[Rotterdam, le 15 mars 1694]

Au très érudit et très célèbre Monsieur Théodore Jansson van Almeloveen Pierre Bayle adresse ses salutations.

Alors que dans le temps nous jouissions ici de votre très charmante présence et de conversations très agréables que je portais dans mon cœur, si je puis ainsi parler, je vais en mettre au jour le résultat. C’était vraiment désagréable d’interrompre d’autres travaux, mais l’importunité et l’obstination d’un sophiste et d’un calomniateur acharné m’y ont obligé [1]. Vous verrez que j’ai anéanti sans grands embarras toutes ses objections, toutes ses armes étant brisées, et à peu près toutes tournées contre lui. Vous m’obligerez infiniment, Homme très ami, si vous donnez à lire ma revendication en justice à ceux dont vous savez qu’ils ne seront pas juges incompétents de cette controverse, c’est-à-dire en particulier les ministres français. Prenez soin, je vous prie, de passer le second des deux exemplaires à Monsieur Pichot avec la lettre ci-jointe [2]. Notre ami Basnage et moi, nous avons parlé ensemble récemment du volume intitulé purement et simplement Délices [3] et ni moi-même, ni lui-même, nous n’avons hésité à le qualifier d’ouvrage d’une érudition véritablement exceptionnelle et très choisie.

Adieu, vivez longtemps et aimez-moi toujours comme vous faites, moi qui vous suis tout dévoué.

Donnée à Rotterdam le jour des Ides de mars 1694.

TSVP

Faites bon et équitable accueil à ce tout petit cadeau [4] fait comme gage de mon respect et de mon amitié inaltérables à jamais.

 

Miin Heer/ Miin Heer Almeloveen/ doctora in de medeciine/ tot Gouda of Tergou

Notes :

[1Bayle envoie à Almeloveen avec cette lettre un exemplaire de son Addition aux « Pensées diverses », (Rotterdam 1694, 12°), qui venait de paraître chez Reinier Leers. Il y répondait aux accusations de Jurieu dans sa Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de l’auteur des « Pensées diverses sur les cometes » [...] publiée en 1691. Bayle devait rédiger à peu près à ce même moment l’article « Agrippa (Henri Corneille) », rem. Q : « Il n’est point rare que des zélateurs laissent long-tems en repos un livre et celui qui l’a composé [...] pourvu qu’il n’attaque pas personnellement ces zélateurs. Mais si au bout de 10, 15, 20 ans, ils se brouillent avec l’auteur ; si quelque nouvel ouvrage vient faire des descriptions où l’on puisse recon[n]oitre ce que l’on cache le plus soigneusement que l’on peut au peuple ; le premier livre ne peut plus jouir de son repos, il devient hérétique, impie, brûlable [...] On commence alors d’être rongé du zêle de la maison de Dieu : on le persuade aux bonnes gens ; mais ceux qui ne sont point dupes voient bien quelle est la passion honteuse que l’on couvre sous le beau masque des intérêts de la piété. » Ce passage, où Bayle cite indirectement le Psaume 69,10 (« le zèle de ta maison me dévore »), fonde d’ailleurs la comparaison de Jurieu avec Tartuffe (acte I, sc. 5, vers 354-379), l’une des constantes de la polémique baylienne.

[2Sur François Pichot, voir Lettre 244, n.38. La lettre que Bayle lui adressait ne nous est pas parvenue ; nous ne connaissons aucune des lettres échangées entre Bayle et le pasteur de Gouda.

[3Sur cet ouvrage d’ Almeloveen, voir Lettres 967, n.1, et 998, n.12.

[4L’exemplaire de l’ Addition aux « Pensées diverses ».

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