[Rotterdam, le 12 juillet 1694]

A très illustre et très célèbre Jacob Perizonius Pierre Bayle envoie ses salutations.

Le cadeau exceptionnel [1] et la lettre dont vous m’avez honoré m’ont apporté une joie des plus grandes. J’ai entendu parler de votre très docte ouvrage sur les origines des Babyloniens et comme j’ai toujours trouvé tous vos ouvrages remplis d’une érudition profonde et rare je m’attendais à ne rien rencontrer dans votre plus récent ouvrage que de tout à fait exceptionnel. Je ne me suis pas trompé, ni dans mon jugement ni dans mes espérances ; plutôt la lecture de votre ouvrage a-t-elle renversé l’opinion que j’avais formée précédemment. Bravo, homme très distingué, et soyez persuadé que je priserai toujours ce dernier présent et ceux qui l’ont précédé, présents que vous m’avez offerts avec votre générosité exceptionnelle et qui sont à la fois un trésor de grande doctrine et un témoignage de votre amitié. Il est juste que je les apprécie hautement et je vivrai pour les enrichir par mes soins.

Il n’y avait pas de quoi vous excuser de votre silence ; car si, de mon côté, il m’a été très agréable de recevoir votre lettre, je n’ai jamais témoigné le moindre soupçon que n’ayant pas répondu à la mienne [2] vous ayez fait preuve d’une amitié affaiblie. Il m’était bien évident que ma lettre n’était pas du nombre de celles qui demandent une réponse, étant toujours une simple expression de ma reconnaissance pour les cadeaux que j’avais reçus de votre part.

Maintenant, à un autre titre je vous rends bien des actions de grâce pour avoir témoigné que mon revers de fortune vous a déplu [3]. Le plus grand soulagement dans l’adversité est de savoir qu’un tel coup du sort déplaît aux hommes aimant le bien et l’équité et illustres par leurs mérites. J’ai été très ému par le malheur qui vous est arrivé en Frise [4] et je vous félicite de ce que vos adversaires ont entre-temps bien raison de grincer des dents, observant que rien n’est diminué de votre tranquillité. Il arrive à mes propres adversaires, je crois, de se rendre compte avec un chagrin non léger qu’ils avaient certes machiné tant de fraudes cachées et tant de mensonges contre mon bien-être apparent, mais sans rien entamer de la paix intérieure de mon âme. Que Dieu nous permette toujours de nous venger ainsi des injures.

Je ne sais pas pourquoi les imprimeurs d’Amsterdam n’ont pas encore imprimé le troisième tome de Perrault [5] comme les deux précédents. Il est en vente à Paris depuis longtemps, j’en suis certain, non parce que je l’ai lu, mais parce qu’à la vue d’une ode de Boileau [6] et d’autres vers venant ensuite je l’ai reconnue comme faisant partie d’une comparaison des Anciens et des Modernes qui a comme but de mettre ces poètes en lumière.

Les noms de ceux qui fournissent la matière de cet ouvrage qui a titre Menagiana figurent dans la première édition [7]. Deux d’entre eux sont les éditeurs en chef : l’un s’appelle Baudelot de Dairval connu pour son ouvrage français De l’utilité des voyages [8], l’autre s’appelle Galland [9], qui, sur l’ordre de Colbert, a entrepris de nombreux voyages parmi les Barbares en quête de monuments et connaît la langue turque et quelques autres langues de ce genre. Mais en publiant ce recueil les éditeurs ne s’érigent évidemment pas en juges, ni n’ont en vue le moins du monde la réputation de tel ou tel de leurs amis.

Adieu, homme très érudit, et veuillez me juger digne de votre bienveillance.

Donnée à Rotterdam le 4e avant les Ides de juillet 1694.

Notes :

[1Comme on l’apprend par la suite, il s’agit des thèses de Perizonius, De originibus Babyloniorum, que Bayle devait citer dans l’article « Babylone », rem. A, du DHC : voir aussi Lettre 988, n.4.

[2La dernière lettre que nous connaissions de Bayle à Perizonius date du 9 mars 1693 (Lettre 914) ; il s’agit ici très probablement d’une lettre qui ne nous est pas parvenue.

[3Cette lettre de Perizonius sur la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre en octobre 1693 ne nous est pas parvenue.

[4En mars 1694, Perizonius avait été condamné par la cour de Friesland pour injure à l’égard d’Ulrich Huber : voir Lettre 795, n.5, et Th.J. Meijer, Kritiek als herwaardering. Het levenswerk van Jacob Perizonius (1651-1715) (Leiden 1971), p. 83.

[8Sur Charles-César Baudelot de Dairval et son ouvrage, voir Lettres 453, n.3, et 508, n.14.

[9L’orientaliste Antoine Galland, ancien secrétaire de l’ambassadeur de France à Istambul, Charles Olier de Nointel. Bayle était indirectement en correspondance avec Galland : voir notre introduction au tome 9 et Lettre 929, n.8.

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