Lettre 860 : Pierre Bayle à Gilles Ménage

A [Rot]terdam le 13 mars 1692

Monsieur
J’ai lu à Mr Leers votre lettre ; il m’a promis de vous envoier aujourd’hui la premiere feuille des Mescolanze [1] ; en cas qu’il l’oublie, vous aprendrez neanmoins par cette lettre qui d’ailleurs ira plus seurement, si elle va seule, que l’ouvrage est commencé d’imprimer ; j’en ai corrigé la premiere feuille, et les imprimeurs l’ont tirée ; ainsi vous ne pouvez plus douter Monsieur de l’intention du libraire. Il est vrai que le grand froid lui ayant fait perdre plus de 3 sepmaines pendant lesquelles son imprimerie a eté fermée, l’ouvrage dont l’impression doit preceder celle des Mescolanze, n’est pas encore fort avancé, tellement qu’il faudra avoir un peu plus de patience, qu’il n’eut falu en avoir si l’hyver n’eut pas eté si rude.

Je vous suis infiniment obligé Monsieur, des nouvelles que vous m’avez données de vos Origines de la langue francoise, c’est avec une extreme joye que j’aprens que l’impression avance beaucoup, et qu’elle se fait au Louvre [2]. Mr Graevius m’a preté l’ouvrage que vous avez fait sur les vies Pietri Arodii et Guillhelmi Menagii [3] ; ces vies sont ecrites avec une extreme politesse de stile, et un choix exquis / de choses, et les notes sont un thresor inestimable de faits curieux. Notre gazette m’aprend aujourd’hui que la place vacante par la mort de Mr Lavergne a eté donnée à Mr de La Croix [4]. Mr Graevius a perdu depuis le commencement de cette année son fils unique qu’il avoit deja fait créer lecteur en histoire et en belles lettres dans l’université d’Utrecht et qui avoit un Callimache sous la presse [5]. M rs Broeckhussen [6] Franzius [7] etc ont fait des vers funebres sur cette mort qui ont eté imprimez. On aura bien tot à Leyde achevé l’edition de toutes les œuvres de Mr Bochart [8] où il y aura plusieurs pieces qui n’avoient pas eté encore imprimées. Mr Colomies dont sans doutte vous avez vu quelques livres est mort depuis quelque tems à Londres [9], sujet à mettre dans les additions de Pierius Valerianus de infelicitate literatorum [10], car ce pauvre homme destitué de sa charge de bibliothecaire de l’archev[êque] de Cantorberi depuis la destitution de l’archeveque son patron etoit tombé dans le chagrin et l’indigence d’une maniere qu’il n’a pu resister à la maladie que ce coup lui causa. J’ai parcouru depuis peu quantité de lettres de feu Mr Bigot à Mr Nicolas Heinsius [11], et j’ai remarqué dans quelques unes qu’il lui avoit demandé quelle ville c’etoit qu’ Ursellæ, où l’on voit quelques livres imprimez [12] ; il lui en / coste quelques uns ; j’en ai remarqué et j’en remarque tous les jours plusieurs autres ; cependant c’est une ville dont aucun dictionnaire geographique ne fait mention. Je ne sai pas si Mr Heinsius lui aprit où elle etoit, et quel est son nom vulgaire, car peut etre est ce un nom deguisé.

Je vous demande tres humblement la permission de mettre sous votre couvert ce billet pour Mr l’abbé Nicaise, et suis avec toute sorte de respect et d’admiration votre tres humble et tres obeissant serviteur
Bayle

A Monsieur / Monsieur Menage / au cloitre Notre Dame / A Paris

Notes :

[1Sur cette nouvelle édition des Mescolanze, sous presse depuis longtemps, voir Lettre 726, n.11, 727, n.2, 736, n.1.

[2Cet ouvrage de Ménage ne devait pas paraître, car l’auteur allait mourir le 23 juillet 1692.

[3Ménage, Vita Petri Ærodii quæsitoris Andegavensis, et Guillelmi Menagii advocati regii (Parisiis 1675, 4°). Bayle avait demandé cet ouvrage de Ménage à Graevius (Lettre 846), qui lui avait apparemment répondu favorablement : la lettre de Graevius ne nous est pas parvenue.

[4Il s’agit d’une nomination au collège de France : Jacques Dauvergne (ou d’Auvergne) fut professeur d’arabe entre 1652 et 1692 ; à sa mort, François Pétis de La Croix (1653-1713) fut nommé à sa place le 1 er mars 1692. Ce dernier, qui avait passé dix ans en Syrie, en Perse et en Turquie en mission pour Colbert et qui avait ainsi acquis une parfaite maîtrise de l’arabe, du persan, du turc et de l’arménien, publia, en collaboration avec Alain-René Lesage, Les Mille et un jours, contes persans (Paris 1710-1712, 12°, 5 vol. ; éd. C. Bahier-Porte et P. Brunel, Paris 2011) ; sa réputation savante se fonde sur sa traduction de l’ Histoire de Timur-Bec, connu sous le nom du Grand Tamerlan [...] écrite en persan par Cherefeddin Ali, natif d’Yezd (Paris 1722, 12°, 4 vol.). Il fut un familier d’ Antoine Galland : voir le Journal d’Antoine Galland (1646-1715), i.262, 488.

[5Sur la mort soudaine de Théodore Georges Graevius, voir Lettre 854, n.2.

[6Joan van Broekhuizen (ou Broukhusius) (1649-1707), soldat, érudit et poète, originaire d’Amsterdam : voir NNBW, iv.309-310 (voir aussi p. 415).

[7Petrus Francius (1645-1704), professeur d’éloquence, d’histoire et de grec à l’Ecole Illustre d’Amsterdam : voir C.L. Heesakkers, «  De hoogleraar in de welsprekendheid Petrus Francius  », in E.O.G. Haitsma Mulier et al. (éd.), Athenæum Illustre. Elf studies over de Amsterdamse Doorluchtige School 1632-1877 (Amsterdam 1997), p.90-134.

[9Paul Colomiès est mort à Londres le 13 janvier 1692. Dans l’article du DHC qu’il lui consacre, Bayle fournit quelques précisions sur son enterrement (rem. G). On comprend que ses informations viennent de « M. de La Roque, ministre françois à Londres ».

[10Johannnes Pierius Valerianus (ou Giovan Pietro Pierio Valeriano), De Literatorum infelicitate (Amstelodami 1647, 12°) – sur ce livre, voir aussi Lettre 891, n.26 ; et, en collaboration avec Cornelius Tollius, De Literatorum infelicitate librum appendix (Amstelodami 1647, 12°), réédité en 1664 à Helmstadt.

[11Sur Emeric Bigot, le savant rouennais, décédé fin 1689, voir Lettres 69, n.2, et 738, n.1 ; Nicolas Heinsius (1620-1681), fils de Daniel, savant comme son père, parcourut l’Europe à la recherche de manuscrits et fut attiré en 1650 à la cour de Christine de Suède. Il fut nommé ensuite résident des Etats-Généraux des Provinces-Unies, auprès de cette Cour. La correspondance conservée à Leyde, dans les dossiers Heinsius, mentionne un premier échange entre Emeric Bigot et Nicolas Heinsius daté du 10 janvier 1659. On peut penser que Ménage avait servi d’intermédiaire entre Heinsius et Bayle puisqu’il était en correspondance avec Heinsius depuis un certain temps, de même qu’avec Emeric Bigot.

[12Il ne s’agit pas de la petite ville d’Ursel en Belgique, près d’Anvers, mais de la ville d’Oberursel en Allemagne, près de Francfort. La première allusion faite à la ville d’ Ursella semble dater de 791. Des presses d’imprimerie y furent installées en 1557 pour permettre la diffusion de pamphlets luthériens. En 1604 ou 1605, la population revint à la foi catholique. Il existe aussi des ouvrages publiés à Mayence par une officina ursellana.

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