeloveen ne nous est pas parvenue. Sur ses relations amicales avec Bayle, voir S. Stegeman, Patronage and service, p.100-102. Rappelons aussi qu’Almeloveen était cousin de Johan de Witt le fils : voir S. Stegeman, Patronage and service, p.105.

[2Pontus Huyter (ou Heuterus) (1535-1602), fils naturel de Jean Huyter (ou Heuter), bailli et inspecteur des digues ( Dyckgraaf) du territoire de Delft, historien de Jérusalem et des lieux saints. Né à Delft, Pontus fit ses études à Leyde et à Malines. En 1560, il voyagea en France et passa quelques temps à Paris ; de retour aux Pays-Bas, il embrassa l’état ecclésiastique et fut pourvu d’un canonicat de Gorcom. En 1572, les protestants se rendirent maîtres de cette place ; Heuterus y fut arrêté avec les récollets de la ville et conduit à La Brille. Ses réponses fuyantes devant ses interrogateurs calvinistes – conduits par le comte de Lummey – firent espérer son abjuration ; le curé de Maesdam et lui furent menés, sur ordre de Jean d’Oumal, dans un verger pour y être pendus. Le spectacle du supplice du curé incita Heuterus à promettre sa conversion et il fut libéré quinze jours plus tard, devenant secrétaire de Jean d’Oumal, autrefois chanoine de Liège. Heuterus parvint à s’échapper, se reconvertit et se retira dans les Pays-Bas catholiques, où il s’engagea dans l’étude de l’histoire de la Bourgogne et des Pays-Bas. Il obtint un canonicat de la cathédrale de Deventer ; lorsque cette ville fut reprise par le prince Maurice d’Orange, Heuterus se retira à Bruxelles, comme curé de l’hôpital de Saint-Jean et ensuite à Saint-Trond au pays de Liège comme curé et chanoine de Notre-Dame. De nombreux ouvrages d’Heuterus sont réunis dans ses Opera Historica omnia, Burgundica, Austriaca, Belgica, de rebus a principibus Burgundis atque Autriacis, qui Belgis imperarunt, pace belloque gestis [...] (Lovanii 1643, folio). Voir le catalogue de ses ouvrages dans Jean-Noël Pacquot (1722-1803), Mémoires pour servir à l’histoire littéraire [des] dix-sept provinces des Pays-Bas, de la principauté de Liège et de quelques contrées voisines (Louvain 1763-1770, 8°, 18 vol.), vi.3-12.

[3Theodor Janssen van Almeloveen avait contribué à la grande œuvre, Horti Indici Malabarici (Amstelædami 1685-1686, folio) et à plusieurs autres ouvrages d’érudition, parmi lesquels celui auquel Bayle avait collaboré : sa réédition de Johann Deckherr, De Scriptis adespotis, pseudepigraphis et supposititiis conjecturæ [...] Editio tertia (Amstelædami 1686, 12°). Sur les rapports d’Almeloveen avec Deckherr, voir S. Stegeman, Patronage and service in the Republic of Letters. The network of Theodorus Janssonius van Almeloveen (1687-1754) (Amsterdam, Utrecht 2005), p.51, 121, 366, 410-411. Cependant, il s’agit ici très probablement de l’ouvrage d’Almeloveen qui venait de paraître : Bibiotheca promissa et latens ; huic subjunguntur Georgii Hieronymi Velschii de scrptis suis ineditis epistolæ (Gaudæ 1692, 8°).

[8Raphael Trichet Du Fresne (1611-1661), bibliothécaire de la reine Christine de Suède.

[9Simon Goulart (1543-1628), pasteur à Genève à partir de 1566. Voir Gabriel Boule (?-1650), moine jacobin converti au protestantisme en 1610, pasteur d’Orange en 1622 et de Vinsobres en 1626, qui a abjuré en 1637, Essay de l’histoire générale des protestants distinguée par nations et recueillie de leurs auteurs ou d’autres qui sont en, leur approbation (Paris 1646, 8° ; 2 e éd. Paris 1647, 8°). Pierre Du Ryer (1606-1658) avait traduit l’ Histoire de M. de Thou, des choses arrivées de son temps, mise en françois (Paris 1649, folio, 3 vol.). François Cassandre (?-1695) ne semble pas avoir rempli sa promesse.

[10Gabriel-Barthélemy Gramond (Gramondus), président au parlement de Toulouse, Historiarum Galliæ ab excessv Henrici IV. Libri XVIII : quibus rerum per Gallos totâ Europâ gestarum accurata narratio continetur (Tolosiæ 1643, 8° ; Amstelodami 1653, 8°). Bayle lui consacre un article dans le DHC.

[13Sur Christophe Sand (Sandius) (1644-1680), socinien connu surtout par sa Bibliotheca anti-trinitariorum (Freistadius 1684, 8°), recensé par Bayle dans les NRL, juin 1684, art. IV, voir Lettres 179, n.39, et 411, n.7.

[14Gaspar Barthius (1587-1658), né à Custrin dans le Brandebourg, fils d’un conseiller de l’électeur de Brandebourg, mérita de figurer dans l’ouvrage d’ Adrien Baillet, Des enfants devenus célèbres par leurs études ou par leurs écrits, traité historique (Paris 1688, 12°). Parmi beaucoup d’autres ouvrages, il composa des Adversaria (Francfortii, 1624 et1648, folio) et établit des éditions savantes de Claudien et de Stace. Voir aussi Théophile Spitzel (Spizelius), Templum honoris reseratum, in quo L. illustrium ævi hujus, orthodoxorum, as beate defunctorum theologorum philologorumque (Augustæ Vindelicorum 1673, 4°).

[15Jan Gruter (Gruterus) (1560-1627), savant néerlandais, né à Anvers, fit ses études à Cambridge et les poursuivit à Leyde. En 1586, il fut nommé professeur d’histoire à l’université de Wittenberg, mais dut quitter ce poste ayant refusé de souscrire à la formula concordiæ. Il trouva un poste de professeur à Rostock et ensuite à Heidelberg, où il fut nommé bibliothécaire de l’université en 1702. Ses ouvrages les plus connus sont ses Inscriptiones antiquæ totius orbis Romani (Heidelbergii 1603, folio, 2 vol.) et ses Lampas, sive fax artium liberalium (Francfurtii 1602-1634, 8°, 7 vol.). Voir W. Kühlmann, Die deutschen Humanisten : Dokumente zur Überlieferung der antiken und mittelälterlichen Literatur in der frühen Neuzeit, vol. I : Die Kurpfalz, vol. II : Janus Gruter (Turnhout 2005). Il s’agit ici de sa Bibliotheca Exulum : seu Enchiridion Divinæ Humanæque prudentiæ (Francofurti 1624, 12° ; fac-similé Université de Mannheim 2003).

[16Sur Pierre Borel, huguenot, érudit castrais dont Bayle connaissait l’œuvre depuis longtemps, voir Lettre 140, n.15.

[19Sur Hierosme-Hermès Bolsec (?-1585), carme parisien défroqué, voir l’article que Bayle lui consacre dans le DHC : « Jérôme Bolsec était un carme de Paris, qui, ayant prêché un peu librement dans l’église de Saint-Barthelemi, jetta le froc aux orties, et s’enfuit au-delà des monts auprès de Renée de France, duchesse de Ferrare. C’étoit le commun asyle de ceux qu’on persécutoit pour les nouvelles opinions. Il s’érigea en médecin et se maria prom[p]tement, et fit je ne sais quoi qui fut cause qu’on le chassa. Il s’en alla à Genève sur le pied de médecin, et ne trouvant pas qu’il se distinguât assez de ce côté-là, il entreprit de trancher du théologien, et dogmatisa d’abord en secret sur le mystère de la prédestination, suivant les principes de Pélage ; et puis, il eut la hardiesse de faire un discours public contre le sentiment reçu. » Bolsec se heurta à Calvin, qui le réfuta publiquement et durement : « Bolsec étoit le seul qui n’eut point de honte d’être terrassé de la sorte ». Il fut ensuite arrêté et banni de la république le 23 décembre 1551. Il se retira dans le canton de Berne mais y causa tant de troubles qu’il fut à nouveau banni. Il retourna alors en France et, après avoir manifesté son désir de devenir ministre de l’Eglise réformée, il décida d’abjurer et témoigna, au contraire, d’une haine farouche à l’égard du calvinisme. Il publia une Histoire de la vie, mœurs, actes, doctrine, constance et mort de Jean Calvin, jadis ministre de Genève (Lyon 1577, 8°) et une Histoire de la vie, mœurs doctrine et déportements de Théodore de Bèze dit le Spectable, grand ministre de Genève (Paris 1582, 8°). C’est à ses ouvrages satiriques, souvent exploités par « les moines et les missionnaires », que Bolsec doit de ne pas être « tout-à-fait plongé dans les ténèbres de l’oubli », affirme Bayle.

[21Nous n’avons pas trouvé d’ouvrages de Chicocius. Bayle non plus, comme il l’explique dans le DHC, art. « Sawicki (Gaspar) », rem. B : « Le Père Théophile Raynaud aiant rapporté des choses désavantageuses à Erasme, renvoie son lecteur à Gaspar Chicocius, Videndus qui varias ejus impietates et adversus eum judicia sapientum addensat Gaspar Chicocius, lib. I, Alloquiorum cap. 19 et 20. Guy Patin, qui connoissoit bien les livres, et qui avoit une très-belle bibliothéque, demeura court sur celui-là, et apparemment il ne crut point qu’à Paris on lui en pût donner des nouvelles [...]. Pour moi je confesse ingénûment que je n’ai point vu ce livre ; ceux à qui j’ai voulu m’en informer m’ont avoué franchement, qu’ils ne se souvenoient pas d’avoir jamais ouï parler d’un tel auteur. Je croiois que ce fût le jésuite Gaspar Sawicki, et je l’ai assuré dans le Projet, et dans la prémiere édition de ce Dictionaire ; mais je change de sentiment, et je trouve qu’il faut dire que c’est un chanoine et curé de Sendomir. Il est cité dans un ouvrage de Stanislas Lubienietski. J’ai lu dans Simon Staravolseius, que Gaspar Chicocius, né à Tarnowitz ville de la petite Pologne, fut maître és arts l’an 1567, et qu’ensuite il obtint du cardinal George Radziwil ce canonicat et cette cure, et qu’il composa deux livres, l’un intitulé Anatomia, pour justifier les jésuites, l’autre intitulé Alloquia Osieciana, pour réfuter les erreurs des hérétiques. Ce dernier ouvrage lui eût attiré bien des maux, parce qu’il y avoit maltraité le roi d’Angleterre ; mais la mort le tira d’affaire. »

[24Paul Colomiès (1638-1692), bibliothécaire de l’archevêque de Cantorbery, Gallia orientalis, sive Gallorum qui linguam hebræam vel alias orientales excoluerunt vitæ (Hagæ Comitis 1665, 4°).

[25Il s’agit apparemment d’une nouvelle liste d’ouvrages qui intéressaient Bayle ; elle s’est perdue.

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