Lettre 332 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 13 septembre 1684]

Dernierement on m’envoïa à Sedan un billet de Mr d’Ablancourt [1], où il y avoit trois lignes que je vous envoïe ; vous y satisferez, mon cher Monsieur, quand il vous plaira, et si vous le trouvez à propos. En attendant il faut que je vous fasse part d’un de mes plaisirs. Il sera, je m’assûre, tout à fait à votre goût, puis qu’il est tout philosophique.

Il étoit neuf heures du matin, quand après un quart d’heure de pluye, le vent tout à coup venant à écarter les nuages, les poussa dans une vallée, et nous présenta, à quelques cinq-cens pas de Rochefort en Ardenne, un des plus beaux spectacles du monde. C’étoit un iris tout nouveau. La matiere qui le formoit, n’étoit point courbée vers la terre pour en faire un arc-en-ciel, comme il arrive ordinairement, ni renversée vers le ciel, comme il arrive quelquefois. C’étoient des nuages droits et perpendiculaires, à peu près comme de longues colomnes, dont la premiere étoit verte, la seconde rouge, la troisième orangée, et la quatrieme bleuë, contre le mêlange ordinaire des couleurs de ce météore. Ces colomnes étoient toutes claires et transparentes, et laissoient voir distinctement les objets qui étoient derriere, comme des bois, des collines, des châteaux, etc. et quand elles vinrent à s’évanoüir, elles commencerent par l’orangée, et par la rouge. Je ne doute point que ce phénomene que j’appelle nouveau, n’ait été vû autrefois. La nature ne fait guere aujourd’hui que ce qu’elle faisoit du temps de nos peres. mais comme personne, que je sçache, n’a parlé d’un iris perpendiculaire, vous ne trouverez pas sans doute étrange, que je l’aye appellé nouveau. Tous ceux qui étoient avec moi dans le coche de Liége, ont avoüé qu’ils n’en avoient jamais vû de semblable, et cependant il y en avoit d’assez âgez, et qui avoient passé la plûpart de leur vie, ou dans les champs, ou dans les voyages, pour n’être pas surpris des effets du soleil et de la pluye. Ce spectacle dura environ un demi quart d’heure, et se laissa voir assez pour nous en souvenir long-temps.

Il eût fallu, mon cher Monsieur, un habile homme comme vous, pour éxaminer tout cela avec application ; cependant tout informe que soit la relation que je vous en fais, elle ne laisse pas d’être très-vraïe [2]. Ma sœur Hamal [3] qui est à present à Amsterdam, et Mademoiselle Guerard de La Haye vous le pourront certifier [4]. Si vous croïez que ceci mérite quelque place dans un coin de vos journaux, vous n’avez qu’à le mettre, sinon je n’en serai pas moins votre très-humble serviteur,
Du Rondel

Je vous parle de mettre ceci dans vos journaux, parce que, je le croy aussi extraordinaire que l’iris renversé du P[ere] Pardies, dont il me semble qu’on a fait mention dans les journaux de Paris [5].

Notes :

[1Ce billet de Frémont d’Ablancourt est perdu ; sur lui, voir Lettre 247, n.6.

[2Du Rondel insiste sur la véracité de son récit, sans doute pour encourager Bayle à le publier dans les NRL, ce qui sera fait dans le numéro de septembre 1684, art. VIII.

[3En 1670, à Sedan, Du Rondel avait épousé Madeleine Hamal : « ma sœur Hamal » désigne donc sans doute sa belle-sœur, dont nous ignorons le prénom.

[4Nous n’avons pas su identifier M lle Guerard (ou Guérard).

[5Voir le JS du 18 juin 1683 : « Histoire de quelques parelies vûs en deux differens endroits ces derniers mois d’avril et de mai, avec leurs figures ». Les observations furent faites par Cassini à l’Observatoire royal et par un M. Grillon, médecin de la ville de Provins ; c’est apparemment le terme de « parelies » qui a introduit une confusion avec Pardies dans le souvenir de Du Rondel ; voir Lettre 346, p., les remarques supplémentaires de Du Rondel sur l’iris perpendiculaire qui seront publiées dans les NRL, octobre 1684, art. XI.

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