Lettre 956 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève, novembre 1693]

Je [1] trouvai l’autre jour un petit livre imprimé à Avignon, intitulé Andreæ Arnaudi, Joci, Epistolaæ, Rara, Epigrammata, Tumuli, Apologiaæ [2]. Cette dernière classe de pieces contient les apologies de Bacchus, d’ Epicure, de Phalaris, et d’ Apulée… Dans le recueil des épitres il y en a une de Guirandus Arnaudo [3], où après avoir parlé avantageusement de Ravisius Textor [4], dont il lui envoyoit les Dialogues comme une nouveauté, il lui dit, In nono Dialogo miraberis Textorem cujus scripta tantam doctrinam testantur, tam male de Epicuri voluptate testari, nec animadvertisse Epicurum opinione Sardanapalum, re Stoïcissimum, Bacchanalia simulasse, et Curios vixisse [5] .

Epigr[amme] 152.

Nam licet illecebris hominem velit esse beatum,

Stoïcus interea moribus fuit [6] .

Ita Frusius, sed tu fusius nuper dicebas et docebas, cum non sine miratione opinionem quorundam rapiebas ad paradoxum de Baccho, Epicuro, Phalaride, et Apulejo. O nostri sæculi fælicitudo, si omnes Epicuri essent, nulla hypocrisis, si Bacchi, nulla Bacchanalia, si Phalarides, nulla injustitia, si Apuleji, nulla ineloquentia [7] .

Notes :

[1Cette lettre de Minutoli ne nous est connue que par l’extrait qui en est cité dans le DHC, art. « Epicure », rem. M, cit. 119. Bayle donne la date de novembre 1693.

[3Sur ce que dit Bayle d’ Arnaudo Guirandus, voir DHC, art. « Epicure », rem L.

[4Sur le compilateur humaniste et professeur de rhétorique Jean Tixier de Ravisy (vers 1493-1522), dit Ravisius Textor, ridiculisé par Boileau, voir Lettre 132, n.22, et les travaux de N. Istasse, « Joannes Ravisius Textor : mise au point biographique », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 69 (2007), p.691-703, et « Les Epitheta et l’ Officina de Joannes Ravisius Textor : conception auctoriale et destinée éditoriale », in M. Furno (dir.), Qui écrit ?, p.111-135.

[5« Vous vous étonnerez que, dans son neuvième dialogue, Ravisius Textor, dont les écrits font preuve de tant de doctrine, dise tant de mal du plaisir épicurien, sans avertir qu’Epicure avait des opinions sardanapalesques mais était en réalité très stoïcien et, ayant simulé la débauche, avait vécu toute sa vie comme un Curios [ sic pour Curio ?]. »

[6Andrea Arnaudus, Epigram 152 : « Car même s’il veut que l’homme se plaise aux tentations, il fut stoïcien néanmoins. »

[7« Ainsi Frusius, mais récemment vous parliez plus amplement et enseigniez quand vous portiez au paradoxe, non sans provoquer de l’étonnement, l’opinion de certains sur Bacchus, Epicure, Phalaris et Apulée. O bonheur de notre siècle si tout le monde était épicurien, et il n’y avait aucune hypocrisie ; si tous étaient suppôts de Bacchus et il n’y avait pas de Bacchanales ; si imitateurs de Phalaris et il n’y avait pas d’injustice ; si tous étaient Apuléens et personne ne manquait d’éloquence[!] » Andreas Frusius, Epigrammata in hæreticos (Duaci 1606, 12°).

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