[Rotterdam, le 9 mars 1693]

Au très savant Monsieur Perizonius, homme très célèbre, florissant dans tous les genres littéraires, professeur très distingué de l’Académie de Franeker, Pierre Bayle adresse son salut.

Il m’est parvenu en votre nom le livre vraiment d’or que vous venez de publier [1], où vous décelez plusieurs erreurs éparpillées dans le premier volume de l’histoire civile du très éminent Monsieur Huber [2]. Je suis à peine capable, homme très distingué, de dire avec quel fruit et quelle joie j’ai lu de bout en bout votre récent ouvrage, qu’est-ce qui, en effet, peut être porté à mon attention avec plus d’à-propos et plus opportunément, me dis-je, que les erreurs des auteurs, étant donné que je compose un Dictionnaire critique où je serai occupé, dans les limites de mes forces et de mon petit bagage d’érudition, à rassembler tous les exemples d’erreurs faites sur la vie des hommes illustres, des princes, etc., par les auteurs de livres historiques ou autres. Un spécimen avant-coureur de mon projet [3] a vu le jour il y a quelques mois mais peu d’exemplaires en ont été publiés ; je vous en ai cependant destiné un, homme très excellent et que j’assure de ma plus grande et exceptionnelle admiration, et j’ai vivement recommandé à notre imprimeur Reiner Leers de vous l’envoyer en mon nom. J’ai demandé récemment s’il l’avait fait, et il a répondu qu’il ne doutait pas l’avoir fait au moment où je l’avais demandé. Je crains que le fardeau excessivement lourd des affaires qui le préoccupaient ne l’ait détourné d’envoyer cet exemplaire à Franeker ; si c’est là le cas, me voilà privé du double bonheur que j’avais espéré ; en effet, je ne vous aurai pas donné le témoignage de ma plus haute considération ni ne dois m’attendre à recevoir vos salutaires observations. Il est impossible d’exprimer avec combien d’utilité ma plume pourrait s’employer dans tout ce grand ouvrage si je pouvais savoir ce qu’un homme aussi sagace trouvait à reprendre dans ma méthode. Et beaucoup de choses sont franchement à reprendre comme je l’ai déjà soupçonné, ce qui a été la raison pour laquelle j’ai voulu en offrir un échantillon pour la publication [4].

Je désire avidement que votre onomastique et votre commentaire sur Valère Maxime [5] s’envolent dès que possible de leur prison typographique ; grande ressource pour moi, en effet ; pourquoi ne ferais-je pas l’acquisition d’une source de bonnes observations que je couronnerai toujours de fleurs comme il se doit ?

Adieu Homme très excellent et ornement des lettres, continuez à m’accorder votre faveur, à moi qui vous remercie le plus vivement pour le livre exceptionnel que vous m’avez envoyé comme cadeau.

Donnée à Rotterdam, le 7 e jour avant les Ides de mars style grégorien l’an 1693.

Notes :

[1Pour le titre de « ce livre vraiment d’or » de Perizonius, Specimen Errorum supra centum et viginti, ex uno et primo tomo « Historiæ Civilis » Ulrici Huberi, et sur sa querelle avec Ulrich Huber à l’université de Franeker, voir Lettre 911, n.26.

[2Ulrich Huber, Institutionum historiæ civilis tomi tres (Franequeræ 1692, 8°, 3 vol.).

[3Sur le Projet et fragmens d’un diction[n]aire, paru en mai 1692 : voir Lettre 864.

[4Nous n’avons pas la réponse de Perizonius à cette demande et aucune de ses lettres ne figure parmi les sources indiquées par Bayle dans l’annotation du DHC.

[5Nous n’avons su localiser une édition du commentaire de Perizonius sur Valère Maxime publiée en 1693 ; les annotations de Perizonius ont été intégrées dans l’édition d’ Abraham Torrenius : Valerii Maximi Libri novem factorum dictorumque memorabilium cum notis integris Henrici Loriti Glareani, Stephani Pighii, Justi Lipsii, Christophori Coleri, et Johannis Vorstii ; nec non selectis aliorum observationibus ; quibus accedunt emendationes ineditæ Casparis Barthii, Francisci Guyeti et Marquardi Gudii : item notæ et observationes perpetuæ Jacobi Perizonii : ut et Antonii Schultingii, [...] Exercitatio ad Val. Max. lib. VII. cap. VII. De testamentis rescissis. Ad plurimorum mss. fidem opus recensuit, et notas adjecit Abrahamus Torrenius (Leidæ 1726, 4°). Nous n’avons pas trouvé trace non plus d’un onomasticon (vraisemblablement grec et latin) composé par Perizonius. Celui-ci fut un philologue très distingué qui suscitait l’admiration de ses collègues par l’exceptionnelle précision de ses travaux. On peut citer la carrière de Tiberius Hemsterhuis (1685-1766), qui vint faire ses études à Leyde sous la direction de Perizonius dès l’âge de 15 ans et qui, à 20 ans, fut chargé d’inventorier les manuscrits de l’université. En 1706, parut chez Wetstein à Amsterdam la grande édition de l’ancien Onomasticum Græce et Latine de Julius Pollux, à laquelle Hemsterhuis avait apporté une contribution de premier ordre (Amstelædami 1706, folio, 2 vol.). Voir R.T. Ridley, The Historical Observations of Jacob Perizonius (Rome 1991).

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