Lettre 957 : Pierre Bayle à Jacques Du Rondel

• A Rotterdam le 4 décembre 1693

• Je n’aurais pas tant tardé, mon très-cher Monsieur, à vous remercier de la part que vous avez prise en mon affaire, comme vous me l’avez témoigné par votre tendre et obligeante lettre [1], si Mr Leers m’avoit envoyé l’ Accius [2] au tems qu’il falloit lorsqu’on tira cette feuille, je l’avertis qu’on en tirât un ou deux exemplaires plus qu’à l’ordinaire. Il le fit faire, et mettre à part ces feuilles là pour me les envoyer, mais elles se sont égarées, de sorte que d’ordinaire* en ordinaire on me les a fait attendre inutilement jusques à ce qu’enfin on m’a avoué qu’elles sont introuvables. J’attendrai à vous envoier quelque chose que l’on ait imprimé quelque autre article qui soit plus propre que plusieurs autres à vous fair[e] juger de la piece ; je n’ai pas voulu faire deparier les exemplaires de Mr Leers, une feuille de moins, fait que tout l’exemplaire d’un livre, fut il de 1 000 feuilles est perdu. Voilà, mon cher Monsieur les excuses que j’avois dessein de vous écrire aujourd’hui de mon silence, quand même je n’eusse pas receu votre deuxieme lettre toute remplie de bonne amitié [3], et que vous exprimez si fortement qu’on voit bien que c’est le cœur qui parle, j’en suis, je vous asseure, ravi de joye, et j’oppose cela comme un bouclier à sept cuirs à tous les traits de mes ennemis. Je me moque de leurs vains triomphes, et je suis asseuré que je passe les nuits plus tranquillement qu’eux. Ce n’est pas une petite mortification pour Orkius [4] que de voir que pendant que l’on s’est moqué de ses dénonciations publiques, d’ Avis aux réfugiez, de / cabale de Geneve ; trois ou quatre ministres flamans voetiens, et persécuteurs des cartésiens soufflant aux oreilles des nouveaux bourgmestres contre mon livre des Cometes, ont obtenu ce qu’ils ont voulu, sans que les fortes contestations que sept ou huit des meilleurs têtes du vroedsc[h]ap opposerent en ma faveur, attirassent un mot qui tombât ailleurs que sur les Cometes.

Quelques-uns de mes amis m’ont conseillé d’aller demeurer à Amsterdam, prétendans qu’au pis aller j’y pourrais gagner quelque chose par des colleges privez. J’ai mieux aimé demeurer ici pendant qu’on ne m’en chassera pas, et voici mes raisons. Mon ennemi qui ne peut se glorifier de rien pendant que mon interdiction a pour fondement unique le livre des Cometes, triompheroit si je quittois cette ville, il diroit, et feroit dire par tous ses emissaires que je serois sorti à cause que je savois bien qu’on m’en donneroit l’ordre, et cela parcequ’on me regardoit comme mal intentionné et coupable en fait d’Etat. Autre raison, mon Diction[n]aire a besoin de ma présence, tant afin que je corrige les dernieres épreuves, qu’afin de hater l’impression, et la composition même qui n’est pas encore fort avancée souffriroit un terrible retardement d’un transport de domicile. En fin je trouve si peu de ragout à enseigner de jeunes gens, et tant de douceur à vivre, sibi et musis [5] sans dépendance de curateurs, et de collegues, que je me soucie peu d’endosser jamais le harnois ni en academie ni en Ecole Illustre. Si j’ai la santé, j’aurai de quoi vivre sans cela en ecrivassant. Si je n’ai point de santé, ce sera, comme j’espere, une affaire / qui ne sera point d’une si longue discussion, ou durée qu’il ne me reste de quoi subsister mea quadra [i] jusqu’à la fin. Aimez-moi toûjours, mon tres cher Monsieur, et moiennant cela je me moquerai de la malignité et de l’injustice de mes adversaires.

La lettre de Mons r de S[ain]t Maurice est un compliment de bonne amitié sur ma destitution. Je vous prie de lui envoyer le remerciment que je lui écris [6].

Notre patron [7] n’est pas encore bien retabli ; on a imprimé en Allemagne un recueil de vers satyriques [8] contre les cardinaux, de Richelieu, Mazarin, Messieurs Fouq[u]et et Colbert.

Je remercie très-humblement Mademoiselle Du Rondel [9] de sa bonté pour moi.

Notes :

[1Bayle répond à la lettre de Du Rondel du 18 novembre 1693 (Lettre 954), où celui-ci s’exprime avec émotion sur la destitution de son ami de sa chaire à l’Ecole Illustre.

[2L’article « Accius » du DHC : Bayle en avait annoncé l’impression dans sa lettre du 13 novembre (Lettre 953).

[3Cette deuxième lettre de Du Rondel sur la destitution de Bayle est perdue.

[5« Pour soi et pour les Muses », formule adaptée d’un dicton d’Antigenidas, célèbre musicien de Thèbes, qui, voyant qu’un de ses élèves était découragé par l’indifférence des auditeurs, l’encouragea en disant : Mihi cane et Musis, « Jouez pour moi et pour les Muses ».

[iQuadra : littéralement « tranche de pain ou de fromage » ; mea quadra, « avec ma portion ».

[6Cette lettre de Jacques Alpée de Saint-Maurice est perdue. Bayle venait de le remercier des informations données sur la fondation d’un collège de jésuites à Sedan par le Père Adam : voir Lettres 952 et 953.

[7Etienne Groulart. Bayle évoquera par la suite la protection dont il bénéficie, depuis la mort d’ Adriaan Paets en 1685, de la part de Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen, à Rotterdam : voir Lettre 1080, n.7 ; à Leyde, il désignera Charles Drelincourt comme son « patron » : voir Lettre 964, n.1 ; on comprend donc ici qu’à Maastricht, il s’est mis, comme Du Rondel, sous la protection d’Etienne Groulart.

[9L’épouse de Jacques Du Rondel, qu’il évoque souvent sous le surnom de « la petite bonne », Madeleine Hamal.

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