Lettre 894 : Pierre Bayle à Etienne Morin

• [Rotterdam,] Ce 15 d’oct[obre] 1692

Monsieur
J’ai recu votre seconde lettre avec le memoire auquel vous avez eu la bonté de joindre vos eclaircissemens [1]. Je vous rends mille et mille graces de la peine que vous avez bien voulu prendre pour ces recherches qui ne peuvent etre que tres ennuiantes à cause de tant de choses qu’il faut remuer et parcourir avant que de rencontrer ce qu’on veut. Je voudrois pouvoir etre assez heureux pour vous marquer ma tres humble reconnoissance en m’acquittant avec un empressement extreme des commissions que vous voudriez me donner. Mais Monsieur mes importunitez ne sont pas encore à leur fin ; j’ai besoin de vous consulter sur un doute qui m’est venu en comparant avec votre dernier memoire votre premiere lettre. Il paroit par les registres des magistrats / que Mr Morus [2] obtint congé d’aller en France pour des affaires pressantes sur la fin de 1654. Ce fut donc en 1655 qu’il fit le voiage d’Italie, et cela s’accorde parfaitem[en]t avec le poeme latin qui lui valut un present de la rep[ublique] de Venise, car il le fit sur la bataille des Dardanelles que la flotte des Venitiens gagna en 1655 se trouvant à Venise dans le tems que les nouvelles de la victoire y remplirent tout le monde de joye. Mais je vois Monsieur dans l[a] premiere lettre que j’ai eu l’honneur de recevoir de vous qu[e Mr] Morus proposa au synode de Leyde en 1656 son voiage d’Italie comme une chose qui pourroit servir à la Religion. Voici ma pensée ; je vous suplie de me dire si je m’abuse ; Mr Morus fit ce voiage d’Italie sans le declarer ni aux magistrats ni aux consistoires, ou synodes ; obtenant seulem[en]t congé des magistrats pour aller en France. A son retour on scut qu’il avoit fait un voiage en Italie, on en murmura, et lui[,] pour calmer ces murmures[,] fit entendre au synode de Leyde en 1656 que le voiage qu’il avoit fait au pays de l’Antechri[st] ne seroit pas inutile à notre Eglise, attendu les decouvertes qu’il avoit faites, ou meme par les instructions qu’il avoit données / aux protestans qui y sont cachez. Il m’importe d’etre eclairci de cela, car si j’entendois qu’en 1656 il proposa le voiage d’Italie comme une chose à venir, je me tromperois apparemment [3].

Excusez Monsieur avec votre bonté ordinaire, et par le zele que vous avez pour secourir tous les auteurs ad majorem veritatis et Dei gloria[m] [4] mes importunitez redoublées, et soyez persuadé qu’on ne peut pas etre avec plus d’estime et de passion que je le suis Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur
Bayle

 

A Monsieur/ Monsieur Morin f[idele] m[inistre] d[u] s[aint] E[vangile]/ et professeur aux langues/ orientales/ A Amsterdam

Notes :

[1Cette lettre, qui est perdue, apportait à Bayle la réponse à ses questions sur Morus pour l’article du DHC : voir Lettre 888, n.2 et 5.

[2Bayle insère ces informations obtenues grâce à Etienne Morin dans le DHC, art. « Morus, Alexandre ».

[3Voir Bayle, DHC, art. « Morus, Alexandre », rem. D et E.

[4« Pour la plus grande gloire de la vérité et de Dieu ».

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